Bulletin n°13 : la sécurité du régime à l'épreuve du désordre mondial
Discours He Lifeng à Davos ; la CCID et la sécurité politique du régime ; le double monopole du BNS ; Board of Peace" de D. J. Trump ; Europe-Chine : Affaire Nexperia et MACF ; nomination d’un représentant spécial pour l'OCS ; Chine-Canada
📋 Structure de ce Bulletin
- Édito
-
▶ Politique intérieure
- 1. [Discours He Lifeng à Davos : ne mords pas la main qui te nourrit]
- 2. [Réunion exécutive du gouvernement central : dette et arriérés de salaires]
- 3. [Wu Shenghua ou la longue latence des purges provinciales]
- 4. [La CCID et la sécurité politique du régime]
- 5. [Conférence centrale sur les "affaires politico-légales"]
-
▶ Politique extérieure
- 6. [Pékin et le "Board of Peace" de D. J. Trump : comment y répondre ?]
- 7. [Etats-Unis-Chine : démêler l’imbroglio sur les semi-conducteurs]
- 8. [Meta versus Manus, un mano-à-mano sino-américain sur les contrôles à l'exportation dans l'IA]
- 9. [Europe-Chine : Affaire Nexperia, suite (mais pas fin)]
- 10. [La Chine prend la mesure du mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières (MACF)]
- 11. [Nomination d’un représentant spécial : Pékin renforce son pilotage de l’Organisation de coopération de Shanghai]
- 12. [Chine-Canada : après le purgatoire, le "partenariat stratégique"]
- ▶ Influences et ingérences
- ▶ Documentation & Agenda
Edito
Au forum de Davos, le vice-premier ministre He Lifeng se voulait porteur d’un message d’espoir : "la Chine reste le seul pilier de stabilité dans un monde devenu incertain".
Le « JT » en Chine, diffusé à 19h sur la 1ère chaine publique (CCTV1), montre bien des reportages sur les ravages que produisent le tsunami Trump et ses répliques aux quatre coins du monde. Mais il ne consacre que quelque 6 minutes d’informations internationales (sur 30’), et ne rapporte que peu de faits divers.
L’essentiel est un compte-rendu de l’action du parti et de son gouvernement, ses réalisations et sa feuille de route, comme si le fracas du monde gravitait autour de la Chine sans vraiment jamais l’atteindre ou alors en venant à peine l’effleurer. Cet agenda est simple à appréhender : la sécurité du régime et le développement économique.
Pourtant, les informations de la semaine écoulée indiquent que ces deux objectifs prioritaires sont difficiles à mettre en œuvre pour le PCC.
Sur le plan économique, He Lifeng à Davos et le Bureau aux statistiques à Pékin s’emploient à trouver des formules convaincantes sur l’état de l’économie et les besoins du pays au prix d’efforts rhétoriques de plus en plus remarquables tant la situation se tend.
Sur le front politique, la sécurité du régime s’installe comme une nouvelle musique de fond. Elle laisse planer le doute, faute d’informations plus précises et fiables, sur la solidité de cette construction improbable des hiérarchies croisées et fantômes du PCC, y compris chez les hauts-gradés de l’APL.
J’ai pu rapidement rassembler quelques informations sur les premières réactions officielles et officieuses chinoises à la suite de l’annonce de la création par l’administration Trump d’un « Conseil de la paix ». Sous des arguments différents, les discours et visions chinoises et américaines se rapprochent l’une de l’autre. Mais on peine à réconcilier ces promesses de paix et de sécurité avec les décisions prises sur le terrain.
Toute cette actualité foisonnante et parfois déroutante me conforte dans la poursuite de la publication hebdomadaire de Sources chinoises, ne serait-ce que pour vous maintenir, vous et moi, à flot.
➔ Dans ce Bulletin 13 Mémos
▶ Politique intérieure
1. Discours He Lifeng à Davos : ne mords pas la main qui te nourrit
Concernant l’allocution de He Lifeng à Davos, j’évoquais dans mon édito le titre un article du Global Times qui en faisait la publicité en avancé. Son discours, tel que prononcé le 20 janvier, se décompose en deux parties. La première sert à désamorcer les critiques, la seconde à exprimer une liste des priorités, qui reflètent en creux les besoins réels de l’économie chinoise et ses dépendances. ( 5 120 signes. Mots-clés : OMC)
1.Le désamorçage anticipé des critiques est assorti de contre-vérités sous la forme de punch line.
Tout d'abord, nous soutenons fermement le libre-échange et travaillerons ensemble pour faire progresser une mondialisation économique inclusive et bénéfique.
La contre-vérité-punch-line:
La Chine prône activement une mondialisation économique inclusive, s'abstenant d'ériger des barrières ; elle est celle qui pave la voie.中国积极倡导普惠包容的经济全球化,不行筑墙之举,勤做铺路之人
Puis :
Deuxièmement, nous devons résolument défendre le multilatéralisme et promouvoir la mise en place d'un ordre international plus juste et plus équitable.
La contre-vérité :
Depuis son adhésion à l'OMC, la Chine a toujours respecté ses règles et s'est acquittée avec diligence de ses engagements.中国加入世贸组织以来一直严格遵守世贸规则,认真履行承诺
Puis, poursuivant :
Troisièmement, nous respecterons le principe d'une coopération gagnant-gagnant, nous nous efforcerons d'élargir ensemble le champ de la coopération et nous unirons nos forces pour surmonter les défis liés au développement.
et la contre-vérité :
La Chine a toujours accordé une grande importance à la promotion d'une prospérité partagée avec ses partenaires commerciaux grâce à son propre développement. (…)Nous n'avons jamais délibérément cherché à obtenir un excédent commercial.中国一贯重视以自身发展带动贸易伙伴共同繁荣,致力于做大全球经贸蛋糕 我们从不刻意追求贸易顺差
Enfin,
Quatrièmement, nous devons respecter le principe du respect mutuel et de la consultation équitable, en recourant au dialogue pour gérer correctement les divergences et résoudre les problèmes (…) Le développement de la Chine représente une opportunité et non une menace pour l'économie mondiale
et sa contre-vérité (partielle) :
Nos réalisations en matière de développement découlent principalement des réformes, de l'ouverture et de l'innovation, plutôt que de subventions gouvernementales.中国经济基础稳、规模大、优势多、韧性强、潜能足,发展取得的成绩主要是靠改革、开放、创新,而不是所谓的政府补贴
2. Les priorités affichées et les besoins réels
Priorité affichée 1 :
La Chine va activement développer la demande intérieure et est disposée à partager avec le monde entier les opportunités offertes par son marché gigantesque.
Besoins réels :
Accélérer la transition d'une grande nation manufacturière vers une grande nation consommatrice加快在“制造大国”的基础上成为“消费大国
Priorité affichée 2 :
La Chine poursuivra résolument son ouverture et est disposée à partager avec le monde les opportunités offertes par une ouverture de haut niveau.
Besoins réels :
Renforcer les efforts visant à attirer et exploiter les investissements étrangers更大力度吸引和利用外资
Priorité affichée 3 :
La Chine va accélérer l'innovation scientifique et technologique et est disposée à partager avec le monde entier les opportunités offertes par un développement axé sur l'innovation.
Besoins réels :
La modernisation de la Chine doit également s'appuyer sur le progrès technologique... Le progrès scientifique ne peut être réalisé sans coopération internationale.中国式现代化也必须靠科技现代化作支撑 ……科技进步离不开国际合作
Priorité affichée 4 :
Chine restera engagée en faveur du développement vert et se tient prête à partager avec le monde entier les opportunités offertes par la transition vers une économie verte et sobre en carbone.
Besoins réels :
Nous invitons les entreprises de tous les pays à saisir les opportunités offertes par la transition écologique et bas carbone, et à renforcer leur coopération avec la Chine dans des domaines tels que les infrastructures vertes, les énergies vertes, l'exploitation minière verte et la finance verte. 欢迎各国企业抓住绿色低碳转型机遇,加强与中国在绿色基建、绿色能源、绿色矿产、绿色金融等领域的合作
Commentaire
Ce discours marketing est dépourvu de vision et de hauteur stratégique. On aurait attendu plus consistant de la part d’un membre du bureau politique du PCC. Passons, He Lifeng n’était pas venu pour cela.
Les notions de « compétition » et de « concurrence », qui caractérisent notre époque, sont quasi-absentes. Selon une seule et unique occurrence dans le texte, la concurrence se développerait uniquement sur les marchés internationaux, pas en Chine.
Mieux : compétition et concurrence étant absentes en Chine, les entreprises étrangères une fois biberonnées au marché chinois seraient à même d’y faire face dans les meilleures conditions sur les marchés mondiaux.
Nous invitons les entreprises de tous les pays à saisir les opportunités offertes par l'expansion de la demande intérieure chinoise, en proposant des biens et des services plus nombreux et de meilleure qualité. En tirant parti du marché de consommation chinois, elles peuvent acquérir un avantage concurrentiel sur la scène internationale, où la concurrence est féroce. 欢迎各国企业抓住中国扩大内需的机遇,提供更多更好的商品和服务,以中国消费市场为依托,在激烈的国际竞争中赢得先机。
Dans la même veine, He Lifeng n’évoque pas le commerce international, ni les performances des entreprises chinoises, un véritable tour de force rhétorique. On comprend que l’intention est l’attractivité, les promesses, pas les sujets qui peuvent réveiller quelque questionnement.
Sur la transition verte, He passe sous silence la contestation du leadership occidental exprimée pas plus tard que le 16 janvier dernier en long et en large dans le Quotidien du Peuple, au nom de Xi Jinping (De la construction d'une civilisation écologique mondiale ; 深刻把握建设全球生态文明的重大意义), ce qui constitue une réelle audace eu égard à la qualité de son auditoire en majorité constitué de patrons occidentaux engagés dans la « transition verte ». Pour rappel, en lieu et place d'un écologisme occidental réduit à un « environnementalisme technocratique », la Chine propose un contre-modèle de « civilisation écologique », dominé par ses entreprises industrielles. A faire réfléchir nos entreprises qui s’inscrivent dans cette feuille de route nationale chinoise.
Analyse
Au final, He Lifeng a endossé les habits et d’un représentant de commerce au discours conçu pour le seul auditoire qui intéresse la Chine : les investisseurs. Ce positionnement, calibré pour le sommet de Davos, illustre le rapport de la Chine à l’Occident. Plus assez de raisons pour y transporter le n°1 chinois. Mais, en creux, il traduit aussi la grande vulnérabilité et les dépendances (liability) de l’économie chinoise envers cet « Occident ».
🏷️ OMC↑ Retour au sommaire2. Réunion exécutive du gouvernement central : dette et arriérés de salaires
Réunion exécutive du gouvernement central : dette et arriérés de salaires
Le 16 janvier, le Premier ministre Li Qiang a présidé une réunion exécutive du Conseil des affaires d'État (CAE). La réunion a examiné :
- les progrès de relance de la consommation et étudié des mesures visant à accélérer la cultivation de nouveaux pôles de croissance dans la consommation de services ;
- les travaux relatifs à l'apurement des arriérés de paiement envers les entreprises et à la garantie du paiement des salaires des travailleurs migrants ;
- et adopté le « projet de décision du Conseil des affaires d'État concernant la modification et l'abrogation de certains règlements administratifs » ( 2 018 signes. Mots-clés : BNS )
Passons cette fois-ci sur les « mesures administratives », trop technocratiques.
En revanche, l’apurement des arriérés envers les entreprises et garantie des salaires, notamment touchant les travailleurs migrants, nous renseigne sur l’état réel de la situation de l’économie et de la société chinoise.
« Il convient d'accélérer l'apurement des arriérés de paiement envers les entreprises, de renforcer la supervision sur les régions prioritaires, et de responsabiliser les autorités locales (…) »
Puis :
« Il faut résoudre rapidement le problème des arriérés de salaires, en mettant en œuvre correctement le plan dédié déjà lancé, (…) et renforcer l'assistance temporaire aux travailleurs migrants en difficulté, afin de garantir la stabilité générale de la société ».
Commentaire
Cette attention portée sur les salaires doit être replacée dans le cadre du programme d'augmentation des revenus des résidents urbains et ruraux, qui vise à résorber les déséquilibres entre villes et zones rurales, mais aussi à inciter à davantage consommer (tourisme…).
Mais ce que la réunion traite, en filigrane, sont les problèmes en cascade créés par le niveau d’endettement, encore patent, des gouvernements provinciaux et locaux (municipaux, districts) sur les salaires et plus fondamentalement sur la stabilité sociale, donc politique.
La chaine causale est simple, bien que les données soient peu accessibles : les gouvernements locaux ne paient pas ou en retard les entreprises de construction, lesquelles ne paient pas ou en retard aussi leurs sous-traitants et ceux-ci ne rémunèrent pas ou, avec retard, leurs salariés, dont une majorité d’entre eux sont des travailleurs dits « migrants », c’est-à-dire originaires d’autres localités ou provinces. Ces migrants, les plus vulnérables (pas de contrats formels, pas de recours légaux effectifs) se trouvent en bout de chaîne. Ils sont environ 300 millions en Chine (299,73 millions selon le BNS, pour 2024) et sont en augmentation de 2,2 millions par rapport à 2023, dont deux tiers de migrants extra-provinciaux.
La question de la dette des gouvernements locaux n’étant pas solutionnée, ses effets boule de neige ne s’arrêterons pas. Le gouvernement dit vouloir appliquer une politique de « zéro tolérance » face aux arriérés de paiement, mais on note qu’elle reprend de la vigueur à l’approche des fêtes du nouvel an, nécessitant une action urgente…
🏷️ BNS↑ Retour au sommaire3. La CCID et la sécurité politique du régime
Le 14 janvier, la Commission centrale de l’inspection de la discipline (CCID) du PCC réunie à Pékin pour sa grand-messe annuelle. La CCID est un organe du comité central du parti, qu’on qualifie parfois de « gendarme du PCC », ou de « l’Inspection générale ». Il est bien davantage et son rôle a évolué depuis 2018, puis 2023. Aujourd’hui, elle s’impose comme la police politique du régime avec un pouvoir croissant et un périmètre d’action élargi. ( 2 955 signes. Mots-clés : CCID ; HATVP ; AFA ; IGPN)
Selon le compte-rendu de la réunion, ces superflics du PCC doit assurer six missions prioritaires, à savoir (selon leur ordre d’apparition) :
1. La supervision politique (政治监督)
2. La discipline et l’intégrité (正风肃纪)
3. La prévention et l’instruction des affaires (标本兼治)
4. L’application des règles et de la conformité (执纪执法)
5. L’envoi de délégation d’enquêteurs (政治巡视)
6. Le renforcement idéologique (铁军意识)
Je vous fais grâce des détails leur plan de charge idéologique rapporté dans le compte-rendu de la réunion, trop d'inférences.
Commentaire
Ces missions donnent corps à la définition d’une police politique coiffant le travail des organes de l’Etat.
Cette police interne au PCC intervient de deux manières : via ses antennes dans les comité de parti au sein de chaque structure publique et lors de tournées d’inspection commanditées depuis son QG à Pékin. Aussi, l’Inspection de la discipline ne relève pas d’un contrôle distant bureaucratique de conformité idéologique, mais d’une branche de l’architecture du pouvoir.
Lors de la réforme des organes du PCC et de l’Etat de 2018, nous avons commis deux contre-sens dans l’analyse des changements concernant spécifiquement la CCID et la création de la Commission nationale à la supervision (国家监委).
Certains y ont vu une étatisation de la fonction de supervision politique du parti. C’est le contraire qui s’est produit : la duplication et immixtion de la CCID du parti dans les organes d’Etat qui, depuis lors, supervise le travail sur tous les agents exerçant un pouvoir public.
Autre contresens, la supervision n’est pas d’ordre éthique, mais idéologique et organisationnel. Le corps des Inspecteurs garantit la loyauté politique et l’exécution de la ligne centrale définie.
Et après ? (c’est toujours la question qu’il faut se poser)
La CCID conçoit et met en place les programmes et campagnes dites anti-corruption. Ce n’est pas un fléau qu’il faut abattre, mais un instrument de gouvernance, et de risk management.
En Chine, la “sécurité politique” est la sécurité du parti. Dans une démocratie, l’équivalent serait la protection de l’ordre constitutionnel. Par analogie, la CCID regrouperait, en France, l’AFA (Agence française anticorruption), l’HATVP (déclarations, déontologie, pantouflage, lobbying, influence), la Cour des comptes (avec le Bureau central de l’Audit), tous les corps des inspecteurs (IGF, IGA, IGAS…), l‘IGPN, une partie des organes du renseignement intérieur etc.
Deuxio, la CCID, selon ce même compte-rendu officiel, remplit d’autres missions transversales. J’en retiens deux :
- Elle surveille et évalue le mercato politique au sein du PCC, pour éviter que des groupes ou obédiences particulières ne se forment. C’est sa fonction « DRH anti-boite-noire ». Elle doit tout savoir.
- Elle supervise aussi la « corruption transfrontalière » (跨境腐败案件查办), via ses comités et ses inspections de terrain, donc à l’étranger.
Une série télévisée à grand succès en Chine relate les prouesses de la CCID et ses inspecteurs envoyés à l’étranger pour enquêter sur des cas de corruption dans les entreprises d’Etat, notamment dans le secteur énergétique.
Analyse
Cette police politique du PCC est une police secrète : son rayon d’action ne reconnait pas les frontières. En Chine communiste, l’élite n’est pas l’armée, mais sa police. Dans beaucoup de dictatures classiques, l’outil d’élite est l’armée. Dans les régimes totalitaires, c’est la police secrète qui devient la “courroie” principale de la terreur et de l’emprise sur la société, ainsi que sur ce qu’elle considère comme son domaine intérieur. La culpabilité devient préventive, l’arbitraire et le mouvement perpétuel deviennent des principes de gouvernement, comme (la "lutte anti-corruption".
🏷️ CCID↑ Retour au sommaire4. Le double monopole du BNS : fabriquer de bonnes stats, recadrer les mauvaises
Selon le Bureau National aux statistiques (BNS), la croissance en 2025 aura tenu ses promesses. Le 19 janvier, il titre :
Les objectifs fixés sont pleinement réalisés pour 2025 (预期目标圆满实现)
Si, selon le BNS, la croissance de 5,0% est pleinement atteinte (圆满) que penser des chiffres trimestriels : Q1 :5,4% ; Q2 : 5,2% ; Q3 : 4,8% et Q4 : 4,5% ? Ils sont en baisse et le % final donne l’image d’un lissage ex-post, notamment pour éviter la panique sur les marchés à l'idée même d'une possibilité d'un hard landing. ( 2 091 Signes. Mots-clés : Paul Krugman ; BNS)
5 % de croissance affiché, pourtant les données du BNS sont assez préoccupantes :
- L’Investissement public ressort à -3,8% et l’immobilier plonge de -17,2%. Sachant que ce dernier représente encore plus de 20 % PIB chinois (avec la construction et les industries connexes), un effondrement de -17% devrait mécaniquement tirer le PIB vers le bas de plusieurs points de PIB.
- L’investissement privé en baisse de -6,4%. Le secteur « privé » (à capitaux mon majoritairement d’Etat - 民营企业) représente 60% de l'économie et 80% de l'emploi urbain. Une contraction de -6,4% signale une crise de confiance majeure
- L’indice des prix à la consommation est étale et atone à 0% avec un prix sortie d’usine (PPI) -2,6%. Les entreprises produisent trop relativement à la demande intérieure. Mais elles baissent leurs prix en amont pour écouler la production, sans déclencher pour les ménages, prudents, une spirale de consommation.
Dans cette configuration, une croissance à +3% serait déjà un excellent score, si l’on en croit les études et analyses d’expert sérieuses. Selon Paul Krugman, il faudrait que l’excédent commercial record (1,2 trillion USD) constitue un offset de la demande rapportant plusieurs points de PIB, + de 3%, en compensation (moins les importations). Même en tirant dans ce sens, le compte n’y serait pas. Le groupe Rhodium l’estime (net exports) à +1,7 point de pourcentage à la croissance du PIB chinois en 2025.
Afficher 5% relève davantage que du « double discours ».
On voit bien ici qu’il ne s’agit pas d’un simple travestissement statistique. D’un côté le BNS affiche des résultats médiocres voire préoccupants, de l’autre il vante des résultats agrégés pleinement atteints.
En Chine il est formellement interdit de dire du mal de l’économie chinoise. Mais ce qui est passible de poursuites est de contester les chiffres officiels ou de prédire un effondrement économique, apportant une voix dissonante.
Or, le BNS est l’émetteur unique, il ne peut être dissonant avec lui-même. Il annonce de mauvais résultats certes, mais dans le cadre d’une stratégie officielle de « rééquilibrage structurel ».
En révélant (partiellement) les difficultés, le PCC légitime les "sacrifices" demandés à la classe moyenne, vient justifier la priorité donnée aux exports sur la consommation et justifie aussi son refus de stimuler massivement la demande intérieure en imputant les difficultés aux "facteurs externes" (« la guerre commerciale », les Etats-Unis…)
🏷️ BNS Paul Krugman↑ Retour au sommaire5. Brèves
Conférence centrale sur les affaires politico-légales organisée à Pékin
Chen Wenqing, membre du Bureau Politique, ex-ministre de la sécurité d’Etat (2016-2022) présidait cette Conférence. Chen est en charge de la conduite des affaires « politico-légales » (政法工作), c’est-à-dire qu’il pilote la gestion de la sécurité nationale et de la stabilité sociale au PCC. Sa commission politico-légale dirige les services intérieurs et extérieurs de sécurité, ainsi que le travail de la justice. Elle travaille sur la mise en place d’un corpus de juridique indépendant (自主的法学知识体系), agrégeant principes marxistes, culture juridique traditionnelle et « expérience pratique » du PCC en matière de gouvernance.
Son périmètre couvre aussi les questions de gestion de l’ordre public par des moyens « hi-tech » non précisés :
« Nous allons améliorer de manière globale l'identification et la résolution des conflits et des litiges sociaux, renforcer l’administration des services concernés, renforcer le développement des antennes locales (de notre commission) politico-légale(s) et accélérer la mise en place de plateformes numériques dans le cadre de leurs activités.(全链条做好矛盾纠纷排查化解,深化有关群体服务管理,加强基层政法单位建设,加快推进政法工作数字化平台建设)
Un banc et un arrière banc clairsemé lors d’une réunion disciplinaire de la CMC
Une réunion élargie de la Commission d'inspection disciplinaire de la Commission militaire centrale (CMC) s'est tenue à Pékin le 16 janvier, présidée par Zhang Shengmin, vice-président de la CMC. Il y a beaucoup de commentaires sur les « purges » dans l’APL. Certains experts, en Chine et hors de Chine, comptent les généraux présents et les absents. Je reviendrai sur ces prétendues purges ultérieurement. Elles méritent une analyse plus fouillée et une recontextualisation politique plus large.
Projet de loi sur la sécurité des réserves nationales
Le projet de loi avancé par la NDRC, la puissante commission aux réformes économiques, articule les réserves nationales avec les nécessités de sécurité nationale. Le périmètre couvre les ressources critiques exposées aux chocs externes (alimentation, énergie, minerais, équipements et capacités industrielles. La loi renforce une chaîne de commandement centralisée, pilotée par la NDRC, avec coordination verticale. Elle introduit des clauses de filtrage politique des fournisseurs et partenaires jugés hostiles aux intérêts chinois (art. 17).
« Les organisations et individus impliqués, directement ou indirectement, dans des actions portant atteinte à la souveraineté, à la sécurité ou aux intérêts de développement de la Chine peuvent être exclus des procédures d’approvisionnement des réserves de l’État. »
Les mécanismes et clauses de réquisition, mobilisation et compensation sont précisés pour le cas de crises majeures (art. 15, 35–36). Le texte prévoit le basculement explicite vers un régime de mobilisation lié à la défense nationale en cas de décision du pouvoir central (art. 39).
🏷️ Commission politico-légale CMC NDRC↑ Retour au sommaire▶ Politique extérieure
6. Pékin et le "Board of Peace" trumpien : comment y répondre ?
A la suite de l’annonce par la Maison Blanche, le 16 janvier, de la création d’un « Board of Peace », on pourrait simplement affirmer sans crainte de se tromper que les dirigeants chinois ont levé les yeux au ciel en s’écriant « ça lui reprend ! » (« 又来了 !). ( 2 539 signes. Mots-clés : Nations-Unies ; Russie ; Taiwan).
Hier, mercredi 21, le ministère chinois des affaires étrangères apporte quelques éléments de réponse :
Q : « Hier, la Chine a annoncé avoir reçu une invitation des États-Unis à rejoindre le « Conseil de paix ». Lors d'une conférence de presse le 20 janvier, le président américain Donald Trump a déclaré que les Nations unies devaient continuer d'exister, mais que le « Conseil de paix » qu'il venait d'annoncer pourrait les remplacer. Quel est le commentaire de la Chine à ce sujet ? La Chine rejoindra-t-elle le « Conseil de paix » ?
Porte-parole : « En ce qui concerne le « Conseil de paix », nous avons répondu hier. En ce qui concerne les Nations unies, la Chine a toujours pratiqué un multilatéralisme authentique (真正的多边主义). Quelle que soit l'évolution de la situation internationale, la Chine reste fermement attachée au maintien du système international avec les Nations unies en son centre, à l'ordre international fondé sur le droit international et aux normes fondamentales des relations internationales fondées sur les buts et principes de la Charte des Nations unies ».
Analyse
Prochainement, une position officielle chinoise pourrait s’articuler plus précisément en regroupant au moins trois types d’arguments pour rejeter l’idée même du Board of Peace, et au moins quatre conditions pour qu’elle trouve sa place dans des discussions avec Washington :
A charge, ce Board Of Peace :
- Ne traite pas de la question palestinienne (ni de Gaza). La présence d’Israël comme pays membre risquerait d’avaliser mécaniquement ses conditions et ses plans
- La position officielle de la Chine est que la paix et la stabilité durables à Gaza doivent reposer sur la solution à deux États ET être réalisées dans le cadre des Nations Unies. Or, ce comité se présente comme une organisation concurrente.
- Il affaiblit le multilatéralisme et renforce les pouvoirs décisionnaires de la Maison Blanche (bien que ce principe soit instrumentalisé par Pékin)
A sa décharge, les conditions pour que la Chine accepte d’en discuter :
- Qu’elle n’y soit pas seule représentée. La Russie devrait la précéder, en imposant ses propres conditions, ouvrant la voie à d’autres tractations et aménagements.
- Que ses intérêts vitaux ne puissent faire l’objet d’une remise en cause, ou inversement, qu’ils y soient promus, dont le principe d’une seule Chine concernant Taiwan
- Que Pékin ne paie pas de « cotisation », politiquement périlleux, mais plutôt une contribution dans l’organisation, les ressources humaines etc.
- Que Pékin fasse monter les enchères en mettant sur la table des conditions ou « compensations » en replaçant la demande de D. Trump dans le cadre de la relation bilatérale, cherchant ainsi un effet de levier supplémentaire dans le cadre des négociations en cours. Autrement dit : « si l’on rejoint votre club, d’abord ce sera à nos conditions, mais qu’est-ce qu’on y gagnerait par ailleurs ? »
Au final, l’offre de Trump a peu de chances d’aboutir ou alors à un « prix transactionnel » élevé, même pour D. Trump…et au détriment de ses « alliés ». Pour Pékin, D. Trump tente une nouvelle fois de lui passer devant.
🏷️ ONU Russie Taiwan↑ Retour au sommaire7. Etats-Unis-Chine : imbroglio sur les semi-conducteurs, une valse à mille temps
Le 14 janvier 2026, le Bureau of Industry and Security (BIS) du Department of Commerce annonce avoir émis une règle révisant la politique de licences pour certaines puces d’IA avancées à destination de la Chine, dont la NVIDIA H200.
Le 15 janvier 2026, cette règle est publiée au Federal Register et entre immédiatement en vigueur. Elle fait passer, pour une catégorie précise de puces sous seuils techniques définis, la politique d’exportation d’une présomption de refus à un examen au cas par cas. ( 2630 signes. Mots-clés : BIS ; Nvidia ; MOFCOM)
La règle ne contient aucune clause de revoyure ni échéance temporelle. Elle est construite autour de conditions réversibles : plafonnement des volumes exportés vers la Chine, certifications de non-diversion de capacité industrielle, exigences de sécurité et de conformité, identification des end users et remote (à distance) end users, et recours obligatoire à des laboratoires de test tiers américains, dont l’agrément peut être retiré par le BIS à tout moment.
Le 14, soit entre l’annonce du BIS et la publication officielle, c’est le Global Times, un tabloïd reflétant et répercutant les positions officielles chinoises, qui réagit le premier, et non le ministère chinois du commerce (MOFCOM), resté muet. s‘il qualifie l’ouverture américaine de mesure discriminatoire, motivée par le maintien d’un écart technologique et par la “weaponization” de la technologie, le taboïd présente l’assouplissement américain comme le résultat de la pression exercée par les progrès chinois en matière d’autonomie technologique, mais son ton reste assez modéré, contrairement à son habitude.
Une valse à deux temps…
En parallèle de ce silence officiel, des sources non officielles rapportent que les douanes chinoises ont reçu instruction de ne pas autoriser les puces H200 d’entrer sur le territoire, et que des entreprises technologiques ont été convoquées pour recevoir une consigne claire : ne pas acheter ces puces “sauf nécessité”. D’autres sources, indiquent que Pékin travaillerait sur des règles d’achat encadrées, laissant la porte ouverte à des exceptions ciblées (recherche, universités), sans publication d’un décret d’interdiction formelle.
Dans ce ballet règlementaire, que peut-on raisonnablement dire ?
- Pékin fait face à un besoin significatif de puissance de calcul à court terme (compute), difficile à combler immédiatement par les seules solutions domestiques. Or, pour des raisons politiques, il ne peut l’avouer. Reconnaître ce besoin fragiliserait son récit « d’autonomie technologique ».
- Côté américain, la nouvelle règlementation du BIS vise moins à autoriser un flux commercial pérenne qu’à cartographier et encadrer les usages et établissant une dépendance conditionnelle et administrativement réversible.
- En réponse à ce risque, le filtrage douanier mis en place officieusement par Pékin au travers des consignes passées aux entreprises réduit le nombre de dossiers de licences déposés, limitant l’exposition des acteurs chinois au régime BIS, tout en évitant une interdiction officielle irréversible. Dans le même temps, Pékin utilise la pression américaine pour faire le ménage chez sur propre marché IA où ces acteurs prolifèrent un peu dans le désordre.
- Les deux parties cherchent à se placer en position de force dans les négociations bilatérales d’ici au printemps prochain où Xi Jinping et D. Trump ont prévu de se revoir. Si elles acceptent une dépendance partielle et symétrique – l’autre ballet de cette valse à mille temps se joue dans les terres rares et les aimants lourds – la relation bilatérale pourrait alors atteindre un nouveau pallier de stabilisation.
🏷️ BIS MOFCOM Nvidia↑ Retour au sommaire8. Meta versus Manus, un mano-à-mano sino-américain sur les contrôles à l'exportation dans l'IA
Le 29 décembre dernier, Meta, maison mère de Facebook, rachetait la société de droit singapourienne mais d’origine chinoise Manus. Le géant américain de la technologie chercherait à intégrer l'automatisation avancée dans ses produits grand public et professionnels. On peut se demander comment une GAFAM peut acheter une start-up chinoise de l’IA dans un contexte de compétition et de rivalité sino-américaine ! ( 4 713 signes. Mots-clés : MOFCOM ; CFIUS)
Le 8 janvier, le ministère chinois du commerce (MOFCOM) indique finalement qu'il va mener une évaluation et une enquête afin de déterminer si cette acquisition est conforme aux lois et réglementations nationales relatives au contrôle des exportations.
(Journaliste du South China Morning Post) : Selon les médias, le ministère chinois du Commerce examine actuellement le projet d'acquisition de la plateforme d'intelligence artificielle Manus par Meta pour un montant de 2 milliards de dollars afin de déterminer s'il enfreint les contrôles à l'exportation de technologies. Quelle est la réponse du ministère ?
MOFCOM : Le gouvernement chinois a toujours soutenu les entreprises dans la conduite d'opérations transfrontalières mutuellement avantageuses et de coopérations technologiques internationales conformément aux lois et réglementations.
Il convient de préciser que les entreprises qui se livrent à des activités telles que les investissements à l'étranger, les exportations de technologies, les transferts de données à l'étranger et les fusions et acquisitions transfrontalières doivent se conformer aux lois et réglementations chinoises et respecter les procédures légales.
Le ministère du Commerce, en collaboration avec les départements concernés, procédera à une évaluation et à une enquête (评估调查) sur la conformité de cette acquisition avec les lois et réglementations applicables en matière de contrôle des exportations, d'importation et d'exportation de technologies et d'investissements à l'étranger.
S’il contrevient aux règlementations, pourquoi le MOFCOM réagit-il si tardivement ? Inversement, pourquoi prête-t-il autant à ce cas particulier de Manus ?
Commentaire au sujet de Manus
Son fondateur, Xiao Hong, né en 1992, diplômé de l'Université des sciences et technologies de Huazhong en 2015, en est à son 4ème projet innovant, après Nightingale Technology" (夜莺科技), et après avoir vendu avec succès deux outils WeChat ("壹伴" et "微伴") qui servaient 2 millions d'utilisateurs B2B. En 2022, il crée de Butterfly Effect (蝴蝶效应) avec d'abord Monica, un plugin de navigateur IA orienté marché international, qui était déjà rentable et lance en mars 2025 Manus, un "agent IA autonome général" capable d'exécuter des tâches complexes de bout en bout, dont les performances ont, semble-t-il, convaincu Meta.
Petite chronologie :
- En avril 2025, Manus opère une levée de fonds de 75M USD menée par Benchmark (fonds US)
- En Mai, le Département du Trésor américain lance un examen de cet investissement sous le régime "Reverse CFIUS" (contrôles des investissements américains dans des technologies critiques chinoises)
- En juin, Manus délocalise son siège et ses opérations principales à Singapour
- En juillet, Manus procède, selon des sources secondaire chinoises, à un licenciement massif : sur 120 employés à Pékin, seulement 40 personnes clés (R&D) sont parties à Singapour, le reste est licencié, soulevant, en Chine un flot de critiques.
Ce que rachète Meta est donc l’entité singapourienne de Manus. Ce qui fait dire à certains experts en Chine, qui ont parfaitement suivi la progression de Manus, que le but réel de la manœuvre : le problème n'est pas la vente de l'entité singapourienne à Meta, mais le transfert de technologie de Pékin vers Singapour, en juin 2025, qui pourrait avoir violé les contrôles chinois à l'exportation.
Or, en juin dernier, les règles chinoises de contrôle à l’exportation n’étaient pas assez précises pour englober ce cas de figure.
Qu’à cela ne tienne :
- En juillet dernier, le MOFCOM révise justement son « Catalogue des technologies dont l'exportation depuis la Chine est interdite ou soumise à restriction » 《中国禁止出口限制出口技术目录》 et y inclut les « technologies de recommandation dites push service - personnalisée basées sur l'analyse de données », celles au cœur du modèle de Manus.
- Et la loi révisée sur le commerce extérieur, réexaminée en décembre, et qui entrera en vigueur le 1er mars prochain, prévoit des peines de prison pour exportation illégale de technologies restreintes.
Analyse : le cas Manus, une opération de dissuasion pour l’ensemble des acteurs de l’IA
- Pékin veut éviter que cela crée un précédent* où les startups chinoises prometteuses se "Singapourisent" (singapore washing, une pratique assez courante) puis se vendent aux GAFAM. Et aussi corriger une asymétrie : les Etats-Unis bloquent les acquisitions chinoises d'entreprises américaines, mais les entreprises chinoises pourraient se vendent librement aux investisseurs américains….
- La question centrale n'est donc pas tant de savoir si Meta peut acheter une entreprise chinoise « singapourienne" mais à quel moment une technologie développée en Chine cesse-t-elle d'être soumise au contrôle chinois et à quel moment Pékin décide-t-il de siffler la fin de la partie ?
Dans l’attente de l’évaluation préliminaire du MOFCOM, la réponse de Pékin semble être : « jamais sauf autorisation spéciale ».
-———*Note : Pékin suit la progression des affaires de Xiaohong en lien avec des investisseurs américains depuis 2022. Dès 2023, Xiao crée à Singapour une holding coquille (« shell ») préparatoire pour sa future expansion internationale et ses A-B rounds de 2024 et 2025.
🏷️ CFIUS MOFCOM↑ Retour au sommaire9. Europe-Chine : Affaire Nexperia, suite, pas fin
Une audience publique s’est tenue le 14 janvier 2026 devant la Chambre de commerce d’Amsterdam. Elle marque un tournant potentiel dans l’affaire Nexperia : pour la première fois, la justice néerlandaise est appelée à décider si les soupçons visant l’actionnaire chinois justifient une enquête formelle sur la gouvernance du groupe, ce qui pourrait prolonger la mise sous tutelle et empêcher Wingtech, la maison mère, de reprendre le contrôle.
Cette enquête ferait suite à des accusations de mauvaise gestion déposées par la direction européenne de Nexperia contre son actionnaire chinois, Wingtech (Cf. mémo n°8, Bulletin n°2 : Le "modèle" Nexperia en question ; et mémo n°9, Bulletin n°7 (ci-dessous). ( 2959 signes. Mots-clés : Nexperia ; Wingtech ).
Bulletin #7 - Mémo 9 - Europe-Chine : les affaires Nexperia et British Steel laissent planer le doute sur les intentions de PékinLe gouvernement néerlandais avait placé Nexperia sous mesures administratives et judiciaires exceptionnelles en octobre 2025 au motif de risques pour la sécurité nationale et la propriété intellectuelle, utilisant la loi sur la disponibilité des biens. La Chine avait répliqué en restreignant les exportations de produits Nexperia fabriqués en Chine, ce qui avait contribué à des pénuries en Europe
Depuis, la situation s’est tendue et s'est invitée à l’agenda diplomatique.
- Nexperia Europe accuse Wingtech d’une “politique de la terre brûlée” et de vouloir déstabiliser la société plutôt que coopérer.
- Wingtech prétend que l’intervention néerlandaise était injustifiée et demande la restitution de son contrôle, critiquant l’accusation de mauvaise gestion.
Zhang Xuezheng, fondateur de Wingtech et ex-PDG de Nexperia, n’était pas présent à l’audience, son avocat disant qu’il n’était “pas en état” de venir
Le 9 janvier, Wingtech fait monter la pression en notifiant une intention d’arbitrage international contre l’État néerlandais pour un montant pouvant aller jusqu’à 8 milliards USD en dommages, au titre d’un traité d’investissement entre les deux pays. L’arbitrage se ferait devant l’ICSID (International Centre for Settlement of Investment Disputes), institution rattachée à la Banque mondiale.
Si l’enquête est ordonnée, les implications possibles pourraient être :
- Une prolongation ou un ajustement des “mesures immédiates” (onmiddellijke voorzieningen) déjà prises en octobre 2025 (suspension d’un dirigeant, nomination d’un administrateur temporaire, mise sous gestion des actions de l’actionnaire)
- Le gel de facto de la reprise en main de Nexperia par Wingtech
- L’enquête peut ouvrir la voie, dans une phase suivante, à un constat formel de “wanbeleid” (mauvaise gestion) et à des remèdes plus lourds (changement durable de gouvernance, annulations de décisions, etc.)
- Une incertitude prolongée sur les approvisionnements et une séparation opérationnelle.
La médiatisation de l’audience a également fait émerger des accusations nouvelles, notamment de pressions sur des dirigeants européens et de tentatives de transferts technologiques hors d’Europe (selon Bloomberg), renforçant la dimension sécuritaire du dossier. Parallèlement, des acteurs industriels chinois ont averti que toute escalade judiciaire aurait des effets durables sur les chaînes de valeur européennes et mondiales
Le 17 janvier, dans un article intitulé « Wingtech et Nexperia s'affrontent devant le tribunal d'Amsterdam dans une bataille pour le contrôle », le médias chinois Caixin Global, rapporte que Nexperia accuse désormais une nouvelle entité, la Shanghai Dingtai Jiangxin Technology Co (WSS) (上海鼎泰江芯科技有限公司), présentée comme liée à Zhang Xuezheng, le PDG de Wingtech, d’avoir contourné les exécutifs de Nexperia pour détourner des fonds, passé des commandes surévaluées à WSS, et organisé des transferts d’actifs au bénéfice de cette entité.
En introduisant WSS comme véhicule identifié de possibles détournements et conflits d’intérêts, Nexperia ne se contente plus d’alléguer un risque de transfert d’actifs : elle fournit à la Chambre des entreprises un faisceau d’indices suffisamment circonstancié pour franchir le seuil des « raisons sérieuses de douter » et donc justifier l’ouverture d’une enquête
La décision finale du tribunal devrait intervenir dans les prochaines semaines, probablement ( ?) avant le nouvel an chinois (17 février). A suivre donc.
🏷️ Nexperia Wingtech↑ Retour au sommaire10. La Chine prend la mesure du mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières (MACF)
Le 1er janvier dernier, le jour de l’entrée en vigueur du MACF (CBAM en anglais), le ministère chinois du Commerce (MOFCOM) a déclaré qu’il voulait soumettre la Chine à « un traitement injuste et discriminatoire », annonçant que la Chine prendra toutes les mesures pour protéger ses intérêts en matière de développement, et a souligné que :
« l'UE a proposé un projet de législation visant à étendre le CBAM à partir de 2028 afin de couvrir environ 180 produits en aval impliquant l'acier et l'aluminium, tels que les machines et équipements, les automobiles et leurs pièces détachées, ainsi que les appareils électroménagers ».
( 3 434 signes. Mots-clés : MACF/CBAM ; OMC ; MPIA ; MEE ; ETS ; COP30 )
Quelles seraient ces mesures ?
La Chine pourrait contester le CBAM à l'OMC pour « discrimination » ou « incompatibilité avec le traitement spécial et différencié » ou encore pour « protectionnisme déguisé », en porte-à-faux avec les règles de l’organisation multilatérale.
« Les pratiques de l'UE violent non seulement les principes OMC du 'traitement de la nation la plus favorisée' et du 'traitement national', mais contreviennent également au principe de 'responsabilités communes mais différenciées' établi par la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques »
Il semblerait qu’elle ait décidé de régler le problème autrement. Pourquoi ? Parce que le mécanisme de règlement des différends de l'OMC est paralysé. Le recours au système de remplacement volontaire appelé « accord d'arbitrage multipartite intérimaire » (MPIA), pourrait aussi s’avérer long et, in fine, inopérant.
Aussi car le gouvernement chinois a pris les devants depuis quelque temps déjà et met en place plusieurs stratégies d’adaptation, et de contournement.
- En mars dernier, le Ministère de l'Écologie et de l'Environnement (MEE) a signifié sa volonté le renforcer le système MRV (Monitoring, Reporting and Verification) à l’aide d’un mécanisme "supervision totale du processus et des entités via des outils de conformité numériques et des inspections sur site ». Les secteurs acier, ciment et aluminium doivent désormais soumettre des données mensuelles d'émissions vérifiées. (Cf. 全国碳排放权交易市场覆盖钢铁、水泥、铝冶炼行业工作方案
- L'Association chinoise du fer et de l'acier (CISA) a récemment célébré un nombre record de déclarations environnementales de produits (EPD) délivrées à ses sidérurgistes nationaux, les acteurs du marché chinois établissant un lien entre la possession d'EPD et la compatibilité CBAM.
Le MRV est, en effet, au cœur du MACF. Il spécifie les nécessités de "surveillance, déclaration et vérification" requises pour traquer et authentifier les émissions de gaz à effet de serre et leurs réductions, ce qui implique, pour les entreprises :
- Une surveillance de la mesure des données d'émissions (Collecte continue de données, utilisation de capteurs, systèmes de mesure, observations de terrain, suivi des activités de production…)
- Un système de reporting robuste et de documentation des émissions mesurées, soumis aux autorités de tutelle
- Des audits indépendants par des vérificateurs accrédités, et contrôles sur site si nécessaire.
Autant dire des conditions inacceptables en l’Etat par les autorités chinoises si ces mesures sont pilotées et mises en œuvre par des entités et experts étrangers.
Pour contourner le MACF, les entreprises chinoises pourraient :
- Envoyer vers l'UE uniquement leurs productions les plus propres (EAF, ou avec énergie renouvelable)
- Vendre la production intensive en carbone vers d'autres marchés (Asie, Afrique, Amérique latine)
- Restreindre l’accès aux données et aux sites industriels aux vérificateurs étrangers, en invoquant des lois sur la sécurité nationale
- Sur site, ces vérificateurs pourraient ne pas être capables d’identifier les tactiques et dispositifs ad hoc de contournement et de dissimulation (je l’ai vécu de nombreuses fois, c’est tout un art. Ils appellent cela les 变通办法).
- Créer une équivalence entre conformité MCAF et EPD. Le risque de "green washing" via des EPD est réel car ce dernier ne correspond pas exactement aux exigences du MCAF.
- Et bien d’autres contournements : exporter des semi-finis vers un pays avec un système d'échange de quotas d'émission (ETS) reconnu, y effectuer une transformation minimale pour réexportation vers l'UE avec un marquage d'origine différent etc.
Plus fondamentalement, étant donnée la posture publique hostile de la Chine vis-à-vis du MAFC - on l’a vu lors de la COP30 au Brésil, les diplomates chinois avaient organisé une fronde contre le MACF - Pékin est déterminé à en atténuer les effets, voire à les neutraliser pour ses entreprises, tout en exploitant cette pression extérieure à des fins de pilotage de sa politique industrielle.
🏷️ MACF CBAM OMC MPIA MEE ETS Cop30↑ Retour au sommaire11. Nomination d’un représentant spécial : Pékin renforce son pilotage de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS)
Le 14 janvier 2026, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, a annoncé officiellement que le gouvernement chinois avait nommé l’ambassadeur Yan Wenbin représentant spécial du gouvernement chinois pour les affaires de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), et en même temps coordinateur national chinois auprès de l’OCS.
La nomination de Yan Wenbin viserait, selon le ministère chinois, à mettre en œuvre la feuille de route décidée lors sommet de l’OCS de Tianjin au mois de septembre dernier. ( 2 228 signes. Mots-clés : Yan Wenbin ; OCS ; Zhang Ming ; ASEAN ; ARATS)
Yan Wenbin est un spécialiste des affaires eurasiatiques au MAE chinois. Ancien consul général à Vladivostok, l’ambassadeur Yan vient de quitter son poste d’ambassadeur en Moldavie en novembre dernier.
Dans ses nouvelles fonctions, Yan devra contribuer à la mise en œuvre des orientations de long terme adoptées par l’OCS à l’horizon 2030, promouvoir la sécurité régionale et approfondir l’intégration économique, commerciale et des infrastructures.
Au sein de l’OCS, la Russie a aussi un représentant spécial, Bakhtier Khakimov, mais Yang est aussi coordinateur national. Ce dernier devient l’interface unique de tous les ministères et les administrations à Pékin.
Cette définition officielle, volontairement large, masque toutefois des objectifs plus politiques et organisationnels.
Nommer un coordinateur et représentant spécial obéit à un constat, des besoins et un agenda qui ne sont pas tous rendus publics. Parmi ceux-ci, par ordre de priorité, selon les sources chinoises que j’ai pu consulter :
- Surfer sur la vague 2025 et le sommet de Tianjin de l’OCS de septembre dernier pour éviter un « décrochage » et une perte de visibilité et de contrôle. Après deux ans du mandat de la Chine avec Zhang Ming, le poste du Secrétariat OCS, situé à Pékin, est occupé depuis le 1er janvier 2025 par un Kazakhstanais, Nurlan Yermekbayev, jusqu’en 2027
- L’OCS est une organisation intergouvernementale, comme l’ASEAN, et Pékin ne pourra changer ce portage à court terme. Mais l’arrivée de Yang donne plus de poids de décision à Pékin pour piloter son agenda et arbitrer ses priorités.
- Pékin veut gérer les dissensions entre pays membres, à commencer par les relations avec l’Inde, devenu assez problématiques. Pékin veillera à neutraliser les effets paralysants et divergents de Dehli.
- Consolider une coalition “anti-pressions occidentales”, voire a-occidentale sans l’assumer comme telle mais en promouvant l’adoption d’outils et dispositifs nouveaux, notamment financiers, technologiques et juridiques.
- Ramener l’agenda anti-terroriste (dont la cellule permanente est à Tachkent -ARATS) plus proche des priorités chinoises, au travers de solutions technologiques (IA).
Cette création de poste obéit à une logique somme toute assez classique quand une masse critique est atteinte. Pékin signale qu’il élève l’OCS au niveau continental ou suprarégional, avec ses complexités inhérentes, l’instar de l’Afrique, du sous-continent latino-américain, du Moyen-Orient ou de l’Europe pour lesquels il a déjà mis en place des représentants spéciaux. A la différence près que l’OCS n’est pas une zone géographique, (donc) donc moins contrainte dans son élargissement.
🏷️ Yan Wenbin OCS Zhang Ming ASEAN ARATS↑ Retour au sommaire12. Chine-Canada : après le purgatoire, le "partenariat stratégique"
Le nouveau premier ministre canadien, Mark Carney, est passé à l’acte à l’occasion de son déplacement en Chine. Après avoir promis à l’automne dernier « de doubler ses exportations hors États-Unis au cours de la prochaine décennie », il vient de signer, le 16 janvier, un « partenariat stratégique » avec Pékin. ( 1314 signes. Mots-clés : Justin Trudeau ; D. J. Trump ; Huawei)
Le départ de Justin Trudeau a probablement constitué un facteur d’accélération de la remontée de pente de la relation bilatérale, Xi Jinping ayant gardé une rancœur personnelle contre l’ex-PM canadien. Mais ce sont les menaces de l’administration Trump à l’encontre du Canada et de son intégrité qui semblent avoir eu un impact majeur sur la volonté de diversification.
Derrière une floraison de projets de coopération, le communiqué joint fait la part belle aux accords économiques, industriels et commerciaux, en évitant les alignements plus stratégiques qui pourraient rebuter Washington.
La réaction, à chaud, de D. Trump peut paraitre étonnante, mais conforte cette lecture :
If you can get a deal with China, you should do that
Elle contraste néanmoins avec sa position très ferme de son premier mandat. Le président américain souhaitera probablement faire « mieux » que son voisin canadien au mois d’avril prochain quand il rencontrera une nouvelle fois Xi Jinping, ce qui n’est pas nécessairement une bonne nouvelle pour l’Europe.
En termes de management de la relation avec Pékin, on peut aussi en tirer quelque leçon : la relation sino-canadienne a connu 5 années d’étiage, depuis l’arrestation, en 2019, de la fille du fondateur de Huawei, et l’arrestation subséquente, par Pékin, de deux experts canadiens, suivies une série d’affaires, montées en spirale. Elle peut se néanmoins se relever rapidement, tout comme l’a été la relation sino-australienne. Reste à savoir si les bases nouvelles sont saines et durables.
🏷️ Huawei↑ Retour au sommaire▶ Influence et ingérences
13. Pékin met en visibilité son dispositif d’influence en Arctique
Le 15 janvier dernier, une Journaliste de Shenzhen TV interroge le porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères sur une expédition chinoise en cours dans l’Antarctique. La réponse que fait le PP évoque, plus largement, les efforts de la Chine dans l’Arctique.
Journaliste de Shenzhen TV : « La 42ᵉ expédition chinoise en Antarctique est actuellement en cours. Outre le haut niveau technologique et scientifique de cette mission, les médias ont également relevé plusieurs actes de bravoure, comme le sauvetage réussi, il y a quelque temps, d’un membre malade d’une station de recherche russe par l’équipe chinoise, ou encore l’aide apportée cette semaine par le navire Xuelong pour le transport de chercheurs sud-coréens lors de son escale de ravitaillement en Nouvelle-Zélande. Ces actions ont apporté du réconfort à ces régions polaires glaciales. Quelle est la réaction du porte-parole à ce sujet ? »
Porte-parole :
« Merci d’avoir partagé ces histoires. En réalité, depuis plus de quarante ans que la Chine mène des recherches scientifiques en Antarctique, elle a toujours adhéré au principe de solidarité et d’entraide, attaché une grande importance à la coopération internationale autour de différents projets de recherches. La 42ᵉ expédition antarctique en cours compte la participation de chercheurs provenant de plus de dix pays et régions, dont la Thaïlande, le Chili et le Portugal ».
« Dans le domaine de l’Arctique, la Chine, en participant aux travaux du Conseil de l’Arctique, en organisant le « Séminaire Chine–Europe du Nord sur la coopération arctique » et en menant des expéditions scientifiques dans l’océan Arctique, fournit activement à la communauté internationale des plateformes de dialogue et de coopération et partage les résultats de ses recherches scientifiques ».
« La paix, la stabilité et le développement durable des régions polaires sont conformes aux intérêts communs de l’humanité tout entière. La partie chinoise est disposée à travailler avec toutes les parties pour renforcer les échanges et promouvoir la coopération dans les régions polaires ».
Commentaire
La question de Shenzhen TV semble téléguidée. Ce n’est pas tant le sujet que la réorientation de la réponse, de l’Antarctique vers l’Arctique, qui révèle une intention de recadrage.
Depuis la remise à l’agenda par Donald Trump de la question du Groenland, Pékin est contraint d’entrer plus explicitement dans le débat arctique, non pas sur le registre de la rivalité, mais sur celui de la légitimité de sa présence et de son activité.
Le 5 janvier, puis le 12 , il est prié de clarifier sa posture dans la zone Arctique :
Q :Le président américain Donald Trump a déclaré dimanche que l'acquisition du Groenland était essentielle pour les États-Unis afin d'empêcher la Russie ou la Chine de prendre le contrôle des territoires arctiques. Il a déclaré : « Nous discutons d'une acquisition, pas d'une location, ni d'un accord à court terme. Si nous ne le faisons pas, la Russie ou la Chine le feront.
La réponse du ministère chinois est défensive, timide, et manque d’éléments de langage :
« L'Arctique concerne les intérêts collectifs de la communauté internationale. Les activités de la Chine dans l'Arctique visent à promouvoir la paix, la stabilité et le développement durable dans la région, conformément au droit international. Les droits et libertés de toutes les nations à mener des activités légales dans l'Arctique doivent être pleinement respectés. Les États-Unis ne devraient pas utiliser d'autres pays comme prétexte pour poursuivre leurs propres intérêts ».
La réponse du 15 janvier aux questions de Shenzhen TV se veut plus élaborée.
Sans viser directement le Groenland, elle fournit un contre-argumentaire sur les fondements réels de la présence et de l’activité de la Chine dans les pôles, et affirme sa légitimité en tant que partie-prenante de sa gouvernance.
Surtout, elle met en avant de manière très opportuniste un élément de son réseau d’influence mis en place autour de la question Arctique grâce au travail de son Polar Institute, dont nous avons déjà parlé dans un précédent mémo : le Polar Research Institute of China (PRIC), qui a mis sur pied, en 2013, un China-Nordic Arctic Research Center . (CNARC). Or, le CNARC organise, les 1er et 2 février prochain, à Tromso, Norvège, son 11ème China-Nordic Arctic Cooperation Symposium.
Analyse
Si le PRIC est central dans la mise en œuvre de la stratégie chinoise des pôles, le CNARC n’est pas un institut de recherche au sens strict, mais une structure de mise en réseau et de labellisation, conçue pour agréger des acteurs nordiques autour d’initiatives où la Chine conserve l’agenda et renforce son influence.
En citant ce « Séminaire Chine–Europe du Nord sur la coopération arctique », le ministère chinois lui donne une importance qu’il n’a pas, ce qui laisse supposer que ses services, ou d'autres, en ont le contrôle. C’est une manière bien amenée car transparente de donner un coup de pouce à une opération-événement d’influence dans cette zone d’intérêt croissante pour la Chine.
↑ Retour au sommaire14. Xinhua communique sur la "colonisation cognitive" américaine
Le rapport (anglais ; chinois ) de Xinhua, publié à l'automne dernier, définit la "colonisation idéologique" comme une forme non territoriale, non militaire, mais structurelle et durable de domination qui remplace la contrainte physique par la construction du consentement, agit sur les valeurs, narratifs, élites, institutions et vise à produire une autodiscipline idéologique des sociétés cibles. La guerre cognitive américaine y est présentée comme une évolution de la guerre hybride, plus profonde que l’« influence » ou la « communication stratégique ».
Voici le plan du rapport en bilingue.
Commentaire
Quelques points à corriger d’après ce que je lis par ailleurs sur ce rapport. Ce qu’il n’est pas :
- Une simple dénonciation de l’operating system (OS) américain. Pour Pékin, l’OS américain ne fonctionne plus et est en partie renié par ses propres concepteurs.
- Une récupération « mécanique » des fruits politiques du naufrage américain annoncé. Pékin veut le remplacer, et propose déjà ses solutions sur étagère.
- Ce n’est pas (que) de l’influence politique, mais de la psychologie, de la psychanalytique et des neurosciences. La Chine veut pénétrer les esprits dans les couches profonde de la formation de la connaissance, des convictions et de la décision
- Ce n’est (donc) pas une politique de type soft power. Pékin veut inoculer certains précurseurs de son l’idéologie dans les esprits sympathisants ou malléables. Ceci relève d’opérations spécifiques, au contact des populations cibles.
- Il n’a pas été écrit par des think tanks, mais par des officines. Il ne vise donc pas le débat public. Cette rhétorique vient en appui du discours officiel au profit et des politiques poursuivies par le truchement d’agents patentés ou non.
De quelles politiques s’agit-il ? Bonne question. (je fais les questions et les réponses, mais vous pouvez m’en poser aussi).
Ce texte, qui ressemble à un brûlot classique, est une rampe de lancement pour les théories du PCC en matière de guerre cognitive. Et elle est en avance sur ce sujet.
L’effet intermédiaire recherché est une nouvelle explication globale du monde sensible. Son effet final recherché est une lecture globale du monde sensible, partagée par tous. En découleront des décisions qui iront toutes dans le même sens.
De manière schématique, la politique chinoise de guerre cognitive (认知战) se décompose ainsi dans les textes du PCC depuis 2020:
- la guerre cognitive se déploie avant la guerre de l’information, par le contrôle de la cognition de l’adversaire.
- La cognition (acquérir la connaissance) est le vrai champ de la compétition, avant la formation des idées structurées, des émotions, des convictions ou opinions
- Le but est d’intervenir avant la décision et sur la décision, sans combattre
- Il existe une architecture pré-cognition technologique favorable : les infrastructures et technologies IA/big data
- Le langage – tout langage – est une arme. C’est un champ à part entière de la cognition (avec la psychologie, le droit…)
- Il se développera avec d’autant moins de résistance qu’il évoluera dans un système de pensée et de problématisation autonome et souveraine (新知识体系).
Pour conclure sur le rapport de Xinhua, j’estime qu’il tombe un peu à plat. Il aurait été intéressant, à des fins de propagande, de le diffuser avant l’arrivée de Donald Trump. Depuis, les Etats-Unis créent une nouvelle grammaire de la force bien différente de celle décrite dans son texte. Elle ne rend pas caduque l’approche systémique et « scientifique » chinoise de la guerre cognitive à mener, mais en changera certains paramètres.
↑ Retour au sommaire
▶ Documentation & agenda
- Economie, commerce
China’s export imperative is not a slogan. It is a macro constraint, 19 janvier, SoapBox sur Substack. Ce billet soutient que l’explosion de l’excédent commercial chinois n’est pas un “choix de communication” ni un simple “mercantilisme” opportuniste : c’est une contrainte macroéconomique. Quand la demande intérieure est molle (immobilier en panne, ménages/entreprises prudents), le système chinois fait ce qu’il sait faire à grande échelle : produire et exporter pour absorber capacités, emplois et cash-flows.
- Chine et sécurité en Asie du sud-est
China’s Global Security Initiative in South Asia, le 14 janvier 2026, par Scott N. Romaniuk, pour The Diplomat. L’article défend la thèse suivante : la Global Security Initiative (GSI) chinoise n’est pas une architecture de sécurité, mais une plateforme normative et narrative permettant à Pékin de légitimer des coopérations sécuritaires bilatérales, de contester les normes occidentales (alliances, R2P, conditionnalité) et de reconfigurer la définition même de la “sécurité” autour de la souveraineté, la stabilité des régimes et les hiérarchies politiques. L’Asie du Sud est présentée comme le laboratoire idéal de cette stratégie.
- Arctique
Machiavellian Moment in the Arctic , Podcast du 15 janvier, Luuk van Middelaar, pour le Bruxels institute for Geopolitics (BIG) (48’). je n'ai pas eu le temps de l'écouter.
- Chine-Afrique et les coopérations tripartites
Powering Partnerships: Can Green Connectivity in Africa Turn EU-China Rivarly into Cooperation?, le 15 janvier, par Peggy Kere Osman, pour European Guanxi. L’auteur soutient que les projets de “green connectivity” (réseaux électriques, renouvelables, et aussi infrastructures numériques liées à l’énergie) en Afrique peuvent devenir un terrain de coopération UE–Chine. Difficulté : si l’UE (Global Gateway, initiatives type Africa-Europe Green Energy Initiative) et la Chine (BRI + export de technologies solaires et réseaux) poursuivent des objectifs qui se recoupent partiellement (accès à l’énergie, résilience des systèmes, décarbonation), elles le font souvent selon des logiques concurrentielles. Solution : des “portes d’entrée” « pragmatiques » pour un trilatéralisme UE–Chine–Afrique.
Commentaire : la plateforme hôte, European Guanxi, présente l’auteur(e) comme « passionnée par la manière dont la narration – storytelling - influence le dialogue politique afin d'amplifier les voix marginalisées et de promouvoir une gouvernance inclusive ». Une inclination très militante, dans la mouvance des règles d’engagement au profit des intérêts régionaux africains (African Continental Free Trade Area). J’ai parcouru un rapport du European Parliamentary Research Service sur Eu-China 2030 qui évoque l’action du European Guanxi sans pouvoir juger de son efficacité et de son utilité pour les intérêts européens.
- Stratégie indopacifique américaine
A Shift in Trump’s Indo-Pacific Strategy in2026?, le 21 janvier, Asia Society Policy Institute, par Rorry Daniels, Farwa Aamer, and Emma Chanlett-Avery. Trump privilégie un accord global avec Pékin plutôt que la défense active du statu quo dans le détroit. Les termes d’une alliances deviennent conditionnels et réversibles (Japon, EU…). La stratégie indopacifique de l’administration Trump 2 cessera-t-elle d’être une stratégie d’architecture régionale pour une stratégie dépriorisée et, en partie externalisée ? La relation États-Unis–Chine devient un nouveau type de relation entre grandes puissances qui ne se définirait pas seulement en termes de sphères d’influence, mais de capacité d’action. Une stratégie Indopacifique low cost ?
- Sécurité économique et sécurité nationale
Stocks chinois : sécurité nationale, influence mondiale, janvier 2026, Pierre Pinhas, Chargé de projet, programme Asie. Institut Montaigne. La Chine traite les stocks (alimentaires, énergie, métaux et minéraux) comme une brique centrale de sécurité nationale et un outil d’influence mondiale. Ce n’est pas seulement “assurer” : c’est aussi peser sur les marchés et fabriquer des dépendances. Réduire la vulnérabilité externe (routes, sanctions, crises) tout en gagnant une capacité d’anticipation (acheter ; relâcher) qui influence le marché. Un outil-levier de plus au service de la politique industrielle chinoise.
The new Chinese embassy in perspective, le 19 janvier, Charles Parton, Observing China, Council of Geostrategy. La décision a été prise : le gouvernement britannique a validé la construction de la nouvelle super-ambassade-compound chinoise en plein centre de Londres. Charles Parton, fin connaisseur de la Chine et des affaires diplomatiques, explique que le débat public s’est un peu emballé sur de “mauvaises cibles” (taille, “bunker”, “salles secrètes”, fantasmes de détention), alors que le problème est beaucoup plus prosaïque : la sécurité des communications.
- Influence
Les étudiants chinois en Europe et l’Etat-parti, décembre 2025, Etude du CERI, par Jérôme Doyon. L’interview de l’auteur qui résumé analytique de son étude ici
L’étude se penche sur la façon dont certains étudiants chinois en Europe s’engagent politiquement via des structures proches de l’État-parti chinois, et sur le rôle que l’État-parti cherche à jouer auprès de ses ressortissants à l’étranger. Le cas étudié est celui de l’Union des chercheurs et étudiants chinois et ses branches locales (UCEC / CSSA), notamment en France et au Royaume-Uni. Elle apporte une réponse aux questions suivantes : Pourquoi certains étudiants chinois s’impliquent-ils dans des organisations proches du régime alors qu’ils étudient à l’étranger ? Comment ces organisations fonctionnent-elles dans des contextes universitaires européens différents ? S’agit-il d’une stratégie d’influence coordonnée de la Chine, ou d’un mécanisme d’encadrement diasporique ?
◇ Conférences à venir
Le 26 janvier,14h-15h30, en visio : L’architecture électrique chinoise et ses enjeux de sécurité. Visioconférence organisée par l’IRIS, dans le cadre de l’Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques (OSFME). En partenariat avec la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées, Enerdata et Cassini Conseil.
Le 27 janvier, de 17h à 18h (GMT+1, Paris), hybride : The new threat? An imperial America, What President Trump’s foreign policy means for Europe, Russia and China. Chatham House, avec Bronwen Maddox, Laurel Rapp, Grégoire Roos, et Yu Jie
Le 29 janvier, 17h-18h30, CERI, rue des Saint-Pères, ou visio. Les régimes autoritaires face aux sociétés civiles dans les enceintes multilatérales : l’exemple de la Chine aux Nations Unies, avec Simon Leplâtre, Le Monde, et Quentin Couvreur du CERI - Sciences Po/CNRS.
◇ Agenda
- Le Premier ministre britannique Keir Starmer doit se rendre en Chine à la fin du mois de janvier.
- En février, le chancelier allemand Friedrich Merz effectuera son premier voyage à Pékin.
Notes personnelles
D'abord, un grand merci pour votre lecture assidue et pour vos retours, toujours pertinents et qui m'aident à ajuster le fond et la forme de mes bulletins. On me demande si un résumé sous forme de podcast, de 10mn environ, serait possible. Oui, c'est envisageable, j'y réfléchis pour les semaines à venir.
Faute de temps, les fêtes de fin d'année n'aidant pas par ailleurs - elles ont d'autres vertus - je n'ai pu avancer dans la migration partielle de mon bulletin sur une plateforme plus lisible et conviviale. j'y travaille!
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Bulletin n°16 : capitalisme d'Etat et dissuasion, avis de tempête pour le printemps
au sujet des récentes purges au sein de l’APL ; loi contre le cybercrime ; Gestion de la data automobile ; Stellantis-Chine ; Appels Xi-Poutine-Trump ; Position de la Chine sur New Start ; Chine-Taiwan-Etats-Unis ; la Chine conduit des sondages d’opinion en Europe
Bulletin n°15 : les boîtes noires du PCC et l'arbre malade de l'APL
Reprise en main de l’APL : pour quoi faire ? De l’Etat-parti, au parti-Etat ; A/S du "Front-Uni patriotique" ; Keir Starmer en Chine ; Nvidia sur tous les fronts ; Chine-Panama
Bulletin n°14 : de la balance des pouvoirs et la quête de stabilité
Le noyau dirigeant du PCC reprend le contrôle sur l’APL ; Sciences et technologies dans le 15ème plan ; IA et Cybersécurité ; Etats-Unis-Chine et Indopacifique : la NDS ; activisme chinois au Moyen-Orient
Bulletin n°12 : Pékin poursuit sa feuille de route pour 2026
Le PPC craint-il pour sa survie ? La Chine veut internationaliser ses écosystèmes industriels ; concurrence dans les secteurs des batteries et de stockage d'énergie ; Pékin agite le spectre de la menace nucléaire et des criminels de guerre japonais ; Manœuvres sino-russo-iraniennes et les BRICS+