Bulletin n°8 : les grandes manœuvres de contournement(s)
Les grandes manœuvres de la politique économique chinoise ; l’IA culturelle ; Mongolie intérieure ; Chine Russie ; Relations franco-chinoises ; Alstom ; Taiwan, Japon dans la tourmente
📋 Structure de ce Bulletin
- Édito
- ▶ Politique intérieure
-
▶ Politique extérieure
- 6. [Chine-Russie, la fabrique d’un ennemi commun : le Japon]
- 7. [Chine-Etats-Unis-Taiwan : l’étau se resserre autour de D. Trump]
- 8. [France Chine : le nouveau pari du compagnonnage ?]
- 9. [Visite d’E. Macron en Chine, interprétée par un expert de la France]
- 10. [Le vice-ministre Ling Ji reçoit Henri Poupart-Lafarge, Pdg d'Alstom]
- ▶ Influences et ingérences
- ▶ Documentation & Agen
Edito
Dans l’esprit qui règne à Pékin, comment l’Europe peut-être se faire entendre alors que son principal allié œuvre en coulisses le sort de l'Ukraine et du continent ?
Dans son communiqué officiel du 4 décembre, le ministère chinois des affaires étrangères se montre très clair : la Chine « continuera à jouer un rôle constructif dans la résolution de la crise par des moyens politiques, à sa façon », puis soutiendra les Européens lorsqu’ils « joueront le rôle qu’ils devraient jouer pour promouvoir la mise en place d'une architecture européenne de sécurité équilibrée, efficace et durable ».
Au vu du ballet diplomatique qui a précédé la rencontre entre les présidents français et chinois, le résultat ne pouvait être différent.
La veille de la visite d'Emmanuel Macron à Pékin, le top diplomate Wang Yi effectuait une visite officielle à Moscou, alors que s’y tenait précisément un nouveau round de pourparlers entre le Kremlin et les envoyés très spéciaux de D. Trump, le tout dans le dos des Européens.
Or, on ne peut pas tourner le dos à tout le monde, en même temps, semble suggérer le ré-engagment officiel français pour conjurer une situation d'impasse. Accompagner la Chine dans son idée de manœuvre générale est un nouveau pari osé, car sous contrôle. A moins qu'à l'instar de la Chine vis-à-vis des Etats-Unis de D. Trump, Paris espère ainsi gagner un peu de temps.
Alors il faut faire vite. Les outils de contrôle du pouvoir chinois trouvent de nouveaux champs d’expression : le numérique (IA), l’écologie….Et De plus anciens aussi : opportunisme ou dysfonctionnement, une délégation officielle chinoise s’est glissée dans le calendrier des rencontres bilatérales, montrant des hauts représentants de la province du Xinjiang se refaire une virginité à Paris tandis que Pékin durcit sa politique des religions sur tout son territoire.
Autant de signaux dissonants dont il faut un peu d’imagination pour en restituer la grammaire et la clé de détermination majeure.
➔ Dans ce Bulletin 12 Mémos :
▶ Politique intérieure
1. Les grandes manœuvres de la politique économique chinoise
Il est toujours difficile de synthétiser de manière intelligible quelle est, in fine, la stratégie économique chinoise. Un récent article du Quotidien du peuple du 1er décembre 2025 : "Bâtir un marché domestique grans et puissant, accélérer la transformation de l'environnement de notre développpement" (建设强大国内市场,加快构建新发展格局 ), nous fournit quelques clés de compréhension. (+ 2 685 Signes. Mots-clés : R&D ; OMC)
Les auteurs, autorisés à citer directement Xi Jinping, exposent la trajectoire stratégique de fond : le reparamétrage du marché domestique unifié administré (全国统一大市场), conçu comme l’outil principal pour remodeler l’architecture du système économique mondial.
Ce « marché unifié » n’est plus un simple débouché final, mais un instrument de transformation systémique, une résilience par absorption et intégration : plus la Chine parvient à internaliser les flux mondiaux dans sa propre boucle économique, plus elle réduit son exposition aux chocs exogènes. Les investissements étrangers sont orientés vers la R&D, intégrant les multinationales au cœur de l’écosystème technologique chinois.
Les investisseurs étrangers deviennent parties prenantes et co-architectes de la résilience chinoise et, plus largement, à la sécurité technologique chinoise.
C’est dans cette logique que la Chine se voit le nouveau level playing field mondial.
Plus la R&D étrangère se sinise, plus les standards techniques, les chaînes de fournisseurs, les plateformes logicielles ou les pratiques d’ingénierie s’alignent sur les exigences chinoises. La dépendance technologique s'inverse progressivement : ce n’est plus Pékin qui s’ajuste à des technologies importées, mais les firmes étrangères qui internalisent les normes chinoises. Le marché chinois devient ainsi le lieu structurant où se définissent les règles du jeu économique mondial , un espace de référence plus qu’un simple marché.
Cette lecture est confirmée par les textes programmatiques de la revue Qiushi du PCC – une revue de théorie économique mais tout ce qui est énoncé en Chine doit se transposer dans la pratique, pour éviter de dédire les prophéties de Maître Xi - qui formule clairement que l’idée de manoeuvre vise non pas seulement à articuler marché intérieur et extérieur, mais à « reformer le système international des échanges » (推动国际大循环体系重塑) et à créer de « nouveaux avantages concurrentiels » (塑造国际合作和竞争新优势).
En d’autres termes : façonner un environnement international structuré autour de la Chine, où les multinationales, en participant à l’écosystème d’innovation domestique, renforcent elles-mêmes le cadre qui finit par s’imposer à elles.
Au total, la Chine cherche à bâtir une seconde génération d’avantage structurel après l’avantage “OMC” des années 2001–2020 : un avantage fondé non plus sur le coût manufacturier, mais sur la capacité à structurer les chaînes de valeur, à imposer des normes et à attirer la R&D mondiale. Non pas une OMC à elle seule, mais presque, un système où la Chine occupe simultanément la place de marché, de régulateur et de plateforme d’innovation centrale, sans aucun contre-pouvoir.
Un centre gravitationnel auquel les autres acteurs contribuent eux-mêmes, en connaissance de cause, et construisent la résilience et la puissance chinoises.
Tout ceci est connu, c’est juste un rappel. Il faut savoir que c’est le cœur de la politique économique et industrielle de la Chine. Mais j’ai une observation : quelle idée de manœuvre et quelle force supérieures, ou au moins équivalentes, disposons-nous pour assurer notre propre résilience et notre propre indépendance ?
🏷️ R&D OMC↑ Retour au sommaire2. Scénarios d’usage : la Chine fabrique les marchés de demain
Un Centre d'innovation des scénarios d'application de la région métropolitaine de Guangdong-Hong Kong-Macao a été créé à Shenzhen, dans la fabrication intelligente (smart manufacturing). La Chine ne se contente plus de soutenir l’innovation : elle fabrique directement les marchés où l’innovation pourra se déployer. (+ 3 746 Signes. Mots-clés : NDRC )
Les “scénarios d’usage” (应用场景), décrits depuis le bulletin n°5, sont désormais déclinés dans des dispositifs institutionnels lourds, comme le nouveau Centre d’innovation de scénarios de la Grande Baie – intelligent manufacturing (粤港澳大湾区应用场景创新中心(智能制造)), inauguré à Shenzhen Bao’an.
Ce centre, intégré à l’architecture provinciale “1+N” du Guangdong, marque le passage d’un concept émergent (“marché des scénarios”) à une infrastructure administrative sectorielle, dotée d’un mandat explicite pour identifier, ouvrir et distribuer les scénarios industriels. Il ne s’agit ni d’un cluster, ni d’un simple écosystème d’innovation : c’est une bourse de scénarios (场景资源), un mécanisme où l’État alloue des “droits d’expérimentation” sur des sites réels (usines, aéroports, routes, quartiers..).
Ce dispositif s’inscrit dans une chaîne de commandement claire : validation provinciale, articulation aux orientations nationales (NDRC…), et ancrage dans la stratégie de la Grande Baie. L’originalité chinoise tient à ce que la scalabilité est prévue ex ante : un scénario n’est ouvert que s’il peut être reproduit ailleurs. Les grands événements de mise en relation publient des listes d’opportunités de scénarios et aboutissent à des contrats immédiats, ce qui en fait des lieux de marché, pas des salons.
Un nouvel instrument central de politique industrielle
Deux cas illustrent cette mécanique.
- Dans le premier, une petite usine de Bao’an cherchant à robotiser ses lignes s’adresse au Centre de scénarios. Si son projet correspond aux priorités (IA, Internet industriel, cloud), il est labellisé et reçoit un site réel pour tester sa solution, avec accès aux données, au réseau 5G, et aux autorisations nécessaires. Le Centre organise ensuite les partenariats techniques et financiers. Une grande entreprise publique devient souvent premier utilisateur (首用), conférant à la solution un statut de référence qui facilite immédiatement les ventes dans d’autres districts. Un scénario d’usage fonctionne ici comme une rampe de lancement de marché, et non comme un pilote technique.
- Le second cas, réel, est celui du tri automatique du fret à l’aéroport de Bao’an. Le district ouvre formellement le site comme ressource de scénario (场景资源) et sélectionne Zhaowei Mechatronics pour tester sa “main intelligente” (灵巧手). L’expérimentation se fait en conditions opérationnelles, sous supervision officielle. Le gain de 42 % d’efficacité confère à l’entreprise une validation “par scénario”, directement exploitable comme preuve commerciale : le scénario sert ici à transformer une technologie en produit réplicable, et non à valider une idée en laboratoire.
Ces exemples illustrent une inversion fondamentale par rapport aux approches occidentales : - on ne part plus d’une technologie pour chercher des usages ; - on part d’un usage reproductible, puis on agence technologies, acteurs publics et finance autour de cet usage pour créer un marché. Le principe actif est l’ouverture des scénarios qui poussent la technologie à maturité, et non l’inverse (“场景开放倒逼技术升级”).
Et alors ?
De nombreux pays ont des dispositifs proches : regulatory sandboxes britanniques ou singapouriennes, living labs et testbeds urbains, grands démonstrateurs 5G ou véhicules autonomes...
Mais ces mécanismes sont sectoriels, locaux ou ponctuels. Aucun ne constitue un système national unifié d’allocation de cas d’usage, encore moins une catégorie administrative comme les scénarios chinois, dotée de labels, de listes, de KPIs et d’une fonction explicite de transformation économique.
Ce qui distingue la Chine est la convergence de quatre dimensions dans un seul dispositif :
- scénario comme catégorie administrative nationale (inscriptible, pilotable, comptable) ;
- scénario comme ressource économique, au même statut politique qu’un foncier ou qu’un data center ;
- scénario comme outil de réforme institutionnelle (test de règles, stress-tests réglementaires, préfiguration de normes) ;
- scénario comme articulation systémique technologie, offrant simultanément un site, un premier client et un accès accéléré à l’investissement.
Autrement dit : là où l’Europe parle de “use cases”, la Chine organise un marché administré des usages, conçu pour accélérer l’émergence de champions industriels. Le scénario devient l’unité fondamentale de sa politique industrielle, et un vecteur de souveraineté technologique.
🏷️ NDRC3. L’IA culturelle : le nouveau front stratégique de la Chine
Dans une tribune d’une revue du PCC, intitulée « un développement culturel nourri aux technologies de l'information » (把握利用信息技术推进文化建设的战略主动) , le vice-directeur de la propagande de la ville de Pékin, Zhao Weidong, expose ses vues - comprendre la ligne officielle, seul Xi Jinping est dotée d’une « vision » - sur les affaires culturelles. (+ 5 102 Signes. Mots-clés : IA générative)
- En plaçant la culture explicitement sur le même plan que l’économie, la technologie et le militaire dans la compétition entre grandes puissances, elle participe désormais à « un jeu ente systèmes de soft power » (« 既体现为经济、科技、军事等硬实力的竞争,也体现为文化、制度等软实力的博弈 »).
- A ce titre, les technologies de l’information sont devenues « la force motrice centrale qui détermine l’influence culturelle des États » (« 信息技术已成为决定各国文化影响力的核心驱动力 »).
Cette manière de poser le problème, assez classique au premier abord, renvoie à la ligne de Xi sur la construction d’un « grand pays de culture » d’ici 2035 (2035年建成文化强国), où il explique que la culture est un « pilier de la modernisation à la chinoise » et qu’elle doit être soutenue par l’élévation du niveau d’informatisation et d’intelligence des infrastructures culturelles.
Pour le PCC, la culture n’est pas un domaine “soft” détaché du reste : c’est un front de la compétition stratégique globale, qui doit être armé des mêmes moyens technologiques que les autres secteurs.
La culture, un terrain de compétition technologique, géopolitique et un bien de consommation digital.
Sans surprise aucune donc, une même logique de quête à la suprématie technologique (争取科技制高点) imprègne les desiderata du pouvoir central chinois ; il s’agit de préempter les marchés – car tout est marché – et pas seulement de rattrapage, encore moins de convergence.
Le texte insiste sur la fenêtre d’opportunité liée à l’IA générative, « qui ne dure qu’un instant » (« 机遇窗口期转瞬即逝 ») et en martelant « ne pas avancer, c’est reculer ; avancer lentement, c’est aussi reculer » (« 不进则退,慢进亦退 »).
Cette rhétorique rejoint exactement celle utilisée par Xi sur la S&T en général, lorsqu’il appelle à « accélérer la conquête d’une position de surplomb stratégique de la science et de la technologie mondiale » (« 加快抢占科技制高点 »). La culture est donc adossée à la même ambition : il ne s’agit pas d’éviter un “retard culturel numérique”, mais de se placer en position d’avant-garde dans l’usage de l’IA et du numérique pour la production, la diffusion et la consommation culturelles.
Contrôle des contenus, des algorithmes et des flux transfrontières
Une partie centrale de l’article est consacrée à ce que Zhao appelle « insister sur la primauté du contenu, des valeurs et de la subjectivité culturelle » (坚持价值引领 ; 文化主体性), et à la prévention des dérives du “tout pour le flux”, du “tout pour l’algorithme” et du “tout pour l’Occident” (« 防范“流量至上”“算法至上”“西方至上” »).
Sur les contenus, il insiste sur le principe « contenu roi » (« 坚持内容为王 ») et sur la nécessité de placer « l’efficacité sociale au premier rang » (« 始终把社会效益放在首位.
Sur les algorithmes, il met en garde contre une situation où « les contenus suivent les algorithmes, les gens sont contrôlés par les algorithmes » (« 内容跟着算法走、人被算法控制 ») et appelle à « renforcer l’orientation en termes de valeurs » des algorithmes afin qu’ils servent la diffusion des valeurs fondamentales du socialisme.
Quelles « valeurs » et quelle « subjectivité » ?
La mesure la plus marquante est l’appel à « accélérer la construction de corpus linguistiques dominants sûrs et contrôlables, et à entraîner les grands modèles d’IA sur ces corpus » (« 加快建设自主可控的主流语料库,用主流语料训练人工智能大模型 »), afin que les valeurs fondamentales du socialisme y soient implantées “dès l’origine” (« 原生植入 »).
Concernant les flux transfrontaliers, Zhao parle d’« ériger des pare-feux efficaces » (« 有效设置“防火墙” ») pour filtrer les contenus jugés nocifs et « tenir fermement les déchets de la culture occidentale hors des frontières » (« 坚决将西方文化糟粕挡在国门之外 »).
Ces formulations recoupent la doctrine plus générale sur la « sécurité culturelle » (文化安全) et sur la souveraineté numérique, largement développée dans les documents relatifs à la cybersécurité et à la gouvernance des algorithmes.
Développement offensif des industries et produits culturels numériques
Le texte n’est pas seulement défensif : il décrit aussi une stratégie d’industrialisation des contenus et produits culturels numériques.
Zhao insiste sur les « nouveaux formats culturels » (新型文化业态) comme la littérature en ligne, les vidéos courtes, le livestreaming, l’e-sport, la création numérique, les concerts virtuels ou le « cloud tourism », qui se sont développés grâce à l’extension massive des usages numériques.
Au fil du texte, l’intelligence artificielle, et notamment l’IA générative, apparaît clairement comme un levier central. Zhao décrit l’IA, les big data et la blockchain comme reconfigurant « les paradigmes de base de la production, de la consommation et de la diffusion culturelles » et « suscitant des nouveaux besoins culturels » (« 正在重构文化生产、消费、传播的基本范式… 催生了人民群众精神文化新需求 »). Il faut donner des ailes technologiques à l’innovation et à la créativité culturelles » (« 为文化创新创造插上科技翅膀 »).
Le 15ᵉ plan quinquennal de la culture 2.0
Le texte de Zhao permet d’identifier clairement une double bataille : interne et externe.
- Sur le plan interne, la bataille consiste à « garder la main sur les contenus, les algorithmes et les corpus d’IA », pour que la culture numérique consommée en Chine reste alignée sur les valeurs du régime.
Il parle de « prévenir que les contenus suivent les algorithmes et que les gens soient contrôlés par les algorithmes » et d’éviter que la logique de trafic ne conduise à des dérives de désinformation et d’hyper-entertainment. Zhao insiste sur l’usage de corpus “dominants” autonomes pour entraîner les modèles, afin que les valeurs socialistes fondamentales soient intégrées dès la source.
- Sur le plan externe, la bataille est celle des récits et de l’influence. Zhao met en avant la compétition accrue dans le domaine des idées, de la culture et des valeurs, et décrit comment les cultures occidentales utilisent leur avantage technologique pour accélérer leur diffusion, ce qui est décrit comme une menace pour la « sécurité culturelle » chinoise (« 对我国文化安全构成现实威胁 »).
La culture devient un champ où se combinent souveraineté numérique, croissance, pouvoir normatif et sécurité idéologique, un terrain de compétition technologique et géopolitique à part entière.
🏷️ Intelligence artificielle4. Mongolie intérieure : une mise au pas ethno-religieuse
Le 1er décembre 2025, la Commission centrale de discipline (CCID) annonce avoir diligenté une enquête visant Li Zhiyou, vice-directeur de la Commission des affaires ethniques de la Mongolie intérieure, pour « graves violations de la discipline et de la loi ». (+ 2 681 signes. Mots-clés : Li Zhiyou : BoC)
A ceux qui sont intéressés, je fournis ici une note plus longue et documentée, annotée en chinois. J’ai eu certains retours m’indiquant que mes mémos peuvent être un peu « denses » parfois, peut-être ce double format conviendra.
Pris isolément, ce cas ressemble à une affaire de corruption parmi d’autres ; en réalité, il touche le cœur de l’appareil qui met en œuvre la politique ethnique dans une région « autonome » sensible.
Cette chute intervient après une série de mises en cause visant, depuis janvier 2025, des responsables de la Banque de Chine (BoC) régionale, de l’enseignement supérieur, de la chambre basse du Parlement et jusqu’à la présidente du gouvernement régional, remplacée, comme le secrétaire du Parti, dans le cadre d’un remaniement majeur.
De la lutte anti-corruption à l’agenda de contrôle ethnique et religieux
Même dans un contexte de lutte anticorruption permanente, la densité de cas concentrés sur la Mongolie intérieure signale une reprise en main politique structurée, et non une simple série de dérives individuelles.
La région reste un atout stratégique pour Pékin : barrière écologique, base énergétique et minière, base agro-pastorale et verrou de sécurité au Nord. Dans ce cadre, la lutte anticorruption est un instrument : démanteler des rentes locales, recomposer l’élite, préparer la mise en œuvre d’un agenda plus profond de refonte ethno-religieuse.
Depuis 2024–2025, la politique ethnique est recentrée sur la « conscience d’appartenance à la communauté nationale chinoise » (中华民族共同体意识) érigée en « ligne principale » du travail ethnique, avec l’objectif de construire un « foyer spirituel commun » (共有精神家园). En Mongolie intérieure, cela se traduit par des bases de recherche dédiées, des campagnes de mobilisation (« ressentir la bienveillance du Parti, écouter le Parti, suivre le Parti).
Un embrigadement déjà-vu
La langue sert de levier central : la « langue nationale commune » (le mandarin) s’impose comme langue principale de l’école, reléguant le mongol à un rôle secondaire, au nom de la modernisation et de la réussite scolaire. Parallèlement, la sinisation de la religion (宗教中国化) est encadrée par un corpus juridique renforcé ( règlements sur les activités religieuses des étrangers…) et par des instructions du Bureau politique appelant à une gouvernance religieuse « par le droit » (法治化).
La Mongolie intérieure est ainsi un terrain d’application où ethnicité, langue et religion sont alignées sur une même matrice de communauté nationale, sinisation et discipline idéologique.
Le vocabulaire utilisé – « apprendre, examiner, corriger » (学、查、改) et « nettoyer les brebis galeuses » (清理,清除害群之马), renvoie à des campagnes de rectification déjà éprouvées au Xinjiang entre 2016 et 2019, d’abord contre les « trois forces » (三股势力) et les « personnes à double visage » (两面人).
Dans ce contexte, l’affaire Li Zhiyou apparaît moins comme la chute isolée d’un cadre corrompu que comme un indicateur : en Mongolie intérieure, le PCC déploie un modèle de gouvernance qui associe restructuration de l’élite locale, durcissement disciplinaire et mise au pas ethno-religieuse au nom de la construction d’une communauté nationale chinoise.
🏷️ Bank of China5. Vers la mise en place d’une police verte
Le 1ᵉʳ décembre, une directive sur le "renforcement du développement des mécanismes de police écologique" (关于加强生态警务机制建设的意见) est lancée par le ministère de la Sécurité publique (公安部) et neuf autres administrations centrales (la NDRC, les ministères de la justice, de l’environnement et de l’écologie, des transports, de l’eau, de l’agriculture, ainsi que les administrations des forêts et des garde-côtes), avec pour objectif explicite de « s’inspirer et de mettre en œuvre les prescriptions de Xi Jinping sur la civilisation écologique la gouvernance, et de servir la construction de la "Chine Belle". (+ 3 335 signes. Mots-clés : MSP ; MEE)
Le texte vise à établir, d’ici 2027 puis 2035, un mécanisme d’“affaires policières écologiques” (生态警务机制) . Il s’agit d’un mode d’organisation et d’action de la police dans le champ environnemental, et non d’un nouveau corps de police autonome.
Ses quatre grandes tâches fonctionnelles y sont détaillées :
1) 强化刑事打击 – renforcer la répression pénale des crimes de pollution et de destruction des ressources (pollution, faune et flore, arbres anciens, pêche, mine, sable illégaux, occupation illicite de terres agricoles) en pleine coopération interrégionale ;
2) 加强主动预防 – développer des dispositifs de « chefs de police de rivières, de forêts et écologiques » (河湖警长、林警长、生态警长) et des stations conjointes dans les zones écologiquement sensibles ;
3) 推动综合治理 – articuler enquête pénale, mesures administratives et restauration écologique ;
4) 服务价值转化 – protéger les produits agricoles de qualité, les indications géographiques et les ressources écologiques comme actifs économiques, dans l’esprit du slogan « 绿水青山就是金山银山 » (en substance : la nature préservée vaut de l'or).
Le modèle pionnier est clairement celui de Huzhou (Zhejiang), berceau du slogan et vitrine de la mise en œuvre des prescriptions de Xi sur la « civilisation écologique ».
Les textes locaux présentent explicitement l’“écopolice” de Huzhou comme une innovation conduite « sous la guidance de la pensée de Xi Jinping sur la civilisation écologique » .
Huzhou a d’abord généralisé, dès 2013, des “chefs de police de rivières”, puis a étendu et rebaptisé ce dispositif en “écochefs de police” (生态警长) couvrant rivières, lacs, réservoirs, marchés agricoles, forêts, mines et grands projets : 2 185 écochefs surveillent 7 373 cours d’eau (9 380 km), 153 lacs, 157 réservoirs et les principales zones forestières et minières, selon le bureau des statistiques laborieuses officielles.
Autour de ces écochefs, Huzhou a mis en place des stations conjointes d’écopolice (生态警务联勤站) et des plateformes numériques de « gouvernance intelligente » (协同智治), où se croisent données de surveillance environnementale et informations policières.
Ce n’est donc pas une “police verte” organique, mais un mode policier spécialisé, qui agrège les ressources du 7ᵉ bureau du MSP (environnement–alimentation–médicaments–PI–forêts) et des services locaux (écologie-environnement, ressources naturelles, eaux, agriculture, forêts, marché, etc.).
L’articulation avec le nouveau règlement sur le monitoring environnemental, dont je pensais vous avoir parlé dans le bulletin n° 5, mais que je ne retrouve pas dans sa version publiée : le voici est manifeste.
Les entreprises face à l'auto-monitoring environnemental
Ledit règlement crée l’infrastructure de données et de contrôle administratif (auto-monitoring connecté, vidéo, capteurs automatiques, formats normalisés), tandis que la directive organise la capacité de réponse pénale s’appuyant sur ces données.
Les deux textes forment ainsi les deux volets d’un même mouvement de pénalisation et et judiciarisation du droit de l’environnement, où l’objectif n’est plus seulement de corriger administrativement des non-conformités, mais de traiter les atteintes environnementales comme des crimes contre la protection des ressources environnementales au sens du Code pénal.
Pour les entreprises étrangères, y compris les WOFE, le changement de nature est clair : les écarts environnementaux ne relèvent plus uniquement du ministère de l'Environnement (MEE) et de la logique HSE-compliance, mais peuvent déclencher des enquêtes pénales conduites par la police (MSP), fondées sur des données de monitoring obligatoirement transmises.
Cela implique une montée au niveau du COMEX du sujet, une exposition accrue des dirigeants à la responsabilité pénale personnelle, et un environnement où la conformité environnementale devient un enjeu de souveraineté technologique et sécuritaire et pas seulement un sujet “regulatory”.
🏷️ ministère de l'environnement - MEE MSP↑ Retour au sommaire▶ Politique extérieure
6. Chine-Russie, la fabrique d’un ennemi commun : le Japon
La visite de Wang Yi à Moscou, le 1er 2 décembre, avant de rejoindre, le 3 Pékin et les discussions avec la délégation française emmenée par E. Macron, marque la 20ᵉ ronde des consultations de sécurité stratégique sino-russes. (+ 2 094 signes. Mots-clés : Fu Cong ; Antonio Guterres)
- Le communiqué de Xinhua souligne que les deux parties ont procédé à un alignement stratégique (战略对表) :
« sur les questions concernant le Japon », affirmant la nécessité de préserver résolument les acquis de la victoire de la Seconde Guerre mondiale, de résister à toute tentative de réviser l’histoire de l’agression coloniale et de contrer la résurgence du fascisme et du militarisme japonais ».
- Le Global Times confirme le même cadrage, insistant sur la valeur accrue du mécanisme stratégique sino-russe qui joue son rôle pleinement « dans la situation actuelle ».
- Le combo eurasie–indopacifique est renforcé par la communication russe de l’Agende TASS qui met en parallèle Ukraine et Asie-Pacifique dans une logique de sécurité intégrée.
Ce basculement rhétorique sert ensuite de toile de fond à l’offensive diplomatique chinoise contre le Japon.
- La seconde lettre de Fu Cong, ambassadeur près l’ONU, au Secrétaire Général de l’ONU, Antonio Guterres, le 1er décembre, accuse Tokyo de contre-« arguments fallacieux ».
- La convergence sino-russe gagne ainsi la « question japonaise » qui est désormais élevée au rang de dossier stratégique commun, au même titre que l’Ukraine.
- Le rappel par Moscou et Pékin de leur responsabilité commune en tant que membres permanents du Conseil de sécurité pour « défendre la vérité historique et la justice internationale » donne à cette coordination un verni idéologique supplémentaire.
Effets de bords
- Autour de Taïwan et de la mer de Chine orientale, Pékin prépare désormais une période d’affrontement - davantage des volontés que des armes - dans une dimension sino-russe, où le Japon occupe le rôle d’ennemi commun, réactivant un imaginaire antifasciste centré sur la grande guerre patriotique (1941-1945) pour Moscou et, pour Pékin, sur sa guerre de « résistance » contre le Japon (1937-1945).
- Enfin, Pékin tente d’entraîner l’Europe dans ce récit, en mobilisant la mémoire de la coalition anti-japonaise de la Seconde Guerre mondiale, tout en dissuadant Bruxelles, Berlin et Paris de renforcer leurs liens avec Taïwan. L’objectif est clair isoler Tokyo, neutraliser l’européanisation du dossier taïwanais et consolider un front sino-russe où la sécurité de chacun est présentée comme liée à celle de l’autre — un quasi-système d’alliance non proclamée.
C’est dans ce contexte que s’est tenue, à Pékin, à partir du 3 décembre, une nouvelle consultation franco-chinoise sur la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine.
🏷️ Fu Cong Antonio Guterres7. France Chine : le nouveau pari du compagnonnage ?
Une visite d’Etat en Chine représente, empilés sur un bureau, plus d’un mètre de dossiers papier, et assis dans un Airbus présidentiel, plusieurs centaines de décideurs, public et privés. Et six à huit mois de travail. Impossible d’en faire l’exégèse. (+ 1 687 signes. Mots-clés : MOFCOM)
J’ai choisi d’opérer quelques prélèvements et tirs obliques pour rendre compte, côté chinois, des efforts et de « l’ambition française » déployés versus la feuille de route chinoise.
Je fournis une traduction du compte-rendu officiel d’une des discussions entre Xi Jinping et Emmanuel Macron, le 4 décembre. Elle n’est pas annotée, mais j’ai marqué les passages et expressions qui, selon moi, posent question.
En parallèle, j’ai traduit et annoté dans mon mémo suivant une interview d’un expert-de-nous-gouvernemental, qui dit en quelque sorte ce que les communiqués ne font que susurrer dans leur novlangue toujours aussi impénétrable.
Le MOFCOM rapporte qu’un « Protocole d'accord sur le renforcement des investissements bilatéraux entre la Chine et la France » a été signé en marge d’une rencontre régulière du Conseil d’entreprises Chine–France, autour de thématiques que nous couvrons dans ce bulletin, mais qui ont une toute autre définition, traduction et direction dans le cadre du 15ème plan 2026-2030 :
- les nouveaux paradigmes du développement vert et bas carbone,
- les nouvelles tendances en matière de transformation industrielle et d'innovation dans la consommation,
- Les investissement transfrontaliers dans les secteurs innovants
Un article bref du Quotidien du Peuple ajoute que :
« Les deux parties soutiendront et encourageront les entreprises de chaque pays à accroître leurs investissements réciproques, en offrant à leurs entreprises respectives un environnement commercial équitable, non discriminatoire et prévisible »
Pour Pékin, la « réciprocité » est une aubaine. Elle a su l’apprivoiser. Elle rime avec dépendance et le détricotage potentiel du de-risking.
Mais, on ne peut tourner le dos en même temps à ses principaux adversaires, Russie et Chine. Ce pourrait être le constat dressé en amont du déplacement présidentiel en Chine.
A moins qu'à 14, 20 ou 25, l'UE ne décide de rendre les importations chinoises prohibitives pour leurs exportateurs.
🏷️ MOFCOM Emmanuel Macron8. Visite d’E. Macron en Chine, interprétée par un expert chinois de la France
Dans mon précédent bulletin je titrais à propos de la séquence diplomatique européenne en Chine : "la bousculade". C’est aussi l’angle retenu par un des principaux experts chinois de l’Europe et de la France dans une interview du très officiel tabloïd Guancha. (+ 3 563 signes. Mots-clés : E. Macron ; D. J. Trump ; G7)
La lecture de son interview révèle autant de choses, sinon davantage, qu’un communiqué officiel. Ce sera à vous de juger.
En résumé,
- l’outlet très conservateur souligne en introduction que le déplacement d’Emmanuel Macron en Chine a été effectué sur sa demande express.
- Il représente le premier coureur du relais européen vers une même destination Chine et passera le témoin aux dirigeants Allemands, Britanniques pour terminer sa course entre les mains de D. J. Trump au mois d’avril prochain.
- Le narrateur - puisqu’il s’agit d’un narratif - explique que l’Europe peut être sauvée de son marasme interne et de son enlisement dans la guerre Russo-ukrainienne grâce à la Chine.
- Ce déplacement est aussi intéressé : la France préside le prochain G7 en 2026. Elle représentera l’Occident et procèdera donc à un alignement stratégique avec la Chine…qui sera le pays hôte du sommet de l’APEC la même année.
Lire l’interview de l’expert-de-nous Wang Shuo, traduite en intégralité ici.
Retrouvez aussi Wang Shuo dans la rubrique « Influences et ingérences » infra.
Elements de langage de Wang, annotés :
Wang reprend les termes de la diplomatie chinoise :
- Macron espère ardemment que la Chine puisse jouer un rôle constructif pour promouvoir un cessez-le-feu rapide du conflit’
- La Chine attend de E. Macron qu’ill rectifie les propos « erronés » des dirigeants européens sur Taiwan et espère une nouvelle déclaration choc du président français, du type : « Taiwan n’est pas notre problème, c’est une affaire strictement chinoise ».
- La France, semble se positionner comme condition indispensable à la bonne tenue de la relation sino-européenne. Quand elle ne va pas bien – du point de vue de Pékin - , la relation sino-européenne non plus. (C’est l’Allemagne qui est son principal « pilier ») :
- La France a toujours considéré la Chine comme un partenaire avec lequel elle entretient une relation spéciale, et la Chine a toujours considéré les relations sino-françaises comme une condition préalable importante pour bien orienter la relations sino-européenne.
- La France parle beaucoup d’autonomie stratégique, mais dans les faits, reste inféodée aux Etats-Unis.
- En particulier après le déclenchement du conflit russo-ukrainien, avec la tension des relations avec la Russie, la dépendance de l'Europe vis-à-vis des États-Unis s'est au contraire approfondie, espérant maintenir les États-Unis dans l'architecture de sécurité européenne et consolider les relations d'alliance avec les États-Unis, plutôt que de rechercher un découplage
Puis il décrit l’Europe comme à la fois déclinante, consciente de l’être et fataliste quant à la montée en puissance chinoise :
- Du point de vue occidental, la montée en puissance de la Chine signifie le déclin de l'hégémonie institutionnelle de l'Occident. C'est pourquoi ils considèrent désormais la Chine comme le plus grand défi pour l'Europe.
- Wang en vient au président français, très réceptif à la diplomatie des chefs d’Etat – des grands de ce monde – en raison de son héritage et outillage intellectuel :
- Macron est un dirigeant doté d'une profonde culture humaniste, c'est un "disciple" du célèbre philosophe français Paul Ricœur, avec des connaissances considérables en histoire et en philosophie. Lors de chacune de ses visites en Chine, il préfère visiter des villes au riche patrimoine historique et culturel,
Wang conclut en présentant la Chine, vers laquelle le monde afflue, comme la nouvelle nation indispensable (en lieu et place des Etats-Unis).
- Cette vague de visites en Chine où ils se jouent des coudes (争先恐后) prouve en retour que la situation politique internationale actuelle et les difficultés économiques et commerciales ne peuvent se passer de la participation de la Chi
Comment comprendre ces propos empreints d’une très grande assurance, c’est un euphémisme ? C’est un peu comme cela que l’élite dirigeante voit réellement les choses et c’est aussi un peu ce qu’elle voudrait nous faire croire et avaliser. Le caractère performatif du discours chinois n’est pas seulement de vouloir traduire dans les faits des vérités énoncées. Il interprète la volonté du leader suprême qui attend qu’elle soit réalisée par l’autre, de préférence dans un élan volontaire.
🏷️ Donald Trump Emmanuel Macron G79. Le Vice-ministre Ling Ji reçoit Henri Poupart-Lafarge, PDG d'Alstom
Le 2 décembre, M. Ling Ji, Vice-ministre du Commerce (MOFCOM) et Vice-représentant pour les négociations commerciales internationales, a reçu à Pékin M. Henri Poupart-Lafarge, PDG du groupe Alstom. (+ 4 215 signes. Mots-clés : Alstom ; Ling Ji : Siemens Mobility)
« M. Ling a indiqué que la Chine développe une nouvelle productivité et engage la transformation de son secteur manufacturier vers des niveaux technologiques supérieurs, une numérisation accrue et la transition écologique".
« L'urbanisation croissante du pays ouvre des perspectives pour le développement des transports ferroviaires. Le gouvernement chinois encourage l'investissement étranger dans les équipements ferroviaires de pointe. La Chine souhaite qu'Alstom maintienne sa présence sur le marché chinois et collabore avec les entreprises chinoises sur les marchés tiers ».
« M. Poupart-Lafarge a rappelé les résultats obtenus par Alstom en Chine grâce au soutien des autorités chinoises. Il a indiqué qu'à l'occasion de la visite du Président Macron, de nouveaux accords commerciaux seront signés avec des partenaires chinois. Alstom entend poursuivre ses investissements locaux, renforcer la coopération technologique, accroître ses réinvestissements et collaborer avec les entreprises chinoises sur les marchés tiers »
Le vice-ministre du commerce et sa délégation, à gauche ; la délégation d’Alstom, et son PDG, à droite.
Sur la photo, l'équipe d'Alstom à droite semble être exclusivement composée de personnes d'origine chinoise (ou asiatique). Le PDG français aurait-il choisi d’être seul représentant du siège dans sa propre délégation ? Cette mise en scène peut avoir de multiples causes et raisons. Je vous fournis mon interprétation et mon éclairage personnel.
Cette configuration illustre le processus de localisation de certains groupes européens en Chine, à commencer par les équipes Chine.
Une stratégie de "China for China » nécessite de disposer d’une équipe locale qui comprend les codes, la langue, et les réseaux, c’est essentiel.
Organiser un format de discussions de type « politique », mais aussi opérationnelles locales, plutôt que comme une visite protocolaire de haut niveau nécessitant l’héliportage d’une délégation venue de Paris, ne peut que s’inscrire dans ce schéma. Après avoir connu leur période dorée, les déplacements de haut niveau, souvent sous couvert ou assortis de « learning expedition » étaient et sont, de facto, dénoncées par toutes les parties depuis de nombreuses années pour ne produire que des visites Potemkine. Dont acte.
Pour autant, cette localisation n’est pas que protocolaire ni du seul ressort des RH, mais une politique à part entière :
- Localisation des opérations (本地化生产) : capacités industrielles, R&D, supply chain en Chine.
- Localisation "identitaire" (本土化身份) : apparaître, dans les interactions de pouvoir, comme un acteur “du marché chinois”, pas comme une entité extérieure.
- Localisation de la gouvernance (治理本地化) : front office politique et réglementaire assumé par des équipes locales, maîtrisant les écosystèmes
La localisation n’est donc pas seulement l’effet mécanique de la proclamation d’un « traitement national ex ante », affiché dans le 14ème plan (国民待遇) ; elle est la stratégie d’adaptation à un environnement où la Chine proclame le traitement national tout en poussant, par ses politiques de production endogène et d’autonomie « contrôlable » (国产化 / 自主可控), à une convergence toujours plus profonde entre filiales étrangères et champions domestiques.
Un système incitatif profond, sans coercition explicite, mais qui conduit à un basculement volontaire structurel vers la localisation comme condition de participation et de maintien dans le vaste méta-marché chinois.
Transferts & ruissellement
En février 2025, le PDG Chine d’Alstom, Geng Shuang, un « transfuge » de Siemens mobility Chine jusqu’en 2022, déclarait à la presse chinoise :
« Sur le marché chinois, Alstom a également suivi une trajectoire de développement allant de l'introduction de technologies/produits à la production localisée 技术/产品引进—本地化生产, pour aboutir finalement à l'innovation maitrisée par elle (ou propriétaire -自主). En adaptant des produits « localisés » et des technologies de base pour répondre aux demandes du marché chinois et aux tendances du secteur, les coentreprises d'Alstom en Chine ont déposé à ce jour un total cumulé de 2 865 brevets techniques, dont plus de 60 % sont des brevets d'invention ».
« C'est précisément cet objectif de localisation (本土化目标) qui nous a permis d'acquérir la capacité de rivaliser efficacement avec nos concurrents locaux ».
Puis, Geng Shuang précise dans la novlangue locale :
« D'une part, nous devons cultiver notre propre nouvelle productivité (NdA : les prétendues « nouvelles forces productives ») afin de parvenir à un développement « de haute qualité » des produits localisés et des technologies de base. D'autre part, nous aspirons à fournir des solutions supérieures pour l'avancement de l'industrie locale (我们希望为行业发展) en introduisant de nouvelles technologies et de nouveaux produits qui intègrent des approches écologiques et intelligentes ».
🏷️ Alstom Ling Ji Siemens Mobility10. Chine-Etats-Unis-Taiwan : l’étau se resserre autour de D. Trump
Le 3 décembre 2025, lors de son point presse quotidien un porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères est interrogé par Bloomberg sur la signature par Donald Trump du Taiwan Assurance Implementation Act. (+ 5 471 Signes. Mots-clés : ONU, D. J. Trump ; Sanae Takaichi ; US Congress ; FAPA)
Il répond que la Chine :
« s’oppose fermement à des échanges officiels entre les États-Unis et la région chinoise de Taïwan, sous quelque forme que ce soit » (…) la question de Taïwan est au cœur des intérêts fondamentaux de la Chine et constitue la première ligne rouge à ne pas franchir dans les relations sino-américaines »,
Pékin utilise cette formulation depuis plusieurs années pour rappeler que Taïwan est, à ses yeux, “la première ligne rouge” dans les relations avec Washington. Mais le contraste vient du contexte politique : au moment où la Chine réagit de façon presque routinière à une loi américaine importante sur Taïwan, elle est en pleine offensive diplomatique beaucoup plus agressive contre le Japon sur le même sujet.
L’ONU, tribunal de l’opinion mondiale
- Pékin a porté l’affaire, analysé dans mes précédents bulletins (Bulletin n°6 : Un script bien rodé : Pékin met en scène son arsenal de coercition contre Tokyo) devant le Conseil de sécurité via deux lettres de son ambassadeur Fu Cong au secrétaire général de l’ONU (Cf. mon post ).
- La seconde lettre, datée du 1er décembre, repousse les arguments avancés par Tokyo. Elle ancre le contentieux au niveau de l’ONU et non plus sur le plan bilatéral pour, le cas échéant, laisser une trace en vue de futurs débats ou demande de convocation d’une réunion extraordinaire.
Surtout elle prend à témoin les 193 Etats de l’ONU. Lettre à laquelle le Japon a aussitôt répondu, également dans une lettre ouverte au Sec.Gen de l’ONU.
Dans ce contexte, Donald Trump cherche à éviter que la crise sino-japonaise ne vienne perturber son « rapprochement » avec Xi Jinping. Le vrai-faux consensus de Pusan donne à Trump une petite victoire qu’il tente de valoriser sur le plan intérieur avant sa visite prévue à Pékin en avril 2026.
Trump aurait demandé à la PM japonaise Sanae Takaichi, directement ou indirectement, de “ne pas provoquer la Chine sur Taïwan”, ce que Tokyo dément officiellement mais sans nier que l’appel ait couvert la question.
Cette séquence dessine assez nettement la priorité du président américain : consolider une détente avec Pékin, préserver la relation personnelle avec Xi et préparer un déplacement présidentiel en Chine, tout en contenant les débordements de ses alliés, ici le Japon, sur le dossier taïwanais.
Empilement législatif sur Taiwan
C’est précisément au milieu de ce jeu triangulaire que le Congrès adopte, le 2 décembre, le Taiwan Assurance Implementation Act (H.R. 1512 / S. 821) . Les sites officiels du Congrès et le texte de la loi montrent que celle-ci amende la Taiwan Assurance Act of 2020 pour imposer désormais une révision périodique des Taiwan Guidelines du Département d’État au moins tous les cinq ans, avec rapport formel au Congrès.
Ce qui était jusqu’ici une obligation ponctuelle issue de la loi de 2020 devient une obligation permanente, avec un contrôle périodique et explicite du Congrès sur l’évolution des lignes directrices encadrant les contacts officiels avec Taïwan.
Un mouvement continu de “juridicisation” de la politique américaine vis-à-vis de Taïwan s’opère et ne faiblit pas, y compris au cours des deux mandats de D. Trump :
- Le Taiwan Travel Act de 2018 ouvre la voie aux visites réciproques de hauts responsables “à tous les niveaux” et devient la base des visites d’Alex Azar, Keith Krach, puis de Nancy Pelosi et d’une série de délégations sénatoriales.
- La Taiwan Assurance Act de 2020 demande pour la première fois une révision formelle des Taiwan Guidelines.
- Le Taiwan Assurance Implementation Act de 2025, enfin, transforme cette révision en mécanisme périodique et place son suivi sous la surveillance directe du Congrès.
Chaque nouveau texte rend plus difficile un retour en arrière unilatéral de l’exécutif sur les contacts officialisés avec Taïwan. Cette logique est d’autant plus claire que des organisations pro-Taïwan comme la Formosan Association for Public Affairs (FAPA) présentent explicitement H.R. 1512 comme un moyen de “normaliser” les directives d’engagement avec Taïwan.
En parallèle, les sondages et analyses d’opinion montrent que le Congrès opère dans un environnement politique plutôt favorable à une ligne dure vis-à-vis de la Chine, y compris dans la base trumpiste : la Reagan National Defense Survey 2025 fait apparaître environ 70 % de soutien à une défense active de Taïwan en cas d’agression, avec des niveaux comparables chez les républicains et les démocrates, et même un soutien significatif chez les électeurs identifiés comme “MAGA Republicans ».
Ce contre-pouvoir institutionnel s’exerce aussi plus largement sur la politique chinoise de l’exécutif américain : le 4 décembre, un projet de Loi bipartisane, « Secure and Feasible Exports Chips Act » ou SAFE Chips Act, a été introduit dans le pipeline législatif . Ce projet vise à interdire ou bloquer pendant 30 mois l’exportation vers la Chine (et d’autres « adversaires » selon le texte) de puces d’IA de pointe — par exemple les processeurs avancés d’Nvidia comme le H200 ou “Blackwell”.
Un front-uni pour Taiwan au Congrès ?
C’est ce qui explique les visites répétées de sénateurs républicains très alignés sur Trump par ailleurs (Marsha Blackburn, Lindsey Graham, Roger Wicker) à Taïwan, avec une rhétorique de soutien explicite à la sécurité de l’île.
Du point de vue chinois, le discours public insiste moins sur cette dialectique interne américaine que sur un principe simple : quelle que soit la branche du gouvernement impliquée, toute interaction “officielle” avec Taïwan est inacceptable.
Le ministère chinois ne fait aucune distinction entre les initiatives de la Maison-Blanche ou les décisions du Congrès, mais parle des “échanges officiels entre les États-Unis et la région chinoise de Taïwan”, sans jamais reconnaître explicitement un jeu de contraintes internes entre le président et le Congrès.
La Chine renvoie systématiquement Washington à sa responsabilité globale et ne s’engage pas, dans une analyse du président comme “pris en tenaille” par le Congrès, mais Pékin joue clairement le Président, contre son Congrès.
Aujourd’hui, c’est D. J Trump qui est la faille du bi partisanisme américain sur la question chinois et sur Taiwan. Pékin dispose de cinq mois devant lui, avant un prochain tête-à-tête entre « grands leaders » prévu à domicile pour convaincre le Président Trump et son entourage proche de faire des concessions.
Mais on voit mal comment, à six mois des mid-terms, qui se tiendront, le 3 novembre 2026, l’administration puisse apparaitre « soft on China ».
🏷️ ONU Donald Trump Sanae Takaichi FAPA↑ Retour au sommaire▶ Influence et ingérences
11. L’embrigadement parlementaire franchit un nouveau cap
Les 27 et 28 novembre, la Conférence nationale sur l’action extérieure des collectivités territoriales (地方外事) s’est tenue à Pékin, sous la direction de Wang Yi, membre du Bureau politique du Comité central et directeur du Bureau de la Commission des affaires étrangères.
- L’action extérieure des collectivités doit s’inscrire dans le cadre général fixé par le Comité central.
- Elle doit mettre en œuvre les décisions de la quatrième session plénière du XXᵉ Comité central, et suivre les lignes directrices et priorités géographiques arrêtées par les autorités centrales, pays par pays (国别政策).
Petit rappel du contexte
Le rapport 2025 du Comité permanent de l’ANP liste les missions auxquelles sont assignées ses délégués. Par rapport aux rapports précédents, son volet sur les « échanges extérieurs » (对外交往) s’est sensiblement renforcé.
Son statut évolue : d’un simple exécutant (服从性角色), le député-délégué devient un acteur à part entière et de même rang au service de la politique extérieure et au même niveau que la diplomatie d’Etat (MoFa).
En outre, elle fixera son agenda propre à l’étranger. (Nda : c’est aussi pour concurrencer le corps des diplomates du MAE, mais c’est une autre question).
Son rayon d’action s’étend aux délégués locaux de l’ANP, à tous les échelons (Province, municipalités)
Les délégués locaux de l’ANP seront plus étroitement impliqués dans les coopérations décentralisées et issues d’accords régionaux (RCEP). A l’échelle globale, son domaine d’intervention ne se cantonne plus aux échanges bilatéraux, entre Parlements nationaux, mais s’élargit aux plateformes internationales et multilatérales, notamment auprès des alliances parlementaires régionales et mondiales.
Ses missions se professionnalisent davantage : aux sempiternelles réunions « d’amitié » s’adjoindront des missions de promotion du système de gouvernance à la chinoise (治国理政), en plus clair, le lobbying politique.
- Par exemple, les députés de l’ANP, à quelque niveau que ce soit, pourront démarcher leurs pairs et nouer des accords dans les domaines juridiques et judiciaires fondés sur le droit chinois et ses juridictions.
- Ses objectifs son réévalués à l’aune de la situation internationale : en lieu et place d’une mission de propagande classique visant à placer quelques éléments de langage favorables (讲好中国故事), les députés devront jouer un rôle pro-actif pour la défense de positions et sujet précis, comme les « droits de l’homme à la chinoise ».
- L’ANP fera entendre sa voix sur des sujets controversés où l’action de la Chine est dénoncée. Elle enclenchera de manière concertée et plus rapide avec le MoFa et les organes du PCC des procédures judiciaires ou légales au nom de la lutte par le (bon) droit (法理斗争).
Sur ce sujet, j’écrivais au mois de juin dernier que :
« Les comités d’ANP de la province du Xinjiang devront participer aux campagnes et actions de contre influence des accusations dénonçant travail forcé dans la province. Ou, sur la question taiwanaise, d’autres comités invoqueront telle ou telle loi anti-sécession ou anti-coercition ».
Diplomatie infra ou supra gouvernementale (PCC) ?
Les stratèges chinois désignent entre eux cette nouvelle orientation de stratégie multi-vectorielle (et non pas « people-to-people » ). Elle doit poser question en termes d’influence politique, parlementaire et donc de sécurité de nos élus locaux au contact.
En surface, on pourrait y voir un « décentrage », ou une déconcentration, il s’agit en réalité un recentrage politique du PCC par cooptation de son législateur.
C’est à la lumière de ce rappel que l’on peut replacer la signification d’une visite, Le 3 décembre, à l’Académie de géopolitique de Paris (AGP), d’une délégation de la province du Xinjiang, présentée par ses hôtes, comme « une conférence d’échanges académiques franco-chinois consacrée aux dynamiques économiques » et à la situation du Xinjiang ».
Quipoquo
Une réunion du Mécanisme de haut niveau des échanges humains s’est tenue en juillet dernier à Paris, soulignant l’importance des échanges entre collectivités, en particulier entre villes et provinces jumelées, et exprime le souhait conjoint d’organiser le prochain Forum de haut niveau sur la coopération entre collectivités territoriales.
L’article 24 de sa déclaration jointe stipule que :
« Les deux parties ont souligné l'importance qu'elles accordent aux échanges et à la coopération entre les autorités locales chinoises et françaises, en particulier entre les villes ou provinces et régions jumelées. Elles ont exprimé leur souhait d'organiser conjointement le prochain Forum de haut niveau sur la coopération entre les gouvernements locaux chinois et français »
Il est à craindre que les « gouvernements locaux » français ne soient pas outillés mentalement, ni organisés, ni même conscients de l’ingénierie chinoise déployée.
Le 1er décembre, Cité-Unie France, l’organisme gérant les « coopérations décentralisées » a mis à jour son « Répertoire des partenariats de coopération décentralisée franco-chinois, édition décembre 2025 ». A méditer.
12. Wang Shuo, un expert de la France et de E. Macron
Wang Shuo (pur homonyme sans lien avec le célèbre romancier) est professeur à l'Institut des relations internationales de l'Université des études étrangères de Pékin (Beijing Foreign Studies University ( « Beiwai », (北京外国语大学国际关系学院). Il détient une licence en littérature française, une double licence en économie de l'Université du Peuple, et un doctorat en droit de l'Institut chinois des relations internationales contemporaines (中国现代国际关系研究院), lié historiquement et organiquement au ministère de la sécurité d’Etat (MSE).
Un petit monde où tout le monde se connait.
Il est :
- président de la section française de la Société chinoise d'études européennes (中国欧洲学会法国研究分会),
- « chercheur » au Centre de recherche sur le développement mondial du Conseil d'État (国务院发展研究中心世界发展研究所), celui du très francophile Ding Yifan (Bulletin n°2 mémo 13), et
- « chercheur » senior au think tank Taihe (太和智库), créé par un membre éminent du MSE, en disgrâce aujourd’hui, fermé en septembre dernier, où Ding officie aussi.
- On retrouve les deux experts-de-nous à la Chinese Association for European Studies (中国欧洲学会) de l’Académie des Sciences sociales (CASS).
Un spécialiste de E. Macron
Il est intéressant de noter que, malgré son ultra-spécialisation sur la France, Wang ne semble pas y avoir effectué de séjours prolongés. Ce n’est pas un accident de parcours.
A Beiwai, son unité de travail historique, il y a trois branches dans les études francophones : la langue, un cursus de type relations internationales et aréales, et la branche « échanges humains » ou développement des relations « culturelles » (d’où le quiproquo complet sur les échanges en leur nom).
Wang est sorti major dans la seconde catégorie, n’a pas l’autorisation de se frotter à la doxa hexagonale, contrairement à Ding, qui a brillé dans cette troisième section. On protège Wang en quelque sorte de possibles rencontres, ce qui pourrait poser problème ensuite en interne.
Parmi ses publications, on trouve : « Connaissances du racisme systémique en France », revue Nationalités du monde, numéro 4, 2024 ; « Analyse de l'idéologie européiste du président français Macron, dans Relations internationales modernes, numéro 4, 2020.
↑ Retour au sommaire▶ Documentation & Agenda prospectif
◇ Documents et études
- France-Chine
Macron en Chine : partenaire ou rival ? , dans C ce soir France, TV, le 3 décembre. , avec notamment Nicolas Dufourq, DG de BPI France, Elvire Fabry, chercheuse senior à l’Institut jacques Delors, Alice Ekman, directrice de la recherche à l’Institut européen pour les études de sécurité (EUISS). Pour prendre conscience de là où nous sommes vis-à-vis de la Chine, nos options pour anticiper les changements, nos dépendances futures potentielles… à écouter en intégralité.
- Conférence de l’appareil de propagande du PCC
Conférence “Understanding China”, le 30 novembre dernier, à Canton. Fascinant. Des dizaines de journalistes occidentaux et d’ailleurs se pressent pour écouter les ténors des département de la propagande du PCC s’exprimer es qualité sur comment le monde entier doit comprendre la Chine et, plus précisément, son 15ème plan quinquennal ! Le sous-titre de ce grand raout du double langage devrait nous interroger : « la modernisation chinoise et notre nouvelle vision pour la gouvernance mondiale ».
Lier aussi étroitement l’une et l’autre doit convoquer l’analyse d’Hannah Arendt pour qui la distinction politique intérieure- politique étrangère n’est pas “naturelle”, elle est un produit historique, et donc mortel, du cadre État-nation. L’impérialisme est précisément le moment où la séparation intérieur, extérieur, patiemment construite par l’État-nation, est détruite. L’expansion transforme l’au-delà des frontières en simple prolongement du domaine d’action de l’État. Ce n’est plus une politique étrangère au sens strict, mais une prolongation illimitée des mécanismes internes de domination.
On ne pourra pas dire que nous n’avions pas été prévenus. La réapparition de la loi du plus fort, les sphères d’influences, des revendications territoriales anciennes, sont autant de manifestations du retour des Empires et d’une attaque contre les Etats en tant que nations souveraines et indépendantes. La Chine nous interpelle ici, en souriant : « comprenez-nous bien, nous avons un projet qui deviendra le vôtre ».
- Chine-ASEAN-Europe
Bangkok-Pékin : une « famille stratégique élargie » par Arnaud Leveau, président d’Asia Centre, le 1er décembre. À mesure que la “famille asiatique” de la Chine s’agrandit, le décalage structurel entre l’approche chinoise et l’approche européenne reconfigure les marges de manœuvre. Le multi-vectorialisme comme théorie tout autant qu’en pratique transforme-t-il les dépendances en ressources, ou additionne-t-il simplement les dépendances les unes aux autres ? « L’Europe demeure trop souvent la cousine bienveillante mais éloignée », rappelle l’auteur. Demain, elle peut devenir le partenaire indispensable : celui qui ne demande pas de choisir un camp, mais qui renforce la capacité de la Thaïlande à ne dépendre de personne. »
- Affaires militaires
“A ‘Cold Start’ Military Posture with Chinese Characteristics”, Suyash Desai, chercheur au Foreign Policy Research Institute, le 24 novembre 2025, pour China Power, soutenu par la Carnegie. L’auteur prévient : l'APL développe une capacité de mobilisation rapide ('cold start') qui réduit le temps de réaction entre décision politique et action militaire à 24-48h. La fenêtre d'intervention américaine en Asie se referme. Si cette “cold start” fonctionne, cela pourrait réduire le seuil de détection et de réaction de l’adversaire, rendant les conflits potentiels beaucoup plus rapides, plus difficiles à anticiper, et augmentant la valeur de la prévention et du renseignement (ou les dépassant).
Une littérature visionnant une « First strike capability » conventionnelle, ou force d’action ultra-rapide de l’APL fait son chemin au Pentagone, mais je ne sais dans quelles proportions elle s’inspire de motivations d’ordre stratégique, budgétaire et d’investissement, réellement opérationnelles, ou se plaçant dans un cadre doctrinaire, toujours en mouvement. Les sources chinoises sont rares sur ce sujet. Et le cold start est une notion que l’auteur connait bien pour être déjà développée pour le cas du stand off entre l’Inde et le Pakistan.
- Taiwan
« T-Dome : instrument politique ou solution capacitaire ? », 28 novembre 2025 , par Tom Abram et Simon Berthault de la FRS. Le projet T-Dome vise à doter Taïwan d’un « bouclier » antiaérien / antimissile intégré, inspiré par des systèmes comme Iron Dome (Israël) ou ce que les auteurs appellent un Golden Dome afin de faire face aux menaces croissantes de survol de missiles, de drones. Les auteurs s’interrogent : ce T-Dome est-il surtout un instrument politique pour envoyer un signal à Pékin, rassurer la population, mobiliser le budget de la défense, ou constitue-t-il une vraie solution capacitaire crédible, c’est-à-dire un projet de système de défense opérationnel, réaliste et efficace ?
- Territoires français-Europe-Chine
« Dunkerque, laboratoire d’un renouveau industriel ? » , Institut Montaigne, décembre 2025, Thierrey Chopin, François chimits, Enora Morin. Un moment de bascule vers une politique industrielle au niveau européen ? 10 recommandations dont l’introduction de critères de résilience et de compétitivité européennes, de manière similaire à la démarche en cours sur le critère d’utilité des projets industriels à la transition énergétique et en mobilisant les instruments de la sécurité économique de manière stratégique et coordonnée.
- Lire les documentations jointes de la Commission au Parlement et au Conseil sur
- La sécurité economique de l’Union :
- RESourceEU action plan : Accélérer notre stratégie en matière de matières premières critiques pour nous adapter à une nouvelle réalité
Ces déclarations et les plans qu’elles soutiennent valent bien mieux de quelques « take aways ». J’y reviendrai prochainement.
- IA et droits de l’homme
“The party’s AI: How China’s new AI systems are reshaping human rights”, par notamment Fergus Ryan et Bethany Allen, de l’Australian Strategic Policy Institute (ASPI). Dans la conception chinoise de la sûreté de l’IA, entendue non comme protection des individus mais comme protection du régime, les systèmes doivent rester “sûrs, fiables, contrôlables” et alignés sur les “valeurs socialistes fondamentales”.
La note développe la notion de pipeline judiciaire fondé sur l’IA, qui structure et automatise la chaîne police–justice–prison en Chine. L’IA permet également une externalisation de la répression et d’atteintes aux droits économiques, qu’il s’agisse du suivi des minorités hors de Chine ou de l’usage de plateformes d’IA pour renforcer l’avantage économique chinois à l’étranger, avec un effet multiplicateur de pouvoir pour le PCC. L
ire aussi mon mémo ci-dessus sur l’IA embarquée dans les « industries culturelles » chinoises. NdA : une relance du dialogue sur les droits de l’homme avec la Chine pourrait s’appuyer sur des travaux concernant l’IA et les libertés individuelles fondamentales.
◇ Agenda
· Evénement passé (!). Une réunion du Politburo si discrète - je ne lis pas le Quotidien du Peuple le week-end - que je ne l’avais pas remarquée.
- Webinar
Miniaturisation et modernisation : l'histoire méconnue des armes nucléaires chinoises, le 9 décembre, 11am-11 :30 (EST), avec Zhao Tong, et Zhang Hui, de la Carnegie. Ce sera intéressant de suivre l’argumentation des auteurs dont la dialectique flirte avec celle des spins doctors du PCC.
- A venir
Déplacement du ministre allemand des AE, Johann Wadephul, à partir du 8 décembre, en Chine.
Dialogue “1+10” avec les chefs des grandes organisations économiques ; Réunion avec le PM Li Qiang avec les chefs du FMI, Banque mondiale, OMC, CNUCED, OIT, NDB, AIIB, BIS, FSB, OCDE, le 9 décembre à Pékin.
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Bulletin n°16 : capitalisme d'Etat et dissuasion, avis de tempête pour le printemps
au sujet des récentes purges au sein de l’APL ; loi contre le cybercrime ; Gestion de la data automobile ; Stellantis-Chine ; Appels Xi-Poutine-Trump ; Position de la Chine sur New Start ; Chine-Taiwan-Etats-Unis ; la Chine conduit des sondages d’opinion en Europe
Bulletin n°15 : les boîtes noires du PCC et l'arbre malade de l'APL
Reprise en main de l’APL : pour quoi faire ? De l’Etat-parti, au parti-Etat ; A/S du "Front-Uni patriotique" ; Keir Starmer en Chine ; Nvidia sur tous les fronts ; Chine-Panama
Bulletin n°14 : de la balance des pouvoirs et la quête de stabilité
Le noyau dirigeant du PCC reprend le contrôle sur l’APL ; Sciences et technologies dans le 15ème plan ; IA et Cybersécurité ; Etats-Unis-Chine et Indopacifique : la NDS ; activisme chinois au Moyen-Orient
Bulletin n°13 : la sécurité du régime à l'épreuve du désordre mondial
Discours He Lifeng à Davos ; la CCID et la sécurité politique du régime ; le double monopole du BNS ; Board of Peace" de D. J. Trump ; Europe-Chine : Affaire Nexperia et MACF ; nomination d’un représentant spécial pour l'OCS ; Chine-Canada