Bulletin n°1 : 4ème plenum du PCC et l’affirmation de l’exterritorialité aux caractéristiques chinoises
Edito:
Le 4ème Plenum du 20ème Comité Central du parti communiste s’ouvre aujourd’hui. Il entérinera les priorités et les objectifs majeurs en matière de politique économique pour les cinq prochaines années. Il coïncide avec les évictions de hauts gradés au sein de l’APL, parfois qualifiées de « purges ». Elles ne peuvent réussir à masquer la portée réelle stratégique et ne constitue pas un précédent. Entre 2014 et 2016, la Commission centrale de la discipline (CCDI) et la Commission Militaire Centrale (CMC) avaint écarté ou mis en examen plus de 60 officiers généraux.
Ce qui est sans précédent sont les récentes décisions de Pékin en matière de contrôle des exportations de terres rares et de resserrement du contrôle sur les chaines de valeur et d’approvisionnement.
Il faut relier l’évènement majeur que constitue ce plenum du PCC, intervenant à la jonction de deux plans quinquennaux (14ème : 2021-2025 et 15ème : 2026-2030) avec les récentes décisions du MOFCOM pour comprendre la stratégie chinoise d’affirmation de puissance qui se déploie depuis maintenant cinq ans (et la stratégie de « double circulation »).
Ne nous laissons pas aveugler ou divertir par la logique escalatoire commerciale sino-américaine. Elle ne fera pas dévier la Chine du cap qu’elle s’est fixé. Une réunion de haut niveau entre négociateurs européens et chinois doit se tenir à la fin du mois de novembre à Pékin. Les Européens en attendent beaucoup…surtout des clarifications.
Sur le plan stratégique, les récentes échauffourées en mer de chine du sud entre navires des gardes cotes chinois et un navire philippin témoignent d’un niveau de tensions critique. Pékin revendique toujours sa souveraineté sur l’entièreté de la zone. La Chine observe avec inquiétude le déploiement de la stratégie indopacifique américaine se refermer sur Taiwan. L'avenir de cette dernière devient un enjeu majeur pour la stabilité régionale et globale.
➔ Structure de ce premier bulletin
▶ Politique intérieure
Les sujets économiques prédominent, 4ème Plenum centré sur l’économie oblige.
1. Le Mofcom publie une série de décisions concernant le contrôle à l’exportation de certains minerais et « terres rares ».
2. La Chine veut devenir le gestionnaire mondial d’un « ordre des terres rares »
3. Commande publique et local content
4. Le PM Li Qiang promeut le « modèle de He Fei »
5. Le “manufacturing serviciel” a son plan
6. Vers un Cloud computing chinois souverain
▶ Politique extérieure
Les ondes de choc de la politique extérieure américaine se font ressentir en Europe et en Asie.
7. Déploiement de la stratégie indopacifique américaine: réactions de la Chine
8. Li Qiang en Corée du Nord et la question taiwanaise
9. La Chine bloque des entreprises occidentales anti-drones.
10. Pays-Bas-Chine : Nexperia, syphonage d’actifs
▶ Influence et ingérences
La politique d’influence de Pékin n’a que peu à voir avec le « soft power » tel qu’on l’entend en démocratie.
11. Comment comprendre l’état de l’art de l’économie chinoise ?
12. Conférence mondiale sur les études chinoises
▶ Documentation & Agenda prospectif
Nous allons sensiblement augmenter cette partie dans les bulletins à venir pour une meilleure anticipation et préparation des grands dossiers internationaux impliquant et concernant la Chine.
➔ Dans ce Bulletin 12 Mémos :
▶ Politique intérieure
1. Le Mofcom publie une série de décisions concernant le contrôle à l’exportation de certains minerais et « terres rares ».
L’ analyse fine « technique », juridique et commerciale, des 6 directives (cf. dessous) doit être réalisée par des experts. Je fournis en commentaire un commentaire plus « politique ». (+ 1 093 signes. Mots clés : avis n°59-60 ; Section 301 ; Peter Navarro et Robert Lighthizer).
Il manque les avis n°59, et 60. Plusieurs hypothèses. Celle que je retiens est qu’ils seront rendus public et activés si nécessaire, lorsque les conditions s’y prêteront. ils pourraient viser des secteurs d’activités spécifiques.
Le 16 octobre, le porte-parole du Mofcom souligne des choses intéressantes en conférence de presse. Il commence par prendre une question sur l’Europe et non les Etats-Unis. Puis, rappelle l’invocation de la section 301 du code du commerce américain pour justifier en partie ce paquet de décisions.
Cette section était la favorite de Peter Navarro et Robert Lighthizer de l’Administration Trump 1 dans le cadre de la phase 2 de l’accord bilatéral. Un repoussoir absolu pour Pékin. Le PP fait aussi référence aux innombrables mesures prises par l’administration américaine depuis 2022, sous mandat de Joe Biden concernant les semi-conducteurs.
La réflexion chinoise sur les terres rares s’est accompagnée d’une réforme du régime de politique commerciale extérieure. Tout cela ne date donc pas d’hier. Il faut remonter au second semestre 2019 pour reconstituer le séquençage de cette montée en charge du contrôle sur les chaines de valeur mondiales.
Les mesures (texte intégral en chinois) :
- Ministry of Commerce and General Administration of Customs Announcement No. 55 of 2025: Decision to Impose Export Controls on Superhard Materials
- Ministry of Commerce & General Administration of Customs Announcement No. 56 of 2025: Decision to Impose Export Controls on Certain Rare-Earth Equipment and Raw/Auxiliary Materials
- Ministry of Commerce & General Administration of Customs Announcement No. 57 of 2025: Decision on Export Controls for Certain Middle and Heavy Rare Earth Items
- Ministry of Commerce & General Administration of Customs Announcement No. 58 of 2025: Decision on Export Controls for Lithium-Ion Battery and Synthetic Graphite Anode Material–Related Items
- Ministry of Commerce Announcement No. 61 of 2025: Decision on Export Controls for Overseas-Related Rare Earth Items
- Ministry of Commerce Announcement No. 62 of 2025: Decision on Export Controls for Rare Earth–Related Technologies
Suggestion : copier-coller les textes originaux en chinois sur votre outil de traduction. Si c’est un LLM (GPT5, Gemini...), la traduction sera correcte car les textes, d’un registre juridico-administratif, ne prêtent pas à des interprétations différentes ou à des approximations.
2. La Chine veut devenir le « gestionnaire mondial d’un ordre des terres rares »
Un article qui fait autorité d’un chercheur de l’Académie des Sciences Sociales (CASS - 中国社会科学院和平发展研究所) souligne que la Chine va désormais garantir la sécurité et la stabilité de la chaîne d'approvisionnement de l'industrie mondiale des terres rares et ainsi jouer un rôle de gestionnaire d’un « ordre des terres rares » (稀土秩序治理者), c’est-à-dire d’acteur dominant du marché mondial. (+512 signes. Mots clés : IA ; Initiaitive pour une IA globale ; gouvernance mondiale ).
Cette volonté de passer du simple « producteur / utilisateur » à l’organisateur-régulateur à l’échelle mondiale se retrouve dans un nombre croissant de secteur d’activités comme la gouvernance de l’intelligence artificielle (IA) (全球人工智能治理倡议), autour d’une même grammaire que pour les terres rares : passer du rôle industriel au rôle de gestionnaire des interdépendances (règles, standards, cadres éthiques) dans un champ clef de la « gouvernance mondiale » (全球治理).
La notion « d’ordre » (秩序) est clé pour comprendre le niveau de l’ambition du top leadership chinois et de l’organisation que cela suppose.
3. Commande publique et local content
Cf. “Notice du Bureau général du Conseil d’État relative à la mise en œuvre du standard ‘produit national’ dans les achats publics et à ses mesures de soutien.” Cette Directive (Guobanfa [2025] 34) consacre un tournant industriel dans la commande publique : seuls les biens répondant au nouveau standard de « produit national » (production substantielle + ratios de contenu chinois à venir) seront pleinement éligibles. (+ 505 signes. Mots clés : local content ; ratios)
Un bonus d’évaluation de 20 % leur est accordé, transformant la localisation en variable de compétitivité. Pour les acteurs étrangers déjà implantés, cela impose d’internaliser le local content management ; pour les autres, c’est un signal clair d’ancrage industriel obligatoire s’ils veulent conserver l’accès au marché public chinois. Les produits importés, ou faiblement localisés, seront structurellement désavantagés. La pression s’exercera progressivement en amont (composants, tests, intégration) pour passer le seuil. Les ratios seront fixés sur 5 ans, par famille de produits.
4. Le PM Li Qiang promeut le « modèle de He Fei »
Le 14 octobre, le premier ministre Li Qiang préside un colloque sur la situation économique. Il sélectionne les éléments de langage pour le prochain plenum. Une série d’économistes, chefs d’entreprises et de fonds, tous membres du PCC, se relaient pour faire échos aux différentes thématiques imposées. Parmi eux, un représentant de la province de Hefei, Jiang Xin (江鑫), PDG et secrétaire du parti de la Hefei Industry Investment Group (合肥产投集团) qui représente le « modèle de Hefei » (合肥模式). (+ 427 signes. Mots clés : NIO ; public-privé)
Ce modèle met en scène une municipalité « stratège » qui prend des participations en fonds propres, via des fonds en capital-risque dans des projets qu’elle juge stratégiques (par exemple NIO - Constructeur chinois de véhicules électriques premium, fondé en 2014, sauvé à hauteur de 7 Mds de yuan en 2020).
Quand Hefei est autour de la table, c’est un signal vers ce type d’ingénierie public-privé, guidée par le parti et l’Etat et allant chercher de l’investissement « privé » de filière et le « capital patient ».
5. Le “manufacturing serviciel” a son plan
Selon ce plan 2025-2028, la “fabrication servicielle » est l’intégration profonde de services (conception, logiciels, exploitation, maintenance, financement, logistique, etc.) dans tout le cycle de vie du produit pour étendre la chaîne de valeur et remodeler l’écosystème industriel.(+1 500 signes. Mots clés : shared manufacturing/ Services de R&D et d’ingénierie)
Ses cibles : 20 standards, 50 marques “leaders”, sur 100 “hauts-lieux” d’innovation pour diffuser à grande échelle des modèles de services adossés aux produits avec un effet direct sur l’export de services associés.
Son Modèle : à monter à l’export : partage de capacités (shared manufacturing), personnalisation, gestion du cycle de vie, intégrateur/Génie total (EPC/turnkey), gestion de la chaîne d’approvisionnement, télé-opération & O&M à distance, offres produit-service intégrées.
Ses services de R&D et d’ingénierie : (“model-driven”), design industriel, tests/inspection/ certification, logiciels & solutions IIoT/industrielles, financements/factoring & leasing de machines, qualité & métrologie, énergie/efficacité & bas-carbone, conseil/formation & RH, après-vente. Ces filières sont explicitement ciblées pour une montée en gamme et exportation.
Ses implications : les implantations industrielles (usines, JV) des entreprises chinoises servent de têtes de pont pour exporter des services : dans l’avant-vente (ingénierie, design, prototypage partagé), les opérations (intégration de lignes, MES/SCADA fournis “as a service”, supply-chain management) et dans l’après-vente (contrats O&M/remote, mises à niveau logicielles, gestion du cycle de vie, efficacité/CO₂…).
Cf. mon post du 27 août dernier sur le commerce des services (trade in services) et la seconde phase de l’internalisation de l’économie et des entreprises chinoises.
Sur l’économie servicielle, lire : European Commission – European Industry in the Age of Services (DG GROW, 2022) ; World Bank – Global Value Chain Development Report 2023: Trading for Development in the Age of Services ; France Stratégie – “Vers une économie plus servicielle” (2018)
6. Vers un Cloud computing chinois souverain
Le MIIT et la SAC ont publié un nouveau guide de normalisation du cloud computing pour 2025 云计算综合标准化体系建设指南2025版. Les objectifs sont ambitieux : d'ici 2027, créer plus de 30 nouvelles normes nationales et sectorielles, avec plus de 1000 entreprises impliquées dans la diffusion et l'adoption de ces standards. (+ 800 signes/ Mots clés : IaaS / aaS /ISO/IEC).
L’architecture visée se répartit en 6 blocs de normes : fondations (terminologie/architecture), techniques (soutiens, interop, déploiement), services (IaaS / aaS dont AIaaS, DaaS, SecaaS, SaaS), applications (scénarios sectoriels), management et sécurité.
Objectifs : aligner l’écosystème cloud sur un référentiel domestique cohérent et montée en puissance de la « contribution » chinoise aux standards internationaux.
Implications : Trajectoire vers des exigences de conformité locales (tests/attestations basés sur normes chinoises) au-delà d’ISO/IEC. Impacts sur design produit, observabilité et contrats (sous-traitants cloud) qui traduisent une volonté de maitrise locale. Ces normes deviendront des référentiels d’achat et de qualification avec un avantage aux acteurs déjà certifiés ou participant à l’élaboration les normes.
▶ Politique extérieure
7. Déploiement de la stratégie indopacifique américaine: réactions de la Chine
Du 6 au 17 octobre, Washington et Manille ont mené des exercices navals, « Sama Sama » (« Ensemble »), sur une partie occidentale des Philippines, et située près des points chauds de la mer de Chine méridionale. Parmi les pays participants et observateurs : l’Australie, le Japon, la France, le Royaume-Uni, la Thaïlande, l’Italie, le Canada et la Nouvelle-Zélande.
Sama Sama intervient alors que le grand exercice interarmées Balikatan 2025, axé « high-end warfighting », défense aérienne/antimissile, amphibie et déni d’accès, se termine (21 avril-9 mai). (+ 1 330 signes. Mots clés : Philippines-centric deterrence, Marco Jr., D. Trump, Indopacifique, archipelique deterrence )
Ces deux manœuvres alliées, sur des formats différents, testent la complémentarité terre-mer et les synergies avec des acteurs asiatiques périphériques : dont l’Australie, signalant une volonté de rapprochement avec cet acteur central de l’accord tripartite AUKUS, mais aussi indirectement, avec la Corée du sud. Le 15 octobre, Les Philippines seraient intéressées d’acquérir un missile balistique antinavire, le CTM-ASBM, développé par Hanwha Aerospace.
Ces manœuvres à répétition et les rapprochements entre alliés ne sont pas pour apaiser Pékin. Les tensions montent. le centre de gravité de nombreuses stratégies de dissuasion liées à Taïwan se déplace vers les Philippines (Taiwan contingency et « Philippines-centric deterrence »)*.
Il traduit un renforcement du dialogue stratégique américano-philippin. Rappelons les entretiens entre Trump et le Président philippin, Marcos Jr. le 22 juillet dernier, sur fond de rhétorique de partenariat et d’« Indo-Pacific libre et ouvert ». Conséquence de cette multiplication des points d’appui ( « archipelique deterrence »), la Chine est incertaine sur la direction et la nature d’une riposte américaine.
Signe de nervosité mais aussi d’impuissance de Pékin, cinq jours après le lancement de Sama Sama, le dimanche 12 octobre, un nouvel incident s’est produit dans l’Archipel des Spratleys. Les garde-côtes philippins ont accusé un bateau chinois d’avoir « délibérément » percuté un de leurs navires civils.
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*La « Philippines-centric deterrence » (ou parfois Philippines-centered deterrence architecture) apparaît depuis 2023-2024 dans les analyses américaines (CSIS, RAND, USNI News, The Diplomat). Elle désigne une évolution géographique et fonctionnelle de la stratégie américaine de dissuasion conventionnelle en Indo-Pacifique, fondée sur la position stratégique des Philippines. La dissuasion ne repose plus uniquement sur le Japon ou Guam (« Japon-centric »), mais s’étend vers le sud du détroit de Taïwan, avec les Philippines comme pivot opérationnel.
8. Li Qiang en Corée du Nord et la question taiwanaise
La visite de Li Qiang à Pyongyang, le 10 octobre, fait suite à celle du leader nord-coréen, Kim jong-un, à Pékin, une semaine auparavant, pour la commémoration de la fin de la seconde guerre mondiale. Elle signale un approfondissement de la relation bilatérale fondée sur un processus similaire à celui observé avec la relation sino-russe depuis 2022 : la recherche d’une intimité stratégique (战略沟通), une coordination sur les affaires régionales (国际地区事务中的协调配合) et une collaboration multilatérale qui marque la volonté de Pékin de rompre l’isolement diplomatique du régime nord-coréen. (+ 1 148 signes. Mots clés : Principe d’une seule chine/Lai Tching-te)
Sur Taiwan et les “marches” extérieures de la RPC, le communiqué de Xinhua affirme que :
« La RPDC soutient fermement le principe d'une seule Chine » (一个中国原则), s'oppose résolument aux actes séparatistes d'"indépendance de Taïwan (反对“台独”分裂行径) et à toute ingérence extérieure, et soutient la position de la Chine sur les questions liées à Hong Kong, au Xinjiang et au Tibet”.
Ce qui indique, en creux, un soutien nord-coréen au processus d’unification de Taiwan – soutien multi-domaine potentiel – et un alignement avec les priorités de sécurité nationale de l’appareil du PCC qui va au-delà des engagements précédents, s’ils viennent à être confirmés par voie officielle nord-coréenne. Notons que Pékin trouve en Pyongyang un nouveau « client » à la demande faite aux Etats-Unis, sans succès pour l’heure mise à part Moscou, d’opposition explicite à l’indépendance de Taiwan.
Deux jours plus tôt, le 8 octobre, jour de fête nationale à Taiwan, le Bureau aux affaires taiwanaises (GTB-国台办) du comité central du PCC condamnait dans son style caractéristique au vitriol le discours de Lai Tching-te et sa « nouvelle théorie aux deux Etats » (新两国论). Le GTB y dénonce les accusations portée contre la Chine, décrite comme étant « disruptrice de la sécurité dans le Détroit ». Il fustige la stratégie présumée de Taipei de « l’indépendance par la force » et par « le soutien étranger » (以武谋独, 倚外谋独), visant clairement l’allié américain.
9. La Chine bloque des entreprises occidentales anti-drones.
Le 9 octobre, soit le même jour de la diffusion du paquet d’annonces sur le contrôle des terres rares (cf. supra mémo n°1), le MOFCOM ajoute des d'entreprises étrangères anti-drones à sa liste des entités non fiables (Unreliable entity list).
Un porte-parole du MOFCOM affirme que des entités étrangères telles que Anti-Drone Technologies (Dedrone – Axon), qui aurait développé une coopération technique militaire avec Taiwan, malgré les refus répétées des autorités centrales. (+ 1 900 signes. Mots clés : DeDrone ; T-Dome ; anti-UAS ; BAE Systems Inc., Elbit Systems of America, Epirus Inc., Teledyne FLIR, Thales, Ukraine ….)
Au-delà des aspects commerciaux et technologiques (TechInsights a aussi été rajoutée à la liste, pour avoir supposément divulgué l’utilisation frauduleuse par Huawei de puces d’origine taiwanaise et coréenne) du différend commercial avec Washington, Pékin est autant préoccupé par la montée capacitaire de la défense taiwanaise, que par le soutien continue de Washington qui l’alimente. La mise à jour de sa liste intervient la veille de l’annonce faite par le Président Taiwanais du projet T-Dome, le 10 octobre, sur le déploiement d’un système de défense aérienne multicouches conçu pour contrer les menaces chinoises croissantes, en particulier les missiles et les drones (contre-mesures anti-UAS).
En sanctionnant ces entreprises, Pékin envoie un message clair à Taïwan et à l'industrie de la défense mondiale : toute collaboration au renforcement de la défense taïwanaise est une ligne rouge qui entraînera des conséquences majeures sur l'accès au marché chinois. La liste des entreprise sanctionnées apparaissent en anglais dans le communiqué du MOFCOM.
Vous noterez la présence de filiales basées en Europe. C’est que l’analyse de la liste complète révèle une stratégie beaucoup plus large, concernant notamment l’Europe et le théâtre d’opération ukrainien. La liste inclut 14 entités, dont : Dedrone by Axon, AeroVironment Inc., BAE Systems Inc., Elbit Systems of America, Epirus Inc., Teledyne FLIR, et d'autres grands acteurs de la défense anti-drone.
Dedrone (première entreprise listée) fournit à l'Ukraine près de 300 capteurs DedronePortable installés le long de la ligne de front, capables d'identifier 600 modèles de drones différents, plus des jammers RF DroneDefender. Thales (partenaire de plusieurs entreprises listées) fournit des roquettes guidées laser de 70mm avec ogives anti-drones à l'Ukraine, lancées depuis des hélicoptères Mi-8.
La Chine cible clairement un écosystème technologique transatlantique qui soutient Taiwan, l'Ukraine et d'autres alliés occidentaux. Cette liste n'est pas seulement une réponse à Taiwan, mais une riposte à l'ensemble de l'architecture de défense anti-drone occidentale qui pourrait être déployée contre la Chine et ses alliés dans un conflit futur.
10. Pays-Bas-Chine : Nexperia, syphonage d’actifs
Le cœur de l’affaire* a trait à la gouvernance de l’entreprise Nexperia par son PDG chinois Zhang Xuezheng, actionnaire majoritaire de WingTech, propriétaire de Nexperia. Zhang a tenté de faire financer une autre de ses entreprises, basée en Chine, WingSkySemi**, par Nexperia mais hors périmètre Wingtech, via des commandes forcées et prise de contrôle opérationnelle et technologique. (+ 1 455 signes. Mots clés : Bureau of Industry Security (BIS) ; Entity List)
Percevant un risque aigu les actifs, dont en PII, les autorités néerlandaises ont décidé un gel des décisions, l’éviction de Zhang des pouvoirs exécutifs de Nexperia. Bien que touchant le secteur très sensible des semi-conducteurs et la sécurité nationale, cette affaire vient illustrer le phénomène plus large des siphonages d’actifs d’entreprises étrangère par des investisseurs chinois.
Pourquoi Zhang a-t-il agit de la sorte ? Les commandes forcées allaient vite être repérées comme telles, notamment par le contrôle de gestion de Nexperia. Deux hypothèses : la pression financière immédiate, mauvais cash-flow et les investisseurs locaux de WingSkySemi voulant des résultats. Un autre hypothèse, qui peut s’ajouter à la première, veut que Zhang ait reçu des pressions politiques d’un donneur d’ordre institutionnel garant des résultats de l’industrie des puces en Chine.
Les pressions américaines ont pu également se surajouter : le 29 septembre 2025, le BIS (Commerce, USA) a publié une Interim Final Rule dite “Affiliates Rule” qui étend automatiquement les contrôles de l’Entity List (et de la MEU List) à toute entité détenue à 50 % ou plus—directement ou indirectement, individuellement ou en agrégat—par une ou plusieurs entités déjà listées, dont Wingtech.
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*Nexperia est un fabricant de droit néerlandais de semi-conducteurs. Rachetée en 2018 par WingTech (闻泰科技), société chinoise.
**WingSkySemi (鼎泰匠芯) a été fondée en 2020 à Shanghai et est la première usine chinoise de semi-conducteurs automobiles de 12 pouces.
▶ Influence et ingérences
11. Comment comprendre l’état de l’art de l’économie chinoise ?
Le Quotidien du Peuple (QDP) élargit son audience au reste du monde dans une série d’articles, huit au total, sur l’économie. J’avoue avoir été assez surpris qu’il fasse le buzz, y compris dans la communauté des experts de la Chine. J’en conclus qu’elle l’ait visée comme audience et chambre d’écho. Je m’abstiens donc d’en rajouter, d’autant qu’il s’agissait d’un narratif des plus « lissés » (polished) sur l’excellente forme de l’économie chinoise. A quelques jours du Plenum du Comité Central, c’était prévisible (+738 signes ; mots clés : Xinhua ; Commission aux affaires économiques et financières du Comité Central ; département de la propagande).
A cette occasion, j’ai lu des choses approximatives sur le fonctionnement de la machine à communiquer du régime, point que je trouve plus intéressant. Notamment, que le donneur d’ordre supposé de cette série-fiction sur l’économie, la Commission centrale aux affaires économiques et financières du Comité Central, origine que je ne conteste pas, ait dû passer un draft au département de la propagande de ce même Comité central avant d’être dispatché au QDP pour publication. Cela me semble incorrect.
Selon moi, cette Commission transmet directement ses éléments de langage à l’agence Xinhua et au QDP qui dépendent aussi du Comité Central. Le Département de la Propagande est avant tout l’organe qui conçoit, statue et révise l’idéologie du PCC, plus en amont. Nul besoin de le mettre dans la boucle pour un tel sujet de circonstance. S’il devait y transiter, le signal émis aurait été : les validez-vous sur le fond ? En l'occurrence, les messages passés sont assez superficiels sans aucune "innovation", nul besoin de mettre le DP dans la boucle.
12. Conférence mondiale sur les études chinoises
La seconde édition de la « World Conference on China Studies » s’est tenue à Pékin à la mi-octobre. Voilà pour les faits. Le reste relève de l’interprétation, de la caricature, et de l’analyse.
L’interprétation : lorsque les réunions sont annoncées à caractère « mondial », elles ne regroupent généralement que quelques spécimen d’orateurs des cinq continents.
La caricature s’invite dans l’intitulé de la conférence : « World scholars on China studies gather in Shanghai to share wisdom ». J’ai tenté une traduction en français, mais cela devenait risible, comme quoi l’anglais peut aussi s’avérer être une langue très diplomatique. (+1300 signes. Mots clés : Martin Jacques/ Vuk Jeremić/Fudan China Institute)
Mon analyse :le propos est clair quand on lit le résumé de Xinhua:
« Nous assistons à la mondialisation des études sur la Chine et, avec elle, à un décentrement progressif de l'influence occidentale dans ce domaine", a déclaré l'universitaire britannique Martin Jacques, ajoutant qu'à mesure que le Sud global interagit plus profondément avec la Chine, il se forge ses propres opinions sur la base d'expériences, de connaissances et de recherches de première main, en s'appuyant de moins en moins sur les médias occidentaux ».
Pour vous éviter de chercher : Marin Jacques est un polémiste britannique, ancien éditeur de Marxism today, et auteur de When China Rules the World (en 2009). An old friend en quelque sorte.
On se demande quel vrai chercheur ou expert étranger peut sérieusement participer à une telle mise en scène, à moins d'être parfaitement conscient de ce qu'il ou elle fait. Nous évoquions le Département de la Propagande plus haut, il est à la manœuvre ici car l’un des architectes de la Global Civilisation Initiative (GCI), une référence abondamment citée au cours de cette conférence. Ses directeurs s’encanaillent à voir quelques victimes de plus près et les valoriser. La plus belle prise, sans doute, était Vuk Jeremić, ancien diplomate et ministre des affaires étrangères de la Serbie.
Un des co-organisateur se trouve être le China Institute de l’Université de Fudan, créé en 2015, pour promouvoir le « pouvoir du discours de la Chine à l’international » (话语权)-. Il fait partie des quelque cent think tanks pilotes sélectionnés par le parti pour influencer les perceptions et les études sur la Chine. Le réseau de Fudan (Alumni) à l'étranger est particulièrement actif, y compris en France (à HEC notamment). Il ne s'agit pas que "d'influencer les perceptions", mais de pénétrer les cercles décisionnels.
La Chine est probablement le seul pays au monde à disposer d’un tel dispositif et à mettre autant de moyens à « coopter » les élites intellectuelles qui travaillent sur elle depuis feu-l’URSS.
Note : publication d’un rapport sur un sujet connexe “Défendre et promouvoir la liberté académique” (France Universités, oct. 2025), de Stéphanie Balme, du CERI Scpo. J’en ferai une courte analyse après l’avoir lu.
▶ Documentation & Agenda prospectif
◇ Guerre tarifaire US et stratégie de prédation chinoise
European Union Institute for Security Studies: “Beyond Trump: Xi’s price wars and weaponisation of critical raw materials threaten European prosperity”, Datée du 9 octobre 2025. Pour l’auteur, la menace principale pour la prospérité européenne n’est pas Trump mais la stratégie géo-économique à deux fronts de Pékin : dumping/prix cassés + instrumentalisation des matières premières critiques.
Son régime de contrôle aux exportations devient un outil à huit dimensions :
- Collecte d’intelligence industrielle/militaire via les exigences d’information des licences ;
- Cartographie des chaînes défense européennes ;
- Monnaie d’échange pour obtenir des concessions commerciales non liées ;
- Dégradation des capacités industrielles rivales (épuisement des stocks, arrêts de production) ;
- Hausse des prix hors Chine qui avantage les fabricants chinois ;
- Incitation à délocaliser davantage en Chine pour sécuriser l’accès aux intrants ;
- Pied-dans-la-porte transatlantique en interdisant des réexportations vers les États-Unis ;
- Effet dissuasif (coût économique d’une fermeté vis-à-vis de Pékin).
◇ Sur la Cop 30, 10-21 novembre, Belem, Brésil.
Note de l’Institut Bruegel. ”Convergence, not alignment: EU-China climate relations ahead of COP30. Trade and other tensions between the European Union and China should not be allowed to derail joint work to cut emissions”. Datée du 9 octobre 2025. Les auteurs plaident pour une realpolitik climatique : verrouiller des résultats mesurables (NDC 2035, normes, finance de transition) là où les intérêts se recoupent.
◇ Au sujet du Industrial Decarbonisation Accelerator Act (IDAA)
Le “Clean Industrial Deal” explique le rôle de l’Industrial Decarbonisation Accelerator Act (IDAA) pour créer de la demande de produits “propres” via critères de durabilité/résilience/“made in Europe” dans les achats publics/privés. La COP30 peut influer sur le Clean Industrial Deal (CID) et réciproquement. A suivre.
◇Sur les réseaux d'influence et d'ingérences
Rapport de l’IRSEM : « Baybridge anatomy of a Chinese information influence ecosystem » Auteurs : Paul Charon, IRSEM et Tadaweb. Daté d’octobre 2025. Ce rapport propose de cartographier un écosystème sino-russe (“Baybridge”). Il soutient que l’“usine à influence” sino-russe observée est moins une machine de guerre efficace qu’un conglomérat opportuniste public-privé au rendement persuasif faible. Aussi, le rapport ne plaide pas explicitement pour une neutralisation active, mais plutôt d’assécher les conditions de marché qui permettent à ces “écosystèmes” d’exister et de se développer.