Bulletin n°6 : Politique intérieure, politique étrangère, une même "lutte"

L’APL a son plan ; A/S de l’extraterritorialité chinoise ; la soie, cheval de Troie dans le luxe européen ? ; Chine-Russie et fin du consensus sino-américain ? UE-Chine : le reset ? Pékin met en scène son arsenal de coercition contre Tokyo ; l’ESCP partenaire d’un Institut Confucius 2.0.

Bulletin n°6 : Politique intérieure, politique étrangère, une même "lutte"
Le ministre russe de la défense, Andreï Belousov et Zhang Youxia, vice-président de la Commission militaire centrale (CMC), à Moscou, le 18 novembre 2025

📋 Structure de ce Bulletin

  • Édito
  • ▶ Politique intérieure
  • ▶ Politique extérieure
  • ▶ Influences et ingérences
  • ▶ Documentation & Agenda

    Edito

    Tandis que Washington et Moscou veulent acculer Kiev à accepter un plan de « paix » qui pourrait mener le continent européen à la guerre, Pékin et Moscou renforcent inexorablement leur partenariat stratégique. Le premier ministre chinois, Li Qiang, a rencontré V. Poutine à Moscou, le 18 novembre. De nouveaux fronts de la coopération offrent à l’ économie de guerre russe une respiration supplémentaire.

    Si la Chine n’est pas en économie de guerre, elle semble s’y préparer. Les autorités centrales dévoilent progressivement leurs objectifs pour les années à venir et préparent sa population, ses entreprises et ses forces armées à, selon la rhétorique officielle, « intensifier la lutte ».

    L’élément le plus notable demeure l’accélération du déploiement international des instruments de puissance : droit extraterritorial, normes techniques, capacités techno-industrielles, nouveaux armements… Comme si le marché intérieur chinois — pourtant immense — ne suffisait plus à satisfaire les besoins stratégiques du pays, et devenait plutôt la base arrière d’un projet de domination planétaire non pleinement assumé.

    Cette « lutte » concerne aussi le combat politique interne. La quasi-hystérie, en Chine, entourant les propos de la première ministre japonaise sur Taiwan étale au grand jour les limites de l’influence du PCC sur ses proches voisins, mais aussi ses propres vulnérabilités : si un « dossier » peut faire chavirer le navire amiral du parti, c’est bien celui de la question taiwanaise.

    Cette même obsession imprègne la relation avec l’Europe. D’un côté, l’UE réclame des clarifications sur la nature du lien sino-russe et sur l’attitude de Pékin face à la guerre en Ukraine. De l’autre, Pékin exige des Européens un alignement plus strict sur sa conception de la politique d’une seule Chine. Résultat : ces exigences deviennent inaudibles, se neutralisent, et transforment la méfiance en défiance.

    Ces rendez-vous manqués remettent en question nos priorités : sur quelles bases poursuivre nos échanges économiques et commerciaux avec la Chine, sans affaiblir notre économie, notre corps social et sans compromettre notre sécurité ? Malheureusement, l’actualité récente ne cesse de nous fournir matière à inquiétude :  petits colis et e-commerce, technologies sensibles, terres rares et matériaux critiques, ingérences…la liste s’allonge.

    ➔ Dans ce Bulletin 11 Mémos :

    ▶ Politique intérieure

    1. L’APL a aussi son 15ème plan quinquennal

    Un chercheur du Centre de recherche sur la pensée de Xi Jinping de Université nationale de défense, publie un long texte dans un média officiel : « Comprendre la nécessité actuelle d'accélérer le développement de nos nouvelles capacités de combat». Comme souvent dans ces publirédactionnels sous contrôle du PCC, de 1% à 5% de leur contenu est réellement nouveau, soit en matière de gain théorique, soit qu’il active un concept en le déclinant dans le champ pratique. Le reste, de 95% à 99% consiste en un exercice de validation bureaucratique.

    Voilà ce que je retiens des quelques pour cent utiles de ce texte :

    • Ce texte réaffirme la volonté chinoise de développer des armes intelligentes qui participent d’une « capacité de combat avancée » (先进战斗力).
    "Grâce aux progrès  de l'intelligence artificielle et des robots militaires (军用机器人), les capacités autonomes des équipements d'armement en matière de perception autonome du champ de bataille (自主战场感知), de décision de combat autonome (自主作战决策), de planification et d'action autonomes se renforcent constamment, passant d’un  outil d'exécution à un 'nœud intelligent' (智能节点). Les drones fusionnent profondément avec les technologies de reconnaissance par, produisant un effet de dissuasion de 'traque à mille lieues' (千里追杀震慑效果). Les frappes de feu et les attaques réseau-électroniques forgent un système offensif intégrant logiciel et matériel complet. Sous l'impulsion de l'intelligence militaire (军事智能), les nouvelles capacité de combat font émerger une d'efficacité supérieure au combat. Cette capacité de combat avancée (先进战斗力) devient une force motrice puissante qui préfigure une nouvelle révolution militaire mondiale."

    Le concept de « capacités de combat avancées» circule dans le discours officiel depuis 2022 mais il est désormais explicitement présenté comme un concept central intégré à la préparation du 15ᵉ plan.

    Il est donc relativement récent. Une partie renvoie donc à des capacités déjà existantes et en cours d’intégration (réformes organisationnelles, nouvelles forces, nouveaux équipements), une autre à un horizon capacitaire encore en construction et insuffisamment testé.

    • Deuxio, le texte réaffirme la volonté de renforcer l’intégration entre industrie civile et appareil militaire dans le cadre du 15ᵉ plan quinquennal, au travers d’une dynamique civilo-militaire dite « d’entraînement mutuel » / de « traction réciproque » (双向拉动). C’est une évolution importante par rapport à la politique dite de fusion civilo-militaire de 2017.

    Plus que d’énoncer frontalement une priorité de l’industrie militaire sur l’industrie civile, le texte s’inscrit dans un déplacement où les logiques de puissance militaire structurent de plus en plus la manière dont sont pensées les priorités industrielles et technologiques, économie de haute technologie et forces armées étant conçues comme un même système de puissance nationale.

    Pour les entreprises étrangères impliquées dans des chaînes de valeur chinoises, ce texte ne mentionne pas directement les acteurs internationaux, mais il s’inscrit dans une tendance déjà visible : les technologies avancées produites en Chine sont de plus en plus envisagées à travers leur potentiel de contribution à la puissance de combat de l’APL.

    Autrement dit, l’innovation civile de pointe est pensée comme un réservoir potentiel de « puissance de combat nouvelles » (新质战斗力), et donc comme un levier possible de « capacité de combat avancée » (先进战斗力). En pratique, les opportunités commerciales et industrielles seront davantage arbitrées à l’aune d’impératifs stratégiques et militaires, plutôt que l’inverse, sans que cette inversion de hiérarchie soit formulée explicitement dans le texte.

    🏷️ APL

    2. Des collectivités territoriales en action, mais sous contrôle

    Depuis le 15 novembre, plusieurs textes de politique industrielle ont été rendus partiellement publics dont certains signés de la plume de Xi Jinping. Ils reformulent une politique bien connue en Chine depuis les années 80, celle de la territorialisation différentiée du développement.

    On connaît désormais les deux piliers de cette ligne : une "nouvelle productivité" (新质生产力) - et non pas « forces productives », qui ne veut rien dire - et « 因地制宜 », une injonction à « s’adapter aux conditions locales ».

    Comment articuler, demande implicitement Pékin, une montée en gamme industrielle nationale, pilotée du centre, avec l’acceptation d’une différenciation profonde des trajectoires provinciales ? Comment faire tenir ensemble un « vaste marché unifié » (全国统一大市场) et une division régionale du travail qui, par essence, produit des déséquilibres et des inégalités ?

    Un retour aux mécanismes des années 1980… sans le laisser-faire

    Il n’est pas question pour le pouvoir chinois de raviver la flamme de Deng au détriment de la pensée de maître Xi Jinping, ni de revenir sur l’hypercentralisation de la décision politique acquise depuis lors, mais techniquement c’est peu ou prou, les mêmes mécanismes et dispositifs d’appui qui entrent à nouveau en jeu, notamment les zones économiques spéciales et leurs « projets pilotes » (先行先试).

    Techniquement, la continuité est visible. Zones économiques spéciales, clusters technologiques, zonage régionale : tout cela rappelle bien le Dengisme. La différence fondamentale tient au rôle du centre. Dans les années 1980, les provinces faisaient la course souvent anarchique aux investissements, aux IDE, aux industries, dans ce que la littérature chinoise désigne pudiquement comme un "mécano répétitif de bas niveau" (低水平重复建设).

    Désormais : les ressources nationales  (fonds spéciaux - 专项资金- crédits bancaires, investissements dans les infrastructures numériques…) seront attribuées selon des critères nationaux, non selon les ambitions locales. Il s’agit explicitement de replacer les gouvernements provinciaux dans ce que l’appareil disciplinaire nomme « la cage institutionnelle » (把权力关进制度的笼子里). Le terme vient du lexique anti-corruption, mais il s’applique désormais à la planification industrielle : empêcher les territoires de se disperser, ou pire, de développer simultanément les mêmes secteurs.

    Mettre en cage la tentation hégémonique provinciale

    Les provinces et municipalités garderont certes la main sur la sélection des futurs « champions » (领军企业), des zones pilotes (试验区), des incubateurs et des niches technologiques. Mais la nouveauté est ailleurs : elles devront le faire dans une carte déjà pré-assignée par Pékin, une répartition fonctionnelle stricte fondée sur leurs avantages comparatifs réels (比较优势), non sur leur volonté politique ou leurs ambitions de prestige. C'est déjà le cas, en pratique, depuis 2015 environ et le démantèlement de grands conglomérats (Wanda...), c'est désormais inscrit dans les textes.

    Le centre ne veut plus de la Chine où chaque ville se rêvait capitale de l’IA, chaque comté foyer des batteries, chaque zone rurale berceau des biotech. Sans supervision, cette rivalité territoriale tournerait — comme dans les années 2000 — à la « concurrence fratricide » (恶性竞争).

    C’est la raison de la multiplication des concepts récemment mis en avant par la NDRC et les think tanks gouvernementaux: construire des systèmes régionaux différenciés et complémentaires (构建错位发展、互补发展的区域产业体系).

    L’entreprise européenne : de l’huile dans les rouages de la nouvelle productivité chinoise.

    Pékin va renforcer sa politique d’attractivité des IDE dans les zones et territoires qu’il a décidés de développer, et donc de les flécher (引导基金) davantage pour les faire atterrir précisément là où ses industries, entreprises, dispositifs d’appui et ressources sont concentrés.

    De plus, les autorités centrales catégorisent de plus en plus finement ses régions, provinces, municipalités en fonction de leur rôle à l’échelle nationale : les régions de l’Ouest pour les ressources et les énergies, de l’Est pour le manufacturing avancé, le nord-est pour la transformation des industries traditionnelles etc. La cartographie industrielle est donc plus stricte.

    On peut identifier trois risques majeurs pour les entreprises européennes. Ils ne sont pas nouveaux, mais ils seront plus grands :

    • Être perçues comme fournisseurs technologiques plus que comme partenaires,  une tendance déjà visible dans les parcs industriels « spécialisés IA », « batteries », ou « matériaux avancés ».
    • Une inclusion obligatoire dans les chaînes locales, donc nationales, donc potentiellement dans les dispositifs d’exportation chinois.
    • La multiplication des « zones technologiques », de puissants outils d’ingénierie administrative, qui accroissent mécaniquement les risques de transferts non souhaités, de co-brevetage contraint, de localisation des données industrielles ou de dépendances à long terme.

    La Chine organise une spécialisation territoriale pilotée par l’innovation, une sorte de nouvelle réforme façon Deng, mais sous contrôle idéologique et sécuritaire très serré.

    🏷️ NDRC

    3. L'outillage théorique et pratique de l’exterritorialité chinoise

    Un texte publié le 17 novembre dernier dans le Quotidien du Peuple et intitulé « Placer notre modernisation en droite ligne de notre gouvernance », regroupe des fragments de discours et préceptes de Xi Jinping sur le droit chinois, la gouvernance et les affaires du monde.

    Il y présente la « gouvernance par les lois » – et non l'État de droit - comme la base essentielle de la « modernisation à la chinoise », ainsi que les réalisations majeures depuis 2012 (travail législatif, réforme judiciaire, lutte anticorruption..). Le rôle central du Parti dans cette gouvernance par les lois est réaffirmé avec une mention explicite de la nécessité de développer un système de gouvernance "relatif aux affaires étrangères".

    Une doctrine tournée vers l’action internationale

    Le système de gouvernance des affaires extérieures (ou étrangères) (涉外法治体系) représente l'ancrage conceptuel de l’extraterritorialité chinoise. Cette formulation révèle une approche stratégique : l’application du droit chinois, ou gouvernance, n'est pas seulement domestique, elle devient projection de puissance dans les affaires du monde.

    Notre (système de) gouvernance et d’ouverture vont de pair ; le développement de notre système de gouvernance doit accompagner chaque avancée de notre développement à l’international  (法治同开放相伴而行,对外开放向前推进一步,涉外法治建设就要跟进一步).

    Cette  « gouvernance des affaires extérieures"  doit pouvoir fusionner avec la charte et les règles internes au  PCC  autour du principe selon lequel le PCC doit pouvoir administrer le pays et le monde comme il se gouverne lui-même.

    L’Institut de médiation international.

    Le texte, citant les propos de Xi Jinping, fait la part belle au nouvel Institut international de médiation (国际调解院), basé à Hong Kong, objet d’un mémo dans notre Bulletin n°2. Cet "institut" joue le rôle de plateforme expérimentale de la gouvernance par les lois et préceptes juridiques chinois.

    Sa création est présentée dans le texte du Quotidien du Peuple comme "une innovation dans le domaine de la gouvernance internationale" (国际法治领域的创新之) qui exporte "l'expérience Fengqiao au reste du monde (富有东方智慧的新时代“枫桥经验”有了国际版).

    « L’expérience Fengqiao » n’est pas le nom d’un escape game. Elle institue un contrôle resserré de la population et une justice de proximité s’apparentant à l'action d'une police des meurs de proximité. En s'exportant au reste du monde, notamment via la coopération judiciaire, elle embarque avec elle tout le logiciel politico-juridique du PCC.

    Le clou du texte selon moi :

    « La création de l'Institut international de médiation représente une avancée significative dans la mise en œuvre de la pensée de Xi Jinping sur la gouvernance et constitue une initiative novatrice dans le domaine de la gouvernance internationale. Notre  « expérience de Fengqiao », imprégnée de sagesse orientale, a désormais sa version export, qui va insuffler toute son énergie positive pour faire progresser la construction d'une communauté de destin commun pour l'humanité ».

    Cette « communauté de destin pour l’humanité », vous l’avez compris, justifierait que le système juridique chinois contribue et structure un nouvel ordre mondial.

    Le texte se conclut  ainsi :

    « La période qui s’ouvre avec le 15e plan quinquennal est une phase cruciale pour établir des bases solides et déployer nos efforts à l’échelle globale en vue de la réalisation de la modernisation socialiste ».

    Traduction : pour l’élite gouvernante en Chine, le 15ème plan doit matérialiser une nouvelle phase d’expansion de l’économie chinoise, dont les bases juridiques et éthiques sont, selon elle, incontestables.

    🏷️ l'expérience Fengqiao

    4. La fabrication d’une nouvelle population : les « travailleurs sociaux » du PCC

    Le 17 novembre, le Département central du travail social (中央社会工作部) et le ministère de l’Éducation ont publié une circulaire imposant de facto aux établissements d’enseignement supérieur l’organisation de « stages » de gouvernance sociale dans les cantons et villages.

    Officiellement présentés comme des partenariats académiques, ces stages sont en réalité un dispositif purement opérationnel destiné à alimenter en main-d’œuvre formée la gouvernance de base du Parti.

    En Chine, le « travail social » (社会工作) désigne un champ politico-administratif très large – aide sociale, médiation, gestion communautaire, mobilisation civique – mais il devient désormais un vivier structuré et professionnalisé pour les besoins du Parti. Ces cursus ne doivent plus produire des diplômés lambda, mais constituer une réserve de travailleurs sociaux du PCC, partie prenante d’un appareil de contrôle social en pleine densification.

    Ce mouvement s’inscrit dans un tournant institutionnel plus large.

    La création du Département central du travail social, en 2023, est désormais renforcée par la révision de la Loi sur les comités de villageois, promulguée le 30 octobre dernier, qui recentre l’ensemble de l’ autonomie villageoise (“自治”)…  sous l’autorité du Parti.

    Son article 5 érige les comités en organes supervisés par le Parti pour gérer l’auto-gouvernance rurale, tandis que les articles 11, 28 et 37 transforment ces comités en extensions administratives du Parti en y intégrant les travailleurs sociaux, en subordonnant leurs décisions au comité du Parti du village et en centralisant leur financement.

    Autrement dit, les comités de village se bureaucratisent en profondeur et deviennent le bras administratif local du Parti, avec une professionnalisation croissante des fonctions sociales.

    Les affaires sociales du PCC

    C’est dans ce contexte qu’émerge une nouvelle catégorie sociale : les travailleurs sociaux (社会工作者). Ni simples médiateurs ou agents d’assistance, ils sont à la fois opérateurs du maintien de l’ordre social, collecteurs d’informations, relais politiques et agents de médiation, dans une logique de surveillance préventive intégrée. S’il ne s’agit pas d’un retour du sinistre ministère des Affaires sociales de l’ère Mao ou de la police politique de Kang Sheng, ce nouveau dispositif hybride et sophistiqué fait à nouveau coexister gestion sociale et contrôle politique.

    La réforme actuelle s’accompagne d’une mutation des techniques de gouvernance et de contrôle social. Le système des pétitions (信访工作), présenté comme une voie d’expression des masses, est redéfini dans une logique de « résolution locale » (就地化解) et reconfiguré selon la doctrine de Fengqiao (枫桥经验) - encore elle ! - , dont la maxime  « les petites affaires ne sortent pas du village, les grandes ne sortent pas du bourg, les contradictions ne remontent pas » (jusqu’à Pékin) (小事不出村、大事不出镇、矛盾不上交) devient la règle.

    La gouvernance sociale repose désormais sur un quadrillage (网格化管理) très fin, structuré par le dispositif “un centre, un réseau, dix foyers” (一中心一张网十联户), où les “chefs de groupes de foyers” (联户长) — souvent membres du Parti, anciens cadres ou étudiants en stage — sont chargés de détecter, suivre et résoudre les conflits (矛盾纠纷化解), de cartographier les réseaux sociaux locaux, de signaler les « situations anormales » et de relayer les campagnes du Parti.

    Résoudre les contradictions au sein du peuple

    Les équipes intégrées des centres de gestion globale (综治中心) interviennent dans les cas sensibles, notamment lorsque des pétitionnaires tentent de porter leurs plaintes à l’échelon provincial ou à Pékin. S’activent alors les dispositifs de persuasion au retour (劝返) et d’interception (截访), appuyés par la police, les administrations locales et les commissions politico-légales (政法委).

    Le suivi rapproché des « pétitionnaires clés » (重点信访人员), la surveillance de leurs déplacements, la présence policière dans les gares ou encore les condamnations pour « extorsion » (敲诈勒索罪) illustrent la manière dont médiation administrative, pression sociale et pénalisation s’articulent désormais.

    L’ensemble forme un système cohérent : une gouvernance sociale intégrée, préventive, où assistance, médiation, contrôle politique et collecte d’information ne sont plus séparés. Avec la généralisation des prétendus "stages", cette architecture se dote en plus d’un réservoir de jeunes diplômés façonnés dès l’université aux méthodes du Parti. On voit ainsi s’esquisser une véritable recomposition sociopolitique : la montée en puissance d’un corps professionnel « social-politique » rattaché au Parti, qui devient l’infrastructure humaine de la gouvernance de base.

    🏷️ Département central du travail social

    5. La soie chinoise, cheval de Troie dans le luxe européen ?

    Le 14 novembre 2025, sept ministères chinois ont publié une notification majeure sur la stratégie de la filière soie. Je titrais mon précédent bulletin : « le 15ème plan a déjà commencé ». Cette directive inter ministérielle constitue le schéma directeur de la filière soie dans ce 15ème plan.

    Je vous fournis une traduction intégrale du document.

    Elle met à jour le plan précédent de la filière, annoncée en 2020 : Plan d'action pour le développement de haute qualité de la sériciculture et de l'industrie de la soie (2021-2025) 蚕桑丝绸产业高质量发展行动计划(2021-2025年)

    Le rationnel économique à l’œuvre doit s’appliquer à toute industrie regroupant des paramètres communs. En Chine, on appelle ce mouvement de division du travail à l’échelle nationale  « briser la ligne de Hu Huanyong » (胡焕庸线), qui sépare l'Est développé de l'Ouest sous-développé. Cette politique d’aménagement du territoire s’inscrit dans le vaste plan d’unification du marché domestique (统一大市场). Le schéma directeur étant une production low-cost à l'Ouest (énergie verte, foncier abondant, profondeur…), innovation et marques à l'Est (capitaux, talents, marchés, ports…pour une exportation globale.

    Ce schéma est bien rôdé dans d’autres secteurs, comme pour les centres de données (东数西算), les données à l’est, le calcul à l’ouest ; l’énergie (西电东送), la (production) d’électricité à l’ouest transporté (vers une consommation) à l’est) etc.

    Ce nouveau texte représente un « go ! » officiel, pour un changement d’échelle de la filière : la conquête des marchés internationaux.

    • Il stipule qu’il faut aller chercher de « Nouveaux avantages compétitifs à l’international  (打造国际竞争新优势), soit le contrôle de la chaîne d'approvisionnement – la Chine produit 70-80% de la production mondiale de soie grège (vers à soie) – une montée en gamme technologique (automatisation, teinture écologique…) et la création ou développement de marques propres.
    • En matière d’innovation, car c’est très technique, la volonté est de  "réaliser des percées dans 10 technologies clés", une formulation floue qui renvoie à un ensemble de pratiques et de dispositifs publics de soutien sectoriel, sous la supervision du ministère de l’Industrie (MIIT) et du ministère des sciences et technologies (MOST).
    • Sont mentionnés : le dévidage automatisé, le tri mécanique des cocons, la teinture écologique, l’impression, le Jacquard électronique, la détection électronique de la soie etc.
    • La position de quasi-monopole de la Chine est déjà établie sur la matière première et le processing basique. Cette politique vise à créer un monopole également sur le haut de gamme (teinture écologique, impression numérique).

    Une volonté de montée en gamme

    Cette volonté traduit une stratégie de "dé-commoditisation" : passer de fournisseur de matière première à créateur de valeur luxe (cachemire, lin, laine fine). La Chine signale vouloir désormais passer du statut de fournisseur de matière première bon marché à celui de créateur de produits de luxe à forte valeur ajoutée.

    Le risque pour l'Europe est de voir dans un horizon proche des PME italiennes (Côme), suisses et françaises (Lyon) spécialisées dans les machines textiles de luxe, la teinture et l'impression haut de gamme devenir des cibles d'acquisition potentielles.

    Si la Chine maîtrise toute la chaîne — de la sériciculture aux marques luxury — l'Europe se retrouvera cantonnée au rôle de distributeur sans maîtrise industrielle. Le modèle n'est ni "Shein de la soie"  - trop simpliste – ni un "Hermès chinois" - trop élitiste - mais plutôt un écosystème hybride « à la BYD » : une capacité de production massive + une innovation technologique par incrémentation, et une insertion sur les marchés par des marques « premium ».

    Mes exemples ont ici une valeur indicative, c’est la logique et la dynamique qui importent. On pourrait objecter que le luxe, c'est différent, « c'est immatériel ». Je ne suis pas expert, mais il me semble qu’ on ne peut pas parler d’industrie du luxe… sans maîtrise industrielle.

    🏷️ MIIT MOST
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    ▶ Politique extérieure

    6. Chine-Russie, un partenariat qui s’étend et se renforce

    Le premier ministre chinois, Li Qiang, a effectué une visite de deux jours à Moscou, les 17 et 18 novembre. Il y a rencontré son homologue russe, Mikhaïl Michoustine, des dirigeants de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) puis, le lendemain, V. Poutine.

    Dans le bulletin précédent, nous avions évoqué les progrès de la relation bilatérale. Ce présent mémo rend compte du Communiqué conjoint de la 24ème édition du Conseil des chefs de gouvernement de l’OCS.

    Le communiqué de Moscou opérationnalise la Déclaration conjointe du sommet de Tianjin

    Quelques avancées concrètes depuis le 1er septembre dernier :

    • Ce dernier document russo-chinois acte le démarrage des travaux pour la future Banque de développement, et la création de mécanismes d’intégration financière et assurantielle. Le volet normatif progresse également avec les premiers éléments d’un cadre financier intégré (monnaies locales, infrastructures de paiement). L’ensemble reste non contraignant mais signale une volonté d’interopérabilité administrative et technique.
    • La décision de créer des services de traduction dans les organes permanents et de faire de l’anglais une langue d’usage de l’OCS, rapproche davantage l’OCS du fonctionnement d’une organisation internationale/multilatérale.
    • La déclaration de Tianjin soulignait l’importance des corridors “Nord-Sud” / “Est-Ouest”, actait du démarrage de la ligne ferroviaire Chine–Kirghizstan–Ouzbékistan et suggérait une réunion des dirigeants de ports et hubs logistiques à Aktau. Moscou fixe la date de la réunion au 18-19 décembre prochain.

    Une coopération scientifique et technologique qui se densifie

    Le volet science-technologies-IA de l’OCS repose désormais sur un paquet cohérent d’engagements écrits :

    • La Déclaration de Tianjin et la Statement on Further Strengthening S&T Innovation Cooperation fixait le cadre politique (innovation comme bien public, égalité d’accès des pays du Sud, référence explicite à la résolution ONU sur le renforcement des capacités en IA) et renvoyait à la « Roadmap for the Implementation of the Program of Cooperation among the SCO Member States in the Field of Artificial Intelligence » adoptée à Chengdu le 12 juin 2025
    • La même Déclaration actait la création d’un mécanisme de coopération en matière d’IA et d’un mécanisme sur les technologies de pointe, ainsi qu’un futur programme sur les technologies futures qui doit structurer les priorités technologiques à moyen terme. .
    • Le communiqué de Moscou “opérationnalise” ce paquet : il prévoit un Comité sur les nouvelles frontières et les technologies de rupture (新前沿与变革性科技委员会), une réunion d’experts IA en 2026, une conférence de haut niveau “l’IA au service de l’économie de l’OCS” au Kazakhstan en 2027, et charge les États de rédiger le programme sur les technologies futures, c’est-à-dire un document de planification technologique commun.

    Difficile de savoir ce qui ressortira de toutes ces initiatives, mais parier sur un seul effet d’annonce me semble hasardeux eu égard aux implications potentielles d’une telle mutualisation des moyens.

    Le 20 novembre, soit deux jours après la visite de Li Qiang, le général Zhang Youxia, vice-président de la Commission militaire centrale chinoise (CMC), s’est entretenu avec son homologue russe Andreï Belousov. Cette visite, la première de Zhang depuis deux ans, témoigne du renforcement continu des liens entre les deux pays en matière de défense et notamment de défense anti-missile.

    🏷️ OCS

    7. Quand le commerce cède la place à la bataille techno-normative : fin du consensus sino-américain ?

    Le « consensus commercial » post-Kuala Lumpur, qui avait momentanément gelé les tensions tarifaires entre les États-Unis et la Chine, masquait une confrontation d’un nouveau type : celle de la propriété intellectuelle et du système des utilisateurs finaux validés (VEU).

    Le 19 novembre, un communiqué du ministère chinois du commerce (MOFCOM) réagit à une action du United States Patent and Trademark Office (USPTO) : la Chine y dénonce la modification par les États-Unis des règles relatives aux demandes d’invalidation de brevets sous prétexte de « sécurité nationale ».

    «  La Chine note que les États-Unis ont récemment modifié les règles relatives aux demandes d'invalidation de brevets sous prétexte de « sécurité nationale ». La Chine considère que cette approche est contraire aux obligations internationales des États-Unis en matière de droits de propriété intellectuelle et constitue une restriction discriminatoire des droits légitimes des entreprises chinoises »

    Selon Pékin, cette approche viole les obligations internationales des États-Unis en matière de propriété intellectuelle et constitue une restriction discriminatoire des droits légitimes des entreprises chinoises.

    Le changement procédural américain concerne les règles de transparence pour les « Patent Invalidity Applications ».

    Voici ce qu’il se passe concrètement : lorsqu’une entreprise dépose une demande d’invalidation d’un brevet américain clé (par exemple dans le GaN ou d’autres technologies duales), l’USPTO peut désormais exiger que cette entreprise justifie précisément pourquoi elle s’oppose à ce brevet. Si l’usage est jugé lié à la sécurité nationale ou au vol de technologie, l’USPTO peut refuser d’examiner la demande. Ce dispositif vise à protéger les brevets américains stratégiques. Pour la Chine, c’est une nouvelle arme normative dans la guerre technologique et il faut la dénoncer comme telle.

    Cette décision américaine marque un retour explicite à la logique de la section 301 du Trade Act — pilier des offensives Trump 1 de 2018-2020 contre les transferts forcés de technologie. Ce que Pékin veut éviter par tous les moyens.

    Pékin développe ses propres contre-mesures.

    Après l’accord-cadre annoncé entre Donald Trump et Xi Jinping à Busan le 30 octobre, auquel certains espéraient une concrétisation rapide, la Chine se préparerait à instituer un système de « validated end-user » (VEU) pour les exportations de matériaux stratégiques (notamment les aimants de terres rares) vers les États-Unis.

    Selon le The Wall Street Journal, ce dispositif reproduirait le modèle américain (en place depuis 2007) : il accélérerait les exportations vers des entreprises civiles «validées» tout en excluant explicitement celles liées à l’armée américaine. Le système reste encore flou quant aux critères et bénéficiaires, mais il confirme que la Chine entend limiter les livraisons sensibles tout en gardant les canaux de discussions ouverts.

    🏷️ MOFCOM USPTO

    8. UE-Chine, compte-à-rebours avant le reset

    L'Union Européenne serait sur le point d’annoncer une nouveau paquet de mesures au début du mois de décembre prochain  dont une mise à jour partielle de la doctrine de sécurité économique.

    La Commission européenne examinera son arsenal de défense commerciale et décidera si elle doit prendre des mesures supplémentaires pour faire face à certaines menaces, notamment la pression exercée par la Chine sur les terres rares, ainsi que vis-à-vis des États-Unis.

    Le document de l’European Parliamentary Research Service (EPRS) de juin 2025 indiquait en effet, que  :

    «  La prochaine étape consiste à adopter une nouvelle doctrine d'ici la fin de 2025, en passant de l'identification des risques à leur atténuation, et en clarifiant l'utilisation stratégique et cohérente des nombreux instruments déjà disponibles dans la boîte à outils de l'UE, y compris des lignes directrices sur la manière et le moment de les déployer en réponse à des risques spécifiques. La Commission se trouve actuellement dans une phase cruciale où elle identifie les lacunes, décide des outils à inclure et détermine si de nouveaux instruments sont nécessaires ».

    Les trois piliers de la stratégie européenne de sécurité économique

    Les trois piliers mentionnés dans le document EPRS de juin 2025 reprennent directement, presque mot pour mot, les trois piliers de la stratégie européenne de sécurité économique publiée par la Commission en juin 2023. Concernant la Chine spécifiquement, Stéphane Séjourné, a déclaré à la presse, le 19 novembre, que :

    « les entreprises doivent également réévaluer les risques qu'elles prennent et cesser d'acheter exclusivement des produits chinois »

    La mise à jour prochaine pourrait consister à transformer le cadre stratégique général de 2023 en une véritable doctrine de sécurité économique opérationnelle.

    Avec l’IAA (Industrial Accelerator Act) et ReSourceEU, ces briques constitueraient l’armature d’un nouveau de-risking et de diminution des dépendances envers la Chine, piloté discrètement par le Mécanisme de coordination de la sécurité économique de l'UE.

    Pékin voit venir la vague réglementaire européenne et rouspète

    Vu de Pékin, ces initiatives visent à relocaliser des capacités stratégiques sans découpler officiellement, les règles d’un “Made in EU” sont attaquées sous le chef d’accusation de « protectionnisme »  Rien de nouveau. Concernant la doctrine de sécurité économique, la réaction est encore plus négative. Celle-ci est accusée d’être une copie de l’arsenal anti-Chine américain  et perçue vue comme une offensive coordonnée entre DG TRADE et DG COMP contre les firmes chinoises, victimes de « discriminations» .

    Pékin dénonce un cadre “idéologisé” – c’est un comble - visant à purger les chaînes d’approvisionnement. Mais c’est ResourceEU qui semble avoir touché la corde la plus sensible, et notamment les achats groupés . Ce plan est taxé d’irréalisme : l’UE surjouerait sa capacité d’autonomie stratégique ! C’est assez ironique en considérant que la diplomatie chinoise ne cesse de vanter les mérites de « l’autonomie stratégique  européenne » pour mieux tenir l’UE et l’Europe à distance des Etats-Unis.

    “China has always viewed and developed China-EU relations from a strategic and long-term perspective. We regard Europe as an important pole in a multipolar world, support European integration and Europe’s strategic autonomy, and support Europe in playing a greater role in international and regional affairs”. (Ambassadeur Cai Run près l’UE, le 13 novembre 2025, 13th China-Europe Forum)

    Observation majeure

    J’ai une observation majeure à formuler au sujet de la manœuvre générale en cours : si on labellise « Made in Europe » des produits fabriqués dans des usines situées en Europe mais contrôlées par des groupes chinois et alimentées en équipements et composants chinois, on risque de recréer une nouvelle dépendance au « pipe » chinois sous drapeau européen.

    Une gigafactory ou une usine EV en Allemagne, en Hongrie ou en Espagne, propriété d’un groupe chinois, reste une source de pouvoir économique et politique pour Pékin : capacités de production, emploi local, lobbying, menace implicite de fermeture, désinvestissement...

    Même avec transfert de technologie, il est très difficile d’empêcher le contrôle stratégique de rester côté maison-mère. Même si la production finale est “Made in EU”, la chaîne peut rester massivement dépendante de composants chinois (cellules, cathodes, machines, logiciels, etc.), sans parler du « raw », des matières premières.

    Il faudra une grosse force de frappe bureaucratique et politique pour contrôler tous les leviers et points aveugles dans tout cela, ce dont Bruxelles manque encore aujourd’hui. La confiance n’exclut pas le contrôle, mais sans confiance, le contrôle devient condition sine qua non.

    🏷️ IAA ReSourceEu

    9. Un script bien rodé : Pékin met en scène son arsenal de coercition contre Tokyo

    Selon la chaine centrale de télévision chinoise (CCTV), l’affaire n’est plus un « simple incident » mais une question de dignité nationale : « 这次事件已经超越一般的外交争端 ».

    La CCTV affirme que la Chine a préparé des mesures de riposte substantielles. Sont évoqués la possibilité de s’appuyer sur une liste de contre-sanctions prêtes à être déclenchées pouvant aller jusqu’à une suspension des échanges intergouvernementaux avec le Japon dans les domaines économique, diplomatique et militaire.

    La pratique chinoise de coercition économique est éprouvée et suit un schéma désormais bien établi : lors d’une crise diplomatique, Pékin laisse émerger en la stimulant une indignation « patriotique » visant les marques étrangères les plus visibles du quotidien.

    • En 2008–2012, les tensions franco-chinoises avaient déclenché des appels coordonnés au boycott de Carrefour, avec manifestations devant les magasins et inspections administratives répétées.
    • En 2016, lors de la crise du THAAD (Terminal High Altitude Area Defense), Pékin avait orchestré un arsenal similaire contre le groupe de grande consommation sud-coréen Lotte, devenu symbole du défi sécuritaire, entraînant fermetures de magasins et effondrement du tourisme. Aujourd’hui, face aux propos de la Première ministre japonaise, on observe la même dynamique : produits de la mer, films, tourisme et enseignes japonaises deviennent les premières cibles d’une pression politico-économique graduelle, inscrite dans ce pattern de pression multi-fronts. Pékin frappe en priorité les entreprises B2C à large empreinte, car elles constituent les vecteurs les plus efficaces pour transformer une crise diplomatique en coût économique domestique pour le pays visé.

    Les autorités centrales chinoises exploitent également cette crise qu’elles ont-elles-même déclenchée pour raviver un dossier historique sensible : celui de Ryukyu–Okinawa, où se concentrent l’essentiel des forces américaines et japonaises. L’objectif chinois n’est pas une revendication souveraine explicite mais de contester la "militarisation japonaise" de l’île et d’alimenter un climat de doute stratégique.

    Un éditorial du tabloïd Global Times et commenté par le South China Mornng Post appelle à institutionnaliser une « Ryukyu studies » dont la valeur :

    «ne se limitera en aucun cas à combler les lacunes académiques... mais concernera le maintien durable de la paix régionale, la défense de la justice historique et la construction du système discursif chinois dans un paysage géopolitique complexe.» :

    Pékin ne se limite plus à des rappels historiques, mais structure désormais Ryukyu comme un levier narratif prêt à être mobilisé si Tokyo durcit sa ligne sur Taïwan.

    En parallèle, la zone Senkaku/Diaoyu demeure sous tension, avec des patrouilles accrues de la garde-côtière chinoise.

    Pékin multiplie donc les fronts afin de contraindre la posture stratégique japonaise dans l’Indo-Pacifique. C’est aussi, et peut-être surtout, un message plus global à valeur dissuasive adressé à l’ensemble de la communauté internationale encline à approfondir ses liens avec Taiwan.

    🏷️ Carrefour Lotte THAAD
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    ▶ Influence et ingérences

    10. LAPL dresse un bilan favorable de ses activités sur les réseaux sociaux

    Le 17 novembre, le site en anglais du ministère chinois de la défense titre : « Les comptes des réseaux sociaux internationaux de l'armée chinoise mettent en avant ses progrès »:

    «  Plus d'un an après leur lancement, la première vague de comptes officiels de l'armée chinoise sur les réseaux sociaux étrangers aurait montré au monde une image "moderne, professionnelle et pacifique" de l'armée chinoise. Sous le nom de "China Military Bugle" (identifiant : @ChinaMilBugle), ces comptes ont fait leur apparition sur X en septembre 2024 avant de s'étendre à Facebook, Instagram et YouTube »
    « Selon un communiqué de l'équipe, au cours de l'année écoulée, ce réseau de comptes a mis en valeur les progrès constants et les contributions notables de l'Armée populaire de libération chinoise à travers des contenus sur l'entraînement au combat, les exercices conjoints, la coopération internationale, les opérations de maintien de la paix de l'ONU et l'aide humanitaire »
    "L'équipe a déclaré que ces comptes sont devenus un vecteur important permettant à la communauté internationale de découvrir la modernisation de l'armée chinoise, son image professionnelle et son engagement en faveur de la paix »

    Commentaire

    Tout service de communication des Armées pourrait en faire autant. Mais la Chine n’est pas n’importe quel pays. L’intensité de ce discours d’autolégitimation de l’APL par un discours de paix est directement proportionnelle à sa montée en puissance militaire effective.

    En occupant l’espace narratif international (médias, think tanks), il cherche à neutraliser d’avance le discours opposé, occidental, de  la « menace » : l’APL y est décrite comme une armée normale de grande puissance normale, qui contribue aux biens publics mondiaux (ONU, secours humanitaires). Les grandes parades militaires et démonstrations de force participent , sous une forme différente, d’une même volonté d’imposer le respect.

    C’est pourquoi, aussi impressionnantes soient ces dernières, j’estime que nous ne devons pas leur donner ce qu’elles recherchent : notre attention. Pourtant, je constate avec une certaine inquiétude, avec quelle passion soudaine pour l’art de la guerre, certains médias se font involontairement les relais et la publicité de la modernisation militaire chinoise.

    11. L’ESCP partenaire d’un Institut Confucius 2.0

    Le 12 novembre 2025, la Beijing Foreign Studies University (北外 - BFSU) a organisé un forum académique des instituts partenaires de Confucius (孔子学院合作机构学者论坛). Thème du forum : « créer un nouveau modèle de développement pour les Confucius Institutes”, les Confucius Business Institute (商务孔子学院).

    L’ESCP Confucius Business Institute, a été créé en 2019 en partenariat entre ESCP Business School et la BFSU pour développer l’enseignement du chinois à visée commerciale, les programmes d’échanges étudiants, les summer camps en Chine, et des projets d’immersion en entreprise. Marina Lecomte y est chargée, selon les sources chinoises consultées, des relations internationales en qualité de co-directrice ESCP côté français du Confucius Business Institute. Emmanuelle KHVATOV, diplômée de l’Université Nationale de Recherche Technologique de Moscou, officie en tant que responsable des projets internationaux et responsable financier de l’Institut.

    A l’ESCP, la Chine est à l’honneur avec l’Ecole du leadership, plateforme créée par la Fondation Prospective et Innovation, dirigée par Jean-Pierre Raffari,n avec l’ESCP Business School et animé, en Chine, par Léon Laulusa (刘国坚), président exécutif de l’ESCP, invité régulièrement à s’exprimer à la BFSU, dans de nombreuses universités et dans les médias officiels chinois.

    La Tutelle à Pékin est composée de l’International Business School de la  BFSU avec Ni Huayong, et Li E, Directeur et président côté chinois du Confucius Business Institute de l’ESPC.

    NEOMA Business School a aussi son NEOMA Confucius Institute for Business, en partenariat entre NEOMA Business School et l’Université Nankai (南开大学). Ce Confucius “business” offre non seulement des classes de chinois, mais aussi des services “entreprises” : cours de chinois des affaires, ateliers, séminaires pour les entreprises franco-chinoises.

    Commentaires

    On s’ennuyait presque avec l’ancienne version des Instituts Confucius. Pékin a décidé d’innover. L’entrisme caractérisé de ces officines d’influence cible désormais le secteur privé professionnel, et les entreprises, notamment françaises.

    Le plus préoccupant n’est pas cette mue en tant que telle qui traduit sans surprise la faculté d’adaptation des organes d’influence chinois, mais l’objectif poursuivi : instruire la nouvelle génération de décideurs économiques au « leadership collaboratif », un vase corpus théorique tiré tout droit des manuels du PCC.

    Celui-ci vise à tenir à exclure de la pensée dirigeante de demain toute considération politique et géopolitique, de casser la pensée critique individuelle et de noyer nos défenses morales dans un gloubi-boulga doctrinaire d’une « communauté de destin pour l’humanité ».

    Un beau projet pédagogique, cautionné et codéveloppé par des universités françaises. Lire ou relire mon post sur le Décret n° 2025-733 du 31 juillet 2025 relatif à la transparence des activités d'influence réalisées pour le compte d'un mandant étranger.

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    ▶ Documentation & Agenda prospectif

    La Loi Cyber analysée par un cabinet d’avocats en Chine

    La loi sur la cybersécurité a fait l'objet de sa première révision depuis sa mise en œuvre initiale en 2017. La CSL amendée, publiée le 28 octobre 2025, devrait entrer en vigueur le 1er janvier 2026. Une newsletter présente un aperçu des principales révisions sous forme de questions-réponses. Le problème, c’est que, selon moi, elle passe à côté de l’essentiel.

    Explications :

    • La newsletter adopte une approche strictement juridique, focalisée sur la compliance : les obligations de cybersécurité renforcées pour les entreprises, les nouvelles dispositions sur l'IA (Article 20), la Coordination avec d'autres lois (PIPL, DSL, etc.), et quelques « recommandations » pratiques : mise en conformité avant le 1er janvier 2026…
    • Or, elle ne mentionne pas son nouvel article 3, le plus important : « Le travail sur la sécurité des réseaux obéit à la direction du Parti communiste chinois ; il met en œuvre le concept holisitique de sécurité nationale, articule  développement et sécurité, et  promeut l’édification de la cyber-puissance nationale »
    • L’article 77 (ex-75) présente l’extraterritorialité comme un outil géopolitique. La Newletter minimise son importance
    • L’ancien article 75 stipule que  « Les institutions, organisations et individus étrangers qui se livrent à des attaques, intrusions, interférences, destructions et autres activités mettant en danger les infrastructures d'information critiques de la République populaire de Chine, causant de graves conséquences, seront tenus légalement responsables…. »
    • Le nouvel article 77, indique que désormais : « Les institutions, organisations et individus étrangers qui se livrent à des activités mettant en danger la cybersécurité de la République populaire de Chine seront tenus légalement responsables »
    • La formulation devient générale et ouverte tout ce qui "met en danger" (ou « nuit à ») peut être visé. Cet article devient un outil de contre-sanctions dans le contexte de guerre technologique sino-américaine. Les entreprises étrangères qui appliquent des restrictions d'exportation, participent à des régimes de sanctions, ou refusent des transferts technologiques vers la Chine pourraient potentiellement être visées par des « gels d'actifs sur le territoire chinois."

    Un dernier point ici - il y en a d’autres ! - : la Newsletter présente l'Article 20 sur l'IA comme une simple mise à jour technique. En fait, le nouvel article 20 est augmenté d’un paragraphe entier : l’Etat « soutient la construction d'infrastructures de ressources de données d'entraînement et de puissance de calcul, perfectionne les normes éthiques de l'intelligence artificielle, renforce le monitoring des risques, l'évaluation et la supervision de sécurité », ce qui est tout nouveau ! Et potentiellement lourd de conséquences.

    Il y aurait beaucoup à dire, mais ici se pose au moins trois questions : la vulgarisation de l’actualité légale et législative se fait ici au détriment de l’augmentation du risque politique ; la production en Chine d’analyse de ce type maintient l’illusion d’un droit chinois qui se modernise alors qu’il introduit, au contraire (exemple de l’article 77), de l’insécurité juridique supplémentaire ; enfin, laisser à des « petites mains locales » dire le droit chinois est, en l’occurrence, une très mauvaise habitude prise il a longtemps déjà, sous le poids du « politiquement correct » imposé en Chine à tous ses agents.

    Penser la Chine totalitaire et ses interstices d’expression libre

    La librairie Mollat a invité Anne Cheng et Chloé Froissart pour parler de leur ouvrage récemment publié : « Penser en résistance dans la Chine d’aujourd’hui », pour « dire ce qui est » de la réalité intellectuelle en Chine.

    Les deux chercheuses rendent hommage à la tradition d’aide à la décision publique constructive chez les intellectuels chinois - qui n’ont pas totalement disparu - au travers de quelque uns de leurs écrits ou discours traduis du chinois. Leur courage et leur persévérance  méritaient bien «l’hospitalité d’une traduction ».  Il en faut du courage pour évoquer le totalitarisme en Chine, qu’il soit d’Annah Arendt ou de Mao. Rares aussi sont les chercheurs, en France, qui s’aventurent à ne serait-ce qu’évoquer la réémergence d’un régime chinois totalitaire…. de la « nouvelle ère » – celle de Xi Jinping. Quoiqu’il en soit, conjuguant la sinologie et les sciences politiques, MMme Froissart et Cheng apportent à l’une et aux autres une vraie valeur ajoutée pour comprendre la Chine et les Chinois contemporains.

    Rapport annuel au Congrès de l' USCCC

    Rapport annuel au Congrès de la U.S.-China Economic and Security Review Commission, novembre 2025. Par rapport à l’édition précédente, le rapport 2025 de l’USCC conserve la même  ossature mais réorganise profondément son contenu.

    La partie II ne porte plus sur les technologies émergentes et les risques liés aux produits de consommation, mais sur les efforts de Pékin pour « refaçonner l’ordre mondial », avec un triptyque très structurant : axis of autocracy (Chine–Russie–Iran–RPDC), ASEAN et Pacifique insulaire. La partie III se resserre sur deux « frontières contestées », le moteur manufacturier & innovation et espace .

    La coercition et les distorsions économiques, thématiques auparavant dispersées, deviennent une partie IV à part entière (China Shock 2.0, weaponization des chaînes de valeur, énergie). Enfin, Taiwan et Hong Kong, qui constituaient la dernière partie autonome en 2024, sont repoussés en partie V, sans être relativisés mais clairement recontextualisés dans une architecture qui met désormais en avant la dimension systémique (économique et géopolitique) de la compétition avec la Chine.

    Rapport de l’Atlantic Council sur l'Europe et la Chine

    Rapport de l’Atlantic Council, “Is Europe waking up to the China challenge? How geopolitics are reshaping EU and transatlantic strategy”, publié le 10 novembre, écrit par Zoltan Feher et Valbona Zeneli

    L’étude reconnaît explicitement que la Commission européenne est désormais le moteur principal du changement stratégique face à la Chine et que les efforts diplomatiques américains doivent se concentrer à son niveau et moins au niveau des Etats-membres.

    Dans ce même rapport, un chapitre entier est consacré à la « France’s policy on China: Strategic autonomy and less naïveté » Il est toujours intéressant de connaitre comment la politique étrangère de la France est perçue et analysée outre-Atlantique.

    Un dictionnaire en ligne pour décoder la novlangue du PCC decodingchina.eu

    Le Decoding China Dictionary, un dictionnaire en libre accès qui explicite comment le PCC et l’État chinois utilisent et détournent des notions comme « développement », « coopération », « sécurité », etc., dans le débat international, en montrant l’écart entre le vocabulaire apparemment partagé et les significations propres au régime.  Les écarts sont souvent importants.

    A noter aussi, en Europe un « Decoding Chinese Concepts for the Global Order », de l’Institut MERICS, plus proche de nous dans la transposition et l’analyse et du discours chinois.

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    ◇ Agenda

    Toujours pas de dates officielles arrêtées pour la prochaine réunion annuelle centrale sur l'économie. Elle se tiendra probablement en deuxième ou troisième semaine de décembre.