Bulletin n°22 : Ormuz, la Chine avance à sa façon

Crédit social entreprise ; filière hydrogène ; Iran : la Chine veut imprimer sa marque dans les négociations ; Panama : du contentieux portuaire à l’épreuve de force sino-américaine ; la data, : nouveau vecteur de lobbying et d’influence

Bulletin n°22 : Ormuz, la Chine avance à sa façon
Le représentant de la Chine à l'ONU, l'ambassadeur Fu Cong, à New York, le 7 avril 2026.

Edito

Dans la nuit du 7 au 8 avril, D. Trump annonce qu’une trêve de 20 jours serait en voie d’être conclue. Quelques heures auparavant, la Chine et la Russie ont opposé leur veto à la résolution portée par Bahreïn au Conseil de sécurité. Le texte a obtenu 11 voix pour ; la Chine et la Russie ont voté contre ; le Pakistan et la Colombie se sont abstenus. A l’ONU, le représentant chinois, Fu Cong, après le vote contre de la Chine répond aux journalistes :

« La Chine estime que cette résolution n'est pas équilibrée. Elle n'aborde même pas les causes profondes de la situation, mais se contente d'accuser l'Iran de manière très partiale »

En parallèle, depuis la mi-mars, la Chine s’est rapprochée du Pakistan, le réel médiateur dans cette séquence diplomatique, pour faire valoir sa position puis  s’est opportunément adossée à  son effort de médiation.

Le 2 avril, l’Amiral Nicolas Vaujour, Chef d’Etat-major de la Marine nationale, s’exprimait en qualité de grand témoin du Guerres et Paix – La France à l’épreuve du désordre mondial. Ses propos résonnent aujourd’hui encore plus distinctement à la lumière des événements de ces derniers jours :

« Il va falloir probablement que la Chine vienne un peu plus dans le débat pour montrer son impatience sur le fait que le [détroit] est toujours fermé »

C’est ce qu’elle a fait, mais « à sa façon ». Son activisme diplomatique suffira-t-il à la placer en interlocutrice crédible ? Pour quels buts et au service de quel agenda pour la région du Moyen-Orient ?  

Ses 5 points du 31 mars, co-signés avec le Pakistan, appellent au « rétablissement du passage libre et sûr des navires civils et commerciaux et reprise de la navigation normale dans le détroit ». Mais les demandes iraniennes rendues publiques le 8 avril stipulent un « maintien du contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz » sans évoquer un retour au statu quo ante, très différent d’un rétablissement « libre et sûr ».

La situation est incertaine et volatile. La Chine penche de plus en plus ostensiblement vers un appui à l’Iran dans un processus de négociation en marge du cadre onusien actuel.


➔ Dans ce Bulletin 6 Mémos

▶ Politique intérieure

1.Crédit social entreprise : vers une unification étatique de la notation économique

Le 29 mars, le Conseil des affaires d'État rend public un « Plan d’application du système d'évaluation globale des entreprises » : (ou « creditworthiness » 关于建立企业信用状况综合评价体系的实施方案

Ce train de mesures met en place un cadre national unifié d’évaluation du crédit des entreprises. Il distingue deux piliers : une évaluation publique pilotée par l’État, destinée surtout à la gestion administrative et réglementaire ; une évaluation de marché (市场化), réalisée par agences de crédit, agences de notation, associations professionnelles, etc., destinée surtout au financement, au commerce et aux transactions. L’objectif est de faire de l’évaluation publique la base du système, puis de l’articuler avec les évaluations de marché pour former, progressivement, un système unifié d’évaluation globale des entreprises. ( 2 293 signes. Mots-clés : NDRC ; crédit social)

Points saillants :

la NDRC prend la main sur l’évaluation publique synthétique nationale. Les ministères sectoriels doivent établir des règles sectorielles unifiées à l’échelle nationale.

Les notes publiques doivent en principe être harmonisées en quatre niveaux A/B/C/D

Les résultats doivent être centralisés et publiés via Credit China (信用中国) et les sites des autorités sectorielles.

Les données doivent remonter vers la plateforme nationale de partage de l’information de crédit. Les administrations locales ne peuvent plus multiplier librement leurs propres systèmes de notation.

Le texte relie explicitement ce système à plusieurs usages :

  • l'attribution de certaines facilités administratives,
  • une référence pour les subventions et aides,
  • le soutien au financement des PME/TPE,
  • les usages dans les appels d’offres,

Commentaire :

Rappelons que ce plan d’action est la déclinaison de la directive du 21 mars 2025 sur le crédit social qui appelle à la « mis en place un système d'évaluation globale de la solvabilité des entreprises, fondé sur une évaluation publique » (以公共信用综合评价为基础)

De plus, les évaluations dites « de marché », seront notamment réalisées par des organismes spécialisés, des agences de notation (信用评级机构), mais elles-mêmes placées sous la supervision de la Banque Populaire de Chine (PBoC), ou des associations professionnelles, relevant de la sphère publique ou para-publique.

Le système de Credit China (信用中国) est aujourd’hui généralisé et très connu en Chine comme portail national de référence. Mais il coexiste avec d’autres plateformes de partage des informations de crédit, notamment provinciales, et des autres sites d’informations financières spécialisées. L’un des objectifs est de recentrer le système en évitant les doublons.

L’entreprise étrangère est incluse dans ce plan d’action et tout le système qui le sous-tend, surtout depuis la mise en place de la localisation du statut des entreprises étrangères en Chine (国民待遇). Le gouvernement les traite, en principe, comme des acteurs économiques soumis au régime général une fois l’entrée sur le marché admise (licence).

Analyse

Le développement de ce système caractérise l’hybridation de l’économie chinoise administrée. L’évaluation et le signal « de marché » sont coproduit par l’Etat et placés sous sa supervision (NDRC, PBoC). Il devient un outil qui façonne l’environnement et oriente l’investissement.

D’un point de vue micro-économique, l’évaluation de marché est encadrée et recontextualisée dans une architecture normative publique dominante, ce qui ressemble de plus en plus à un ordre disciplinaire codifié, appliqué à l’économie. Il éloigne davantage encore l’économie chinoise du fonctionnement d’une économie de marché.

🏷️ NDRC crédit social
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2. Filière hydrogène : changement de statut dans le 15e Planngement de statut dans le 15e Plan

Le 6 mars dernier, en pleine semaine de la double session parlementaire, le MIIT, la NDRC et le MOF ont diffusé une circulaire sur « un projet pilote d'application intégrée de l'hydrogène ».  工业和信息化部 财政部 国家发展改革委关于开展氢能综合应用试点工作的通知_国务院部门文件_中国政府网 Cette circulaire constitue l’un des premiers instruments du nouveau cycle planificateur pour la filière hydrogène.  Elle vient corriger la trajectoire et certains contenus du  « Plan à moyen et long terme pour le développement de l'industrie de l'hydrogène (2021-2035) » et du « Plan d'action pour accélérer l'utilisation d'hydrogène propre et à faible émission de carbone dans le secteur industriel ». Il vise à une réduction des coûts qui doit permettre une diffusion à grande échelle dans divers domaines et usages d’application. (3 227 signes. Mots-clés : hydrogène ; Sichuan )

La circulaire conjointe publiée lance des pilotes expérimentaux pour l’utilisation de l’hydrogène, selon plusieurs principes :

  • Le passage d’une logique sectorielle à une logique multi-usages (transport, industrie et énergie),
  • La structuration de clusters territoriaux sélectionnés sur critères de maturité industrielle
  • Une intégration de la chaîne complète : production, stockage, transport, utilisation.

En parallèle, des objectifs économiques  :

  • Une réduction du coût de l’hydrogène terminal (objectif < 25 yuan/kg à horizon 2030), avec des cibles plus basses localement
  • Une montée en volume des usages, notamment dans les transports lourds
  • Un soutien financier significatif (jusqu’à 1,6 Md de yuan par cluster sur plusieurs années), bien que modeste

La visite de Li Qiang au Sichuan, à la fin du mois de mars consacre l’intégration de l’hydrogène comme partie intégrante d’un combo « eau, vent, solaire, hydrogène et gaz naturel » (水风光氢天然气等多能互补) , ce que les autorités chinoises désignent sous le nom de « nouveau système énergétique* »

-----*Note : Le nouveau système énergétique doit être lu avant tout comme une architecture de pilotage du système électrique, articulant carbone, sécurité d’approvisionnement et stabilité sous forte pénétration des énergies renouvelables-----.

Positionnement dans le 15e Plan

Le 15e plan quinquennal positionne l’hydrogène dans deux registres distincts :

  • Dans  l’industrie du futur, l’hydrogène est identifié comme l’une des six grandes directions stratégiques, aux côtés des technologies quantiques, la biofabrication , la fusion nucléaire, les interfaces cerveau-machine, l’ « intelligence incarnée », la 6G.
  • Dans le déploiement industriel et énergétique

Dans le « Rapport hydrogène 2025 » les projets hydrogène sont appelés à participer progressivement au marché électrique et à fournir des services de flexibilité du système.

Ils devront se positionner sur les usages industriels structurants (sidérurgie, chimie (ammoniac, méthanol, raffinage) et les transports lourds (maritime, ferroviaire), l’objectif est de rechercher la profondeur de marché dans ces segments dans une vision de structuration territoriale et logistique, et l’émergence de corridors énergétiques (exemple mentionné  le pipeline Wulanchabu – Yanshan Petrochemical).

Le rapport souligne aussi les limites du développement de l’hydrogène vert.

Commentaire

En effet, la Chine reste d’abord une Chine de l’hydrogène industriel gris ou carboné, utilisé dans le méthanol, l’ammoniac, le raffinage et la chimie du charbon. Le rapport hydrogène reconnaît que la consommation est concentrée dans ces secteurs, avec l’ammoniac de synthèse et le méthanol en tête.

La partie “verte” reste encore une surcouche sur une base fossile très dominante. De plus, beaucoup d’usages finaux restent du domaine du projet pilote : quelques projets de sidérurgie, quelques lignes logistiques, quelques essais dans le maritime, le ferroviaire ou la production électrique. La diffusion à grande échelle n’est pas encore observée.

Le gouvernement utilise donc une rhétorique de mobilisation autour de l’hydrogène, essentiellement pour fixer un cap et préparer les acteurs.

Nous avons toujours tendance à sous-estimer la vitesse avec laquelle une filière industrielle chinoise peut devenir un vrai marché de masse, car souvent les modèles économiques développés s’affranchissent pendant plusieurs années de l’obligation de rentabilité.

Le rapport présente 2025 comme une année charnière, mais les données qu’il donne lui-même montrent qu’on est encore loin d’un basculement, notamment sur le plan financier.

La Chine survend le rythme probable de sa maturation mais que lui importe si elle atteint, ses objectifs, même avec retard.

🏷️ hydrogène Sichuan énergies
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▶ Politique extérieure

3. Iran : Pékin veut imprimer sa marque aux négociations

Alors que je bouclais ce bulletin, mercredi 8 avril, D. Trump annonçait qu’une trêve de 20 jours était en voie d’accord avec l’Iran, qui a transmis ses demandes en 10 points contre la réouverture du détroit.

La veille, mardi 7 avril, Pékin et Moscou bloquait en amont par l’opposition de la Chine et de la Russie une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU qui proposait d’autoriser de les efforts de défense en vue de la réouverture du détroit d'Ormuz.

Une timeline précise et la plus factuelle possible est nécessaire pour (tenter de) restituer la dynamique des négociations diplomatiques et politiques  en cours.

Je vous expose ma lecture des événements depuis la fin du mois de mars jusqu’à mercredi 8 avril et le positionnement chinois.

 Résolution Bahreïn-CCG, avec l’appui des États-Unis

A partir de la fin du mois de mars, Bahreïn porte fin mars un projet de résolution au Conseil de Sécurité de l’ONU visant à sécuriser la navigation commerciale dans le détroit d’Ormuz, dans le cadre de sa présidence d’avril. Le texte comporte initialement des formulations à portée coercitive, qui sont atténuées après objections de plusieurs membres, dont la Chine, la Russie et la France. La version finalisée autorise les États membres à recourir à des mesures défensives nécessaires et proportionnées pour sécuriser le transit, pour une durée limitée. Le vote est reporté à plusieurs reprises. À la date de rédaction, le texte n’est pas adopté.

L’issue dépend des positions des membres permanents, dont la Chine et la Russie. La France, qui a cosigné la déclaration politique du 19 mars et participé à une dynamique plus large de coordination internationale, s’est opposée à une opération de réouverture par la force tant que les hostilités se poursuivent.

Plan de paix Chine – Pakistan en cinq points

Le 31 mars 2026, à l'issue d'un entretien entre Wang Yi et le ministre pakistanais des Affaires étrangères Ishaq Dar à Pékin, les deux parties publient conjointement un plan en cinq points.

Cf. Bulletin #22 – Mémo 5 – Médiation sino-pakistanaise, une sortie de crise sans Washington

Le plan a été transmis aux États-Unis et à l'Iran.

Dans les jours suivants, des éléments de réponse iraniens au plan transmis via le Pakistan, relayés notamment par l’agence IRNA, indiquent que Téhéran n’accepte pas un cessez-le-feu immédiat mais met en avant la nécessité d’un règlement durable, tout en évoquant la mise en place d’un protocole garantissant la sécurité de la navigation dans le détroit d’Ormuz.

Cela confirme que la question de la circulation maritime est désormais traitée par Téhéran comme un objet de négociation politique, et non comme un simple retour au statu quo ante.

Le 6 avril, l’Iran transmet, via le canal pakistanais, une réponse structurée en dix points aux propositions de cessez-le-feu en circulation.

Selon des éléments relayés par IRNA et repris par Reuters, cette réponse comprend notamment :

  • la fin des conflits dans la région
  • la levée des sanctions
  • la reconstruction
  • la mise en place d’un protocole garantissant la sécurité de la navigation dans le détroit d’Ormuz

Le même jour, Donald Trump rejette immédiatement la proposition iranienne. Il la qualifie de “significative” mais “insuffisante”, et maintient son ultimatum sur la réouverture du détroit. Il confirme que l’ouverture d’Ormuz constitue une condition prioritaire du côté américain.

Commentaire

Le cadre de cessez-le-feu transmis aux États-Unis et à l’Iran via le Pakistan est présenté dans les sources occidentales comme une initiative pakistanaise. Il présente toutefois une forte cohérence avec le plan en cinq points publié conjointement par la Chine et le Pakistan le 31 mars.

Le contenu du plan en cinq points reste général. Sa portée tient à son utilisation par le Pakistan comme vecteur de négociation.

La réponse iranienne en dix points s’inscrit dans cette même séquence de négociation.

En l’absence de confirmation formelle, il n’est pas possible d’établir que le document transmis constitue une déclinaison directe du plan sino-pakistanais, mais les convergences structurelles sont manifestes.

Dispositif Iran – Oman

En parallèle, début avril, l’Iran met en place un dispositif partiel d’encadrement du transit. L’accès au détroit est conditionné à une coordination préalable avec les autorités iraniennes. Dans les faits, le passage apparaît sélectif selon le profil national ou politique des navires et de leurs opérateurs. Au début d’avril, des sources publiques iraniennes et plusieurs relais de presse ont indiqué que Téhéran travaillait avec Oman à un protocole de “surveillance” ou de navigation sûre dans le détroit. Ce dispositif n’a pas de base juridique multilatérale. Il est susceptible d’entrer en contradiction avec le régime de transit de l’UNCLOS.

Ce protocole Oman–Iran est désormais repris dans la réponse iranienne en 10 points transmise du 6 avril via le canal pakistanais et fait désormais partie du paquet de négociation présenté par Téhéran, qui constitue un volet distinct de la négociation en cours.

Analyse  intermédiaire :

Au final, la médiation pakistanaise, qui intègre les bons offices de Pékin, et  la réponse iranienne du 6 avril s’inscrivent dans un même espace de négociation. Cet espace est appelé à se structurer en fonction des développements en cours. Le Pakistan en constitue le canal et le cadre, tandis que la Chine en a posé les principaux éléments structurants. L’Iran y formule ses conditions. Dans cet ensemble, chacun des acteurs occupe une fonction distincte. Le niveau de coordination entre la Chine, le Pakistan et l’Iran apparaît réel, bien que non formalisé officiellement.

Car la Chine a intérêt à laisser l’Iran s’approprier le cadre. Cela lui permet de conserver une position de soutien politique sans apparaître comme co-négociatrice directe des termes iraniens. C’est cohérent avec la retenue observable chez le représentant de la Chine à l’ONU, Fu Cong : il bloque le mandat de force au Conseil, valorise les organisations régionales, mentionne le plan en cinq points, puis laisse le Pakistan porter le canal et l’Iran reformuler le contenu.

Compléments :

Ci-dessous, la position exprimée par la Chine au travers des déclarations de Fu Cong, le 2 avril :

·       sur la coopération ONU-CCG

·       sur la coopération ONU- Ligue arabe

Fu Cong s'exprime d’abord dans le cadre d'une réunion publique du Conseil de sécurité consacrée à la coopération entre l'ONU et le Conseil de coopération du Golfe.

Il y valorise le rôle du CCG comme organisation régionale, en référence au Chapitre VIII de la Charte des Nations unies. Il soutient un rôle accru du CCG dans la gestion des affaires internationales.

Sur la crise en cours, Fu Cong formule trois positions distinctes.

Il indique que, selon la Chine, l'origine du conflit réside dans des actions militaires des États-Unis et d'Israël contre l'Iran. Il soutient que la souveraineté, la sécurité et l'intégrité territoriale des États du CCG doivent être pleinement respectées. Il condamne les attaques contre des civils et des objectifs non militaires, ainsi que les perturbations de la navigation maritime. Sur ce dernier point, il cite :

« La Chine ne soutient pas les attaques de l'Iran contre les États du CCG, condamne toutes les attaques indiscriminées contre des civils innocents et des cibles non militaires, et considère que la sécurité des voies de navigation ne doit pas être perturbée. »

「中方不认同伊朗对海合会国家的攻击,谴责一切无差别攻击无辜平民和非军事目标的行为,航道安全不应受扰。」

Il s'oppose explicitement à toute autorisation de recours à la force par le Conseil de sécurité :

« Autoriser les États membres à recourir à la force reviendrait à légaliser l'abus illégal de la force, ce qui conduirait inévitablement à une escalade supplémentaire de la situation et aurait de graves conséquences. »

「授权会员国使用武力,无异于将非法滥用武力的行径合法化,势必引发局势进一步升级,造成严重后果。」

Il présente enfin l'initiative Chine–Pakistan en cinq points comme un cadre ouvert à la participation d'autres États et organisations internationales.

Sur la coopération ONU et la Ligue arabe, le périmètre du discours de Fu Cong est plus large que dans le précédent : il porte sur l'ensemble du Moyen-Orient et rejette l'intervention des puissances extérieures dans la région :

« Le Moyen-Orient appartient aux peuples du Moyen-Orient. Ce n'est pas une arène de rivalité entre grandes puissances. »(中东是中东人民的中东,不是大国博弈的角斗场。」

Il appelle à un cessez-le-feu immédiat et à la reprise des négociations. Il réaffirme la centralité de la question palestinienne et le cadre de la solution à deux États, et rejette tout mécanisme alternatif qui contournerait ce principe.

Analyse

Les deux prises de positions de Fu Cong peuvent paraître générales et décalées par rapports aux initiatives en place et à l’urgence de la situation.

Mais elles remplissent une fonction spécifique autour de quelques objectifs à moyen termes. Elles veulent d’abord délégitimer la résolution portée par Bahreïn, et appuyée notamment politiquement par Washington, et affaiblir l’efficience du Conseil de sécurité dominé par les P5 occidentaux (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, versus Chine et Russie) et, en parallèle, déplacer le centre de gravité réellement décisionnaire, ici vers la région Moyen-orientale.

La guerre en Iran et au Moyen-Orient est, pour Pékin, une répétition d’un « grand jeu » dont elle veut écrire les règles.  

🏷️ Iran Pakistan ONU CCG
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4. Panama : du contentieux portuaire à l’épreuve de force sino-américaine

 Le 2 avril, le State Department publie un communiqué de Marco Rubio qui rappelle le soutien des Etats-Unis à la souveraineté du Panama :

Les récentes mesures prises par la Chine à l'encontre de navires sous pavillon panaméen suscitent de vives inquiétudes quant à l'utilisation d'instruments économiques visant à porter atteinte à l'État de droit au Panama, nation souveraine et partenaire essentiel du commerce mondial.
(Ces) mesures font suite à la récente décision rendue par la Cour suprême indépendante du Panama concernant les terminaux de Balboa et de Cristóbal.

 Le lendemain, le 3 avril, le ministère chinois des affaires étrangères dément ces informations :

Les propos tenus par les États-Unis sont totalement infondés et déforment la réalité. En multipliant les propos déplacés, les États-Unis ne font que révéler leurs intentions de s’accaparer le canal. Qui est-ce donc qui, par des actes unilatéraux d’intimidation et de coercition, porte ouvertement atteinte à la neutralité du canal de Panama et perturbe la stabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales ?
Cf. Bulletin #18 – Mémo 10 – Panama : reprise temporaire de la gestion des terminaux portuaires, Pékin temporise

Que s’est-il passé ?

La presse panaméenne corrobore assez nettement le point factuel central avancé par Marco Rubio : plusieurs médias locaux relaient une hausse soudaine des inspections, restrictions et détentions de navires battant pavillon panaméen dans les ports chinois, notamment à Weihai et Dalian (seuls cas avérés) après la crise des concessions portuaires liées au canal.

Du 8 au 12 mars 2026 : 28 navires panaméens ont été détenus dans des ports chinois, soit 75,7 % de toutes les détentions enregistrées en Chine sur cette période.

La décision de justice panaméenne invalide la concession de 1997 de la filiale de CK Hutchison sur les terminaux de Balboa et Cristóba.

La dispute a pris une nouvelle dimension géo-économique dans la relation sino-américaine.

Le 10 mars 2026, COSCO Shipping Lines a envoyé un avis à ses clients annonçant qu’il cessait d’utiliser le port de Balboa. L’avis précisait : plus aucun départ ni arrivée de ses services à Balboa, une annulation des réservations confirmées, et surtout, obligation de retourner les conteneurs vides non plus à Balboa, mais à Manzanillo International Terminal ou Colón Container Terminal, dans la province de Colón. Du point de vue opérationnel, cela signifie que COSCO a retiré ses escales du côté Pacifique pour les basculer vers des terminaux de la façade atlantique panaméenne (mer des Caraïbes), mais sans quitter le Panama.

Dans le même temps, selon Reuters, citant la Federal Maritime Commission américaine, le ministère chinois des Transports aurait « convoqué » MSC et Maersk à Pékin pour des entretiens de haut niveau (APM Terminals/Maersk gère temporairement le port de Balboa, et TIL/MSC gère temporairement le port de Cristóbal).

D’autres sources panaméennes, dont la La Prensa et La Estrella, reprennent explicitement la ligne de la diplomatie chinoise selon laquelle Washington instrumentalise l’affaire et cherche à contrôler le canal, dans le contexte de l’annulation par la justice panaméenne de la concession de Panama Ports Company.

Cette séquence ne voit pas émerger de mécanismes de sortie de crise. Elle articule trois niveaux de tensions : juridique (arbitrage Hutchison), logistique (reconfiguration des flux), et coercitif (détentions de navires en Chine). La seule échéance formelle reste la gestion provisoire (18 mois) des terminaux. La procédure d’arbitrage engagée par Hutchison pourrait, elle, s’étendre sur plusieurs années.

🏷️ CK Hutchinso COSCO
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▶ Influence et ingérences

5. Chine-Pakistan-Afghanistan : une diplomatie de cabinet

Depuis la nouvelle montée des tensions entre le Pakistan et l’Afghanistan, la Chine s’emploie, à sa manière, à faciliter le dialogue. Début Avril, des pourparlers au niveau « technique » se sont tenus début avril entre officiels pakistanais et afghans dans le chef-lieu du Xinjiang, Urumqi.

 Journaliste de Reuters :

Le ministère des Affaires étrangères peut-il fournir davantage d’informations sur les pourparlers de paix tenus à Ürümqi entre l’Afghanistan et le Pakistan ? La Chine prévoit-elle de fournir des garanties afin d’éviter une reprise des hostilités entre les deux parties ? La partie afghane a-t-elle pris des engagements en réponse aux demandes pakistanaises, notamment en coupant ses liens avec les groupes armés hostiles au Pakistan et en apportant des preuves vérifiables qu’elle ne leur fournit plus ni soutien ni refuge ?

Réponse du porte-parole chinois :

Depuis la nouvelle montée des tensions entre le Pakistan et l’Afghanistan, la Chine s’emploie, à sa manière, à faciliter la conciliation et à encourager le dialogue 以自己的方式斡旋劝促. Elle maintient des communications étroites avec les deux parties par de multiples canaux et à différents niveaux, afin de créer des conditions propices aux échanges et de fournir une plateforme de dialogue .
Le Pakistan comme l’Afghanistan attachent de l’importance aux efforts de facilitation de la Chine et les accueillent favorablement ; ils sont disposés à se rasseoir à la table des discussions, ce qui est une évolution positive.
Le processus de négociation est en cours de mise en œuvre et progresse de manière stable. Les trois parties sont également parvenues à des accords et à un consensus sur les modalités concrètes de fonctionnement, y compris en ce qui concerne la couverture médiatique.
S’il y a de nouveaux développements, nous les communiquerons en temps voulu.

 Commentaire 

L’expression « à sa façon » permet de rendre opaque l'ensemble du processus engagé, bien au- delà de la nécessaire préservation de la confidentialité des échanges. Ce rôle de facilitateur permet à Pékin de se rendre visible tout en minimisant ses coûts politiques et ses engagements opérationnels.

Ce positionnement lui permet d’inscrire ces initiatives dans des processus qui s’apparentent formellement au multilatéralisme, tout en en maîtrisant étroitement le cadre

Sur la forme toujours, on notera également la fin de non-recevoir du porte-parole à la question du journaliste qui ne répond à aucun point précis. Ici, l’objectif est précisément de rester vague. On appelle cela la « dé-spécification » (去具体化), une technique rhétorique classique, qui a sa littérature en Chine….et sa pratique diplomatique.

Pékin remet au goût du jour une « diplomatie de cabinet », que nos anciens manuels Mallet et Isaac décrivaient en long et en large pour ce qui concernait la vieille Europe. Au XIXe siècle et jusqu’au début du XXe, ce terme classique désignait une diplomatie de couloirs et de coulisses, pilotée en petit comité, où priment la discrétion, les échanges entre gouvernements, un processus centré sur la maîtrise du cadre et le maintien de l’opacité du contenu.

L’invisibilisation du contenu ouvre potentiellement la voie à des arrangements situés en marge, voire en deçà, des cadres classiques du droit international, qu’il soit coutumier ou positif.

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6. Données : nouvel instrument de lobbying et d’influence

Le 3 avril, le ministère chinois des affaires étrangères annonce la création d’une « Organisation Mondiale des données » (ou de la donnée).

Extraits (traduit) :

Le monde entrait rapidement dans l’ère de l’intelligence, et que les données, en tant que facteur de production clé et moteur de l’innovation, voyaient leur valeur stratégique s’affirmer de plus en plus. Dans le même temps, le développement mondial des données reste déséquilibré, les règles sont fragmentées et les dividendes numériques sont répartis de manière inégale.
L’Organisation mondiale des données, dont la mission est de « combler la fracture des données, libérer leur valeur et prospérer l’économie numérique », offre ainsi une plateforme utile pour approfondir la coopération internationale et améliorer la gouvernance des données.
« Le fait que l’Organisation mondiale des données s’installe à Pékin reflète pleinement la reconnaissance par la communauté internationale du niveau de développement des données en Chine »

 Compléments

La donnée, et le digital sont bien présents dans le 15ème plan 2026-2030 (Chap 4) et présentés comme un nouveau facteur de production et de productivité.

Les sources chinoises indiquent que cette nouvelle organisation couvre « plus de 40 pays sur six continents et plus de 200 institutions », avec une forte dominante d’entreprises et une couverture de 14 secteurs »

Elle est décrite dans les médias chinois comme « une organisation sociale mondiale, professionnelle, non gouvernementale et à but non lucratif », développant six grands volets d’action :

  • les services aux membres et autodiscipline sectorielle ;
  • la recherche sur les politiques de gouvernance des données et services de conformité ;
  • l'innovation technologique et normes internationales ;
  • les infrastructures essentielles et interconnectivité ;
  • la recherche industrielle et développement de l'écosystème ;
  • les conférences, échanges et formation.

 Commentaire

Cette organisation n’est pas « mondiale » car elle ne relève pas d’un cadre intergouvernemental universel et ne représente pas les États. Sa composition est dominée par des acteurs non étatiques (entreprises, associations, institutions) enregistrée en Thaïlande, au Zimbabwe, ou au Royaume-Uni, mais sans la participation des Etats.

Son statut affiché est une “organisation professionnelle, non gouvernementale, non lucrative”, créée par des entités et individus sur une base volontaire ».

En droit chinois, cela correspond à une organisation sociale internationale (国际性社会组织 ou 国际团体) : une personne morale associative non lucrative de type “social organization”, non étatique, qui fonctionne par charte, organes internes, adhésions, cotisations éventuelles, règles internes et activités de coopération.

En septembre 2025, le ministère des Affaires civiles a justement diffusé un texte-type de statuts pour les “international social organizations” enregistrées en Chine, en précisant qu’il s’agit d’organisations créées en Chine par des initiateurs chinois et étrangers pour promouvoir la coopération internationale. Les statuts prévoient la création de branches ou antennes à l’étranger.

Son président, Tan Tieyu, est un scientifique spécialisé en IA biométrique, ancien vice-président de l'Académie chinoise des sciences, et surtout ancien directeur du Bureau de liaison du PCC à Hong Kong.  Un profil typique d’interface science–État–Parti.

Analyse

Cette nouvelle « organisation sociale » chinoise est un instrument normatif et d'influence aux mains du PCC, habillé en structure de gouvernance multilatérale.

Sa valeur ajoutée réelle dépendra de sa capacité à produire des normes techniques effectivement adoptées (standards ISO, protocoles d'interopérabilité).

Cette enceinte est un nouveau point d’appui de la Chine, ici sur la data, où elle veut devenir rule-maker plutôt que rule-taker.

Son objectif est agréger le plus de pays, dont ceux du « Sud », dans son espace numérique en préemptant la normalisation dans un espace encore en construction, sans accord juridiquement contraignant.

Points d’attention

Elle possède par conséquent l’ensemble des attributs d’une structure de lobbying professionnelle, au service d’une stratégie étatique. Ses éventuels délégués, activités et antennes locales devront se faire connaitre auprès des organismes concernés des Etats hôtes.

Recherchant à mailler et intégrer dans son espace propriétaire les interconnexions des infrastructures de données étrangères, dont les data pourraient être soumises aux lois et règlementations chinoises, ce type d’organisation est à appréhender avec beaucoup de précautions. Pas directement, - je conçois mal une fédération professionnelle européenne s’y aventurer – mais indirectement, via certains partenariats sur les marchés tiers.

🏷️ data organisation sociale
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▶ Documentation & agenda

◇ Documents

  • Terres rares

Rare Earths Elements: China's Instrumentalization of Export Controls, publié le 7 avril sur ce réseau. Co-écrit par Camille Mayet, Avocate, Laurent Grosclaude, Université de Toulouse Capitole, et Olivier Dorgans, avocat, dans Revue Internationale de la Compliance et de l'Éthique des Affaires (LexisNexis, April 2026). L’article explique la logique des décisions chinoises sur les terres rares, surtout l’extension extraterritoriale, le seuil de minimis de 0,1 %, la logique proche de la FDPR américaine, la « règle des 50 % », ainsi que les effets concrets pour les opérateurs européens : documentation contractuelle, traçabilité, calcul de la part de REE chinoise, conflits de lois, surcharge de compliance, risque de sur-conformité ou de non-conformité…Le niveau de contrôle mis en place devient un instrument de visibilité sur les chaînes de valeur et donc de pouvoir sur l’aval industriel. Le texte avance que le MOFCOM pourrait exploiter les demandes de licence pour cartographier les chaînes de valeur aval, préparer des restrictions plus ciblées ou favoriser des champions nationaux comme BYD.

Commentaire : ce document, dont je partage l’analyse, est difficile à écrire car il agrège le factuel, l’évaluation (assesment) et ce qui relève du « judgment), dans le style anglo-saxon, ou l’interprétation/analyse stratégique.

  • Chine-Panama

Jilted but Persistent: Growing PRC Assertiveness in Panama, le 4 avril, Matt Brazil, pour la Jamestown. L’auteur soutient que la relation Panama–RPC est entrée dans une phase plus conflictuelle après la décision de la Cour suprême panaméenne de janvier 2026 contre la concession de CK Hutchison dans la zone du canal. Les dispositifs de coercition mis en place sont ciblé et encore limité, mais le ton monte.

◇ Conférences à venir

Le 14 avril, 17h-18h, l'ECFR organise un événement en ligne, “Europe’s climate crossroads: Power, competitiveness and the new global order”, avec notamment Jan Dusik, vice-directeur général de la DG CLIMA.

Le 15 avril, à Bruxelles, MERICS organise un E-CKN Briefing : “China’s ‘World-Class Military’ in the Indo-Pacific: Scenarios for 2049 and their consequences for European security” (pour les membres).

◇ Agenda Europe-Chine

15–16 avril 2026, commission INTA du Parlement organise une audition publique intitulée “Trade and investment relations with China: navigating risks and opportunities”, ainsi qu’un point sur le rôle du commerce dans le renforcement de la sécurité économique de l’UE et le CBAM.

Du côté de la commission, une réunion de dialogue avec la société civile sur la politique commerciale et la sécurité économique de l’UE est prévue le 21 avril, avec avec Sabine Weyand. La Chine n’est pas nommée, il est difficile d’imaginer que les questions de sécurité économique, de dépendances, d’export controls, de matières premières critiques et de trade defence n’y occupent pas une place importante.

Au niveau du Conseil, un COASI est prévu le 7 mai avec à l'ordre du jour, la Chine et le forum ministériel UE-Indopacifique.

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Note personnelle : Comme indiqué dans mon post, je suis un peu pris comme vous tous j'imagine par l'actualité, ou plutôt ses débordements, ce qui me laisse moins de temps pour préparer et rédiger mes mémos ; je reste toujours en "alerte maximum" et mets de côté les sujets stratégiques, rien ne se perd. Je ferai un break la dernière semaine d'avril. Vous pouvez toujours me contacter ici ou à mon adresse de sources chinoises : laurent@sources-chinoises.fr.


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