Bulletin n°22 : Guerre au Moyen-Orient et commerce mondial, deux tests de puissance
économie de basse altitude et eVTOL ; l’affaire Meta-Manus, suite ; risque financier et smart shipping ; médiation sino-pakistanaise : une sortie de crise sans Washington ; Chine-Inde : dissensions à l’OMC ; Chine-Taiwan : Pékin relance son processus politique d’unification
📋 Structure de ce Bulletin
- 1. [Economie de basse altitude et eVTOL, vers le contrôle de l’écosystème]
- 2. [Pékin requalifie l’affaire Meta-Manus en affaire de sécurité industrielle nationale]
- 3. [Vers une future grande loi d’architecture prudentielle et de gestion du risque financier]
- 4. [« Smart shipping » un nouveau complexe techno-industriel]
- 5. [Médiation sino-pakistanaise : une sortie de crise sans Washington (timeline)]
- 6. [OMC: de la bonne gouvernance de l’investissement]
- 7. [Chine-Inde : dissensions à l’OMC au sujet de l’investissement]
- 8. [Quelle place pour Taiwan dans les enceintes multilatérales]
- 9. [Chine-Taiwan : Pékin relance son processus politique d’unification]
- 10. [Pékin se positionne en vue de la 11e conférence d’examen du Traité de non-prolifération (TNP)]
- 11. [Chine-Samoa : reprise de contact politique sous fond de contestation interne]
- 12. [Aux Philippines : vers une localisation du renseignement chinois]
- 13. [L’interculturalité, un cheval de Troie dans la relation franco-chinoise]
Edito
Deux lectures s’opposent à la fin de ce premier mois de guerre alors que D. Trump a annoncé hier soir, mercredi, vouloir la poursuivre jusqu'à la chute du régime iranien.
On pourrait y voir une Chine manœuvrière, silencieuse mais gagnante à moyen terme, prête à recueillir les dividendes d’une paix dont elle réclamera la copaternité.
D’autres estiment que le positionnement chinois, en retrait, illustre davantage son impuissance à peser sur les conflits autrement que par un activisme diplomatique. L’ultime arbitre sera-t-il la force brute américaine ou la diplomatie chinoise, sans la puissance ? La réponse est incertaine tant que dureront les hostilités.
Tout aussi incertaine est la visite de D. Trump en Chine, dont la tenue a été annoncée comme reportée à la mi-mai. Elle n’a pas été confirmée officiellement par Pékin. Son ministère des affaires étrangères se limitant à réaffirmer l’importance que revêt la diplomatie des chefs d’Etat dans la bonne tenue de la relation bilatérale…
Plusieurs dossiers embarrassent Pékin qui souhaiterait les « fixer » avant de prendre sa décision. J’en vois trois principaux : la guerre au Moyen-Orient, tant que la contribution de la Chine dans son règlement n’apparaitra pas manifeste, la protégeant contre les pressions. Le commerce, toujours et encore, alors que les deux pays n’ont pas encore trouvé l’équation mutuellement acceptable.
Enfin et surtout, sur Taiwan où les manœuvres américaines, notamment sur les ventes d’armes à Taipei, tardent à se clarifier et à se stabiliser. Or, c’est sur la question taiwanaise que Pékin veut sécuriser son avantage dans la perspective d’une nouvelle rencontre de haut niveau sino-américaine, dans ce qu’il appelle « le processus politique de l’unification ».
Le 30 mars, une visite en Chine de la nouvelle présidente du KMT, Cheng Li-wun, élue à l’automne dernier à la tête du parti nationaliste, a été annoncée par Pékin pour avoir lieu à la mi-avril. Le PCC exploitera cette visite et ses probables avancées pour signifier à Washington que des ventes d'armes supplémentaires renforceraient les faucons du DPP et fragiliseraient ce canal constructif avec Taipei, au nom de la sécurité dans le Détroit. Le risque politique est important, tant pour Pékin que pour Washington. Les semaines à venir vont nous éclairer sur les stratégies et les tractations à l’œuvre.
À la conférence ministérielle de l'OMC, au Cameroun, tout le monde repart insatisfait, chaque capitale préférant afficher le verre à moitié plein, Chine comprise. Pourtant, l’opposition réitérée de l’Inde à l’accord sur la facilitation de l’investissement, place une nouvelle fois les deux géants asiatiques dans une position de face-à-face frontal. Cette confrontation entre l’Inde et la Chine pourrait compliquer davantage les négociations futures et ralentir la mise en œuvre de nouveaux accords au sein de l’OMC.
➔ Dans ce Bulletin 10 Mémos + 3 brèves
▶ Politique intérieure
1.Economie de basse altitude et eVTOL, vers le contrôle de l’écosystème
Le 23 mars dernier, le Quotidien du peuple publie un article intitulé : « Le développement de l’économie de basse altitude accélère la mise en place de réglementations »
Récemment, la State Administration for Market Regulation (SAMR), et neuf autres administrations, ont publié un Guide de normalisation de l’économie de basse altitude ( 2025) (低空经济标准体系建设指南2025年版). Le journaliste a notamment interrogé Wan Fujun, chercheur associé à l’Institut de normalisation des drones de l’Académie chinoise de normalisation. ( 4 260 signes. Mots-clés : R&D ; eVTOL ; CAAC ; aéronautique)
Selon Wan, malgré l’absence d’un ensemble complet de règlementations et de normes, l’économie de basse altitude a déjà commencé à former un écosystème couvrant l’ensemble de la chaîne, de la R&D technologique à la fabrication d’équipements, en passant par les infrastructures et les services d’exploitation.
D’ici 2030, plus de 300 normes seront en place, constituant un système optimisé et compatible à l’international. Le Guide de normalisation de l’économie de basse altitude précise les contenus et priorités de normalisation dans cinq domaines :
- Les aéronefs de basse altitude,
- Les infrastructures,
- La gestion du trafic aérien basse altitude,
- La supervision de la sécurité,
- les scénarios d’application.
Commentaire
La question qui vient à l’esprit est celle de l’avance présumée de la Chine dans la course à ce nouveau marché des vols à basse altitude et notamment aux eVTOL (electric Vertical Take-Off and Landing).
Si la Chine a promulgué un Règlement provisoire sur la gestion des vols d’aéronefs sans pilote, par le Conseil des affaires d’État et la Commission militaire centrale (CMC), entré en vigueur le 1er janvier 2024, l’UE n’est pas en reste. Elle dispose déjà d’un cadre U-space (ensemble de services numériques permettant l’intégration sûre des drones dans l’espace aérien) pour l’intégration sûre des drones dans l’espace aérien, en vigueur depuis 2023, et l’EASA (European Union Aviation Safety Agency) a continué en 2025 à densifier le cadre réglementaire pour les opérations innovantes et les appareils VTOL habités. (COMMISSION IMPLEMENTING REGULATION (EU) 2021/664 of 22 April 2021 on a regulatory framework for the U-space).
Néanmoins, l’Administration de l’aviation civile de Chine (CAAC) indiquait, en mars 2025, avoir délivré le premier certificat de type mondial pour un eVTOL électrique de plus d’une tonne, et des opérateurs d’EHang* ont ensuite obtenu les premiers certificats d’exploitation pour des aéronefs pilotless transportant des personnes, démontrant une réelle capacité chinoise à faire converger certification, production et exploitation commerciale plus rapidement que beaucoup d’autres juridictions.
----------*Note : EHang est une entreprise chinoise spécialisée dans les aéronefs électriques autonomes (notamment eVTOL), pionnière dans la certification et l’exploitation commerciale de drones passagers sans pilote pour la mobilité aérienne urbaine. ---------
A Shenzhen notamment, la municipalité a prévu des aides spécifiques pour la certification des eVTOL habités et pour l’ouverture de lignes. Elle vise plus de 1200 points de décollage/atterrissage et plus de 1000 lignes commerciales basses altitudes d’ici fin 2026, avec des usages passagers et fret (objectifs). Cela indique une volonté de passer de la certification de l’appareil à la certification d’un écosystème complet, de masse. A Shanghai, Shanghai-Hongqiao inclut explicitement la R&D, la fabrication, l’exploitation et les infrastructures eVTOL dans son dispositif 2025-2026.
A l’international, la Chine semble avancer sur trois axes, en parallèle :
- Faire reconnaître ses propres briques normatives et de certification,
- Exporter ses démonstrateurs et son modèle d’exploitation, et
- Se placer dans les chaînes industrielles mondiales
L’internationalisation passe aussi par des « sandboxes » et les démonstrations réglementées. C’est probablement aujourd’hui l’outil le plus visible.
En Thaïlande, EHang travaille avec les autorités pour déployer des scénarios d’usage, tout en aidant le pays à affiner ses réglementations et standards. En Espagne, l’accord avec RACE porte sur des vols de démonstration à Madrid Jarama, et aussi sur un dialogue avec les autorités et les acteurs de la mobilité pour faire progresser les standards et règles de sécurité de l’AAM (mobilité aérienne avancée).
Au final, les groupes chinois exportent tout un écosystème de démonstration, sécurité, formation, acceptabilité et interaction réglementaire qui s’intègre dans la feuille de route de la diplomatie industrielle chinoise. On le constate surtout aujourd’hui en Asie-Pacifique.
Pour ce qui concerne l’Europe, il faut noter la volonté de captation d’actifs et de savoir-faire. L’intégration de Volocopter* (Allemagne) par Diamond Aircraft, filiale du groupe chinois Wanfeng, a permis à l’industrie chinoise de récupérer des briques de certification, d’ingénierie et de présence industrielle en Europe.
L’Europe se trouve, dans ce secteur comme dans bien d’autres, en avance sur le plan réglementaire, mais elle peine à traduire cet avantage en déploiement opérationnel, laissant à d’autres le soin d’occuper le terrain et de tester les modèles économiques
-——*Note : Volocopter était une entreprise allemande, fondée en 2011 à Karlsruhe, avec son siège et son centre principal à Bruchsal (Bade-Wurtemberg). Elle faisait partie des pionniers européens des eVTOL, aux côtés d’acteurs comme Lilium, avec un positionnement centré sur la mobilité aérienne urbaine (AAM).----------
↑ Retour au sommaire2. Pékin requalifie l’affaire Meta-Manus en affaire de sécurité industrielle nationale
Ce présent mémo prolonge un précédent mémo consacré à l'acquisition de Manus par Meta, en fin d’année dernière et à l’ouverture d’une enquête par le ministère chinois du commerce (MOFCOM), le 8 janvier 2026.
Cf. Bulletin #13 – Mémo 8 – Meta et Manus, un mano-à-mano sino-américain sur les contrôles à l'exportation dans l'IASelon des sources médias occidentales, l'interdiction de sortie du territoire imposée au PDG et au directeur scientifique de Manus, désormais salariés de Meta, après leur convocation par la Commission nationale pour le développement et la réforme (NDRC), confirme sans ambiguïté la logique d'exemplarité avancée dans le mémo initial :
La question centrale n'est donc pas tant de savoir si Meta peut acheter une entreprise chinoise « singapourienne » mais à quel moment une technologie développée en Chine cesse d'être soumise au contrôle chinois, et à quel moment Pékin décide-t-il de siffler la fin de la partie ?
Pékin élargit sa boîte à outils coercitive
Ce mémo précédent identifiait le contrôle à l'exportation comme levier réglementaire central de l'enquête. Une décision du gouvernement central chinois suggèrerait, selon ces mêmes sources occidentales non recoupées, que le fondement le plus solide est en réalité la Circulaire n° 37 de l'Administration d'État des changes (SAFE), (Huifa [2014] n° 37). Ce texte, en vigueur depuis 2014, oblige tout résident chinois à enregistrer auprès de la SAFE les véhicules offshore (special purpose vehicles, SPV) dans lesquels sont logés des actifs développés sur le territoire national.
Domestic residents shall apply to the SAFE to register foreign exchange for overseas investments before contributing money to SPVs…(cir. 37, SAFE)
La holding singapourienne créée par Xiao Hong, le fondateur de Manus, dès 2023, en vue de préparer les tours de financement internationaux, constitue précisément ce type de structure. Si cet enregistrement a été omis, la violation de la SAFE 37 fournit un fondement légal à la fois plus ancien, plus précis et plus difficile à contester que la révision ex post du catalogue des technologies restreintes du MOFCOM.
La convocation des dirigeants de Manus par la NDRC, la puissante commission centrale aux réformes, placée directement sous le Conseil des affaires d'État, envoie un message fort : le cas Manus est désormais traité comme un enjeu de politique industrielle de premier rang, au-delà de la seule conformité réglementaire.
Commentaire
La réaction en deux temps de Pékin est intéressante. Ce déplacement du curseur de la peine infligée à Manus aussi. La structure VIE (variable interest entity) et le recours à des SPV offshore constituent le modèle opératoire standard de l'ensemble de la tech chinoise depuis deux décennies (Alibaba, ByteDance, Meituan…) et des centaines d'autres y ont eu recours depuis lors sans que le « SAFE 37 » soit systématiquement invoqué, ou même ressorti des cartons sur un cas précis. Si ce texte faisait loi, il toucherait tous les contrevenants. Or, l’outil semble d'application sélective.
Dans cette tool box règlementaire, si le SAFE 37 est retenu comme nouveau levier d’action et de rappel à l’ordre, son champ d’application s’élargit sensiblement. La responsabilité des investisseurs et des conseils juridiques ayant structuré les levées de fonds A/B de 2024-2025 de Manus pourrait être engagée.
L’affaire Manus semble marquer une nouvelle évolution : Pékin cherche à encadrer le plus en amont possible les trajectoires d’internationalisation de ses entreprises. En combinant outils réglementaires anciens (SAFE 37), ajustements récents (catalogue export) et mesures coercitives ciblées (exit ban), les autorités chinoises construisent une capacité d’intervention discrétionnaire sur l’ensemble de la chaîne de financement et de transfert de valeur.
Grammaire et glossaire de sécurité et technologique chinoise
Pleine page ICI

3. (brève) Vers une future grande loi d’architecture prudentielle et de gestion du risque financier
Le projet de Loi de la République populaire de Chine sur la finance (金融法草案) a vocation à s’appliquer à l’ensemble des activités financières exercées en Chine.
Le projet consacre explicitement la direction du Parti communiste chinois sur le travail financier. Il formalise une architecture de gouvernance dans laquelle une instance centrale de décision, de délibération et de coordination sur le travail financier relevant du centre du Parti assure la conception au plus haut niveau, la coordination d’ensemble, l’avancement global et le suivi de mise en œuvre des grandes politiques et questions financières.
Elle annonce l’extension de la notion de sécurité financière
4. (brève) Intelligence navale civile : un nouveau complexe techno-industriel
Le plan d’action “Smart Shipping 2030 » (智能航运2030行动计划) est un texte conjoint du ministère des Transports, du MIIT, de la SASAC et de l’Administration de la régulation du marché (SAMR), daté du 28 février 2026, publié dans sa version publique le 30 mars.
Il définit l’architecture de développement de la navigation intelligente en Chine à horizon 2027 puis 2030.
Cette mesure, inspirée du plan IA+, vise tout l’écosystème de supply : logiciels, algorithmes, capteurs, radars, navigation, inspection…
↑ Retour au sommaire▶ Politique extérieure
5. Médiation sino-pakistanaise : une sortie de crise sans Washington
A partir du 25 mars, l’activité diplomatique chinoise s’est intensifiée avec des discussions entre le ministère chinois des affaires étrangères et l’Egypte, puis la Turquie, et le Conseil de Coopération du Golfe (CCG). Le 27 mars, Wang Yi s’entretient avec son homologue et vice-premier ministre pakistanais, Mohammad Ishaq Dar. ( 2 987 signes. Mots-clés : Moyen-Orient ; Iran)
Le compte-rendu chinois indique que :
M. Dar a présenté les derniers développements de la situation en Iran ainsi que le point de vue pakistanais. Il a remercié la Chine de son soutien aux efforts de médiation du Pakistan, soulignant que le cessez-le-feu et le retour à la paix constituaient le souhait commun de toutes les parties.
Il a ajouté que le moment était venu de relancer les pourparlers de paix et que la communauté internationale devait encourager les États-Unis et l'Iran à revenir à la table des négociations afin de trouver une voie efficace vers la paix.
Le Pakistan et la Chine partagent les mêmes objectifs et adoptent la même position sur cette question, et le Pakistan se réjouit de jouer, aux côtés de la Chine, un rôle actif pour favoriser la paix et mettre fin au conflit.
Le 31 mars, la Chine et le Pakistan publient une proposition en 5 points « Initiative en cinq points de la Chine et du Pakistan pour le rétablissement de la paix et de la stabilité dans la région du Golfe et au Moyen-Orient » 中国和巴基斯坦关于恢复海湾和中东地区和平稳定的五点倡议
- Cesser les hostilités
- Ouvrir des pourparlers dans les plus brefs délais
- Assurer la sécurité des objectifs non militaires
- Garantir la sécurité des voies de navigation
- Assurer la primauté de la Charte des Nations unies
Je vous fournis ICI une traduction bilingue intégrale du communiqué.
Entretemps, le dimanche 29 et le lundi 30, se tenait à Islamabad une réunion entre le Pakistan, la Turquie, l’Égypte et l’Arabie saoudite, dans un format à quatre pour discuter officiellement d’une relance de pourparlers américano-iraniens.
Commentaire
Les États-Unis n’étaient pas présents autour de la table des quatre, mais tenus informés à distance.
Le communiqué sino-pakistanais en 5 points ressemble très fortement à un communiqué traditionnel chinois, toujours numéroté, qui reprend largement en les regroupant les éléments de langage du ministère chinois des affaires étrangères.
Il agrège les positions des pays du Golfe et des pays extra moyen-orientaux, sans négliger celles de l’Iran.
Il force à rendre cette opération de médiation et de communication la plus opératoire possible à l’avenir, au cœur de la cessation des hostilités et des modalités de désescalade.
Analyse
C’est assez habile car ce texte ouvre un nouveau champ des possibles à la diplomatie et force une voie vers un consensus, notamment au niveau du Conseil de sécurité de l’ONU.
La réunion d'Islamabad des 29 et 30 mars mérite attention : le format à quatre, réunissant Pakistan, Turquie, Égypte, Arabie saoudite, est inédit. Elle pourrait créer un précédent. Il émergerait désormais un espace de médiation régionale structuré, distinct du canal onusien, que Pékin et Islamabad chercheront à institutionnaliser.
A court terme, pour Pékin, l’essentiel est le gain de fonction qu’enregistre son entreprise de médiation, même si elle doit apparaître comme opportuniste en venant se plaquer sur les efforts réels du Pakistan, qui entretient avec l'Iran une relation de voisinage stratégique, et avec Washington une dépendance sécuritaire suffisamment pesante pour servir d'intermédiaire crédible des deux côtés.
Pour les États-Unis, cette « porte de sortie » sino-pakistanaise, probablement soutenue par l’Iran, est une voie sans issue.
6. OMC : de la bonne gouvernance de l’investissement
Le Ministre chinois du commerce Wang Wentao, et sa délégation, se sont rendus à Yaoundé, au Cameroun, pour participer à la 14ème réunion ministérielle de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) du 26 au 29 mars dernier.
Wang a rappelé la position chinoise :
La Chine estime qu'un système commercial multilatéral ouvert, inclusif, transparent et non discriminatoire sert les intérêts de tous et s'engage à préserver et à renforcer ce système fondé sur des règles par le biais de la réforme de l'OMC et de mesures concrètes. La présente communication expose la position de la Chine sur la réforme de l'OMC dans le contexte actuel.Cf. Bulletin #17 – Mémo 9 – La Chine prépare activement la 14ème Conférence ministérielle (MC14) de l’OMC
A l’occasion de cette « MC14 », Wang Wentao a fait de l’intégration de l’accord sur la facilitation de l’investissement pour le développement (AFID) un objectif explicite de son gouvernement.
Faciliter le commerce : l’AFID (ci-après IFD)
L’ objet principal de L’IFD est d’offrir aux investisseurs un cadre procédural transparent et stable. Wang Wentao a présenté l’IFD comme le premier accord multilatéral sur l’investissement à l’OMC et comme le premier accord économique et commercial centré sur le développement.
L’IFD est pour la Chine le rare accord qui lui permet d’être à la fois puissance normative, « championne » du développement, défenseure du multilatéralisme, sans s’exposer sur les sujets les plus sensibles de souveraineté économique. (Cf. mémo suivant)
Pékin, l’IDF est un outil qui rend l’investissement plus prévisible, plus pilotable, plus fluide, et surtout moins conflictuel. Les textes chinois consultés le disent clairement : cet accord doit créer un “référentiel mondial clair et cohérent”, réduire l’incertitude réglementaire, faciliter l’investissement, et ancrer les réformes nationales dans un engagement international commun.
En effet, pour Pékin :
L'accord de l'OMC sur la facilitation des investissements deviendra également un catalyseur essentiel pour soutenir les efforts nationaux et régionaux en matière de facilitation des investissements.
Idée de manœuvre
Comme l’IFD ne traite pas de l’ouverture du marché (market acess) ni de l’arbitrage investisseur-État (ISDS, voir infra), il ne force pas la Chine à céder sur les leviers les plus sensibles de souveraineté économique.
La « facilitation » est donc un outil de sélection et de stabilisation des flux d’investissement, pas seulement d’attraction quantitative, ce que Pékin appelle « l’ouverture sélective » ou « à la carte », sans conditions associées.
L’accord aura une portée extraterritoriale car il permet une ouverture en « revolving door » (双向开放). Il porte le principe de réciprocité au nom duquel la Chine, en l’occurrence, peut demander aux autres États d’offrir aux investisseurs chinois un environnement des affaires de même « qualité ».
Introduction et gain de fonction
Le 15e plan stipule d’importer en droit et en pratique administratives chinoises certains résultats normatifs négociés à l’OMC, dont l’IFD, avant même leur pleine multilatéralisation. Ce test pilote se fera notamment à Pékin :
Nous mettrons en œuvre en avant-garde les accords de l'Organisation mondiale du commerce sur le commerce électronique et la facilitation des investissements, afin d'améliorer l'efficacité des règlements transfrontaliers et de renforcer la normalisation de la dématérialisation des documents (15ème plan)
Le MOFCOM explique noir sur blanc que la Chine est le premier membre de l’OMC à mettre l’accord à l’essai, et que l’objectif est de produire des innovations institutionnelles (制度创新成果) puis d’en tirer des pratiques reproductibles et généralisables à l’échelle nationale, puis internationale.
Autrement dit, cette expérimentation domestique sert de banc d’essai pour fabriquer des instruments ensuite projetables vers l’extérieur, non des réformes internes.
Ces tests pilotes locaux permettront aligner progressivement l’environnement réglementaire chinois sur des règles multilatérales… qu’elle a contribué à écrire. C’est ce que Pékin entend par « alignement des règles » (规则对接).
Dans le processus d’alignement, elle introduira des « intrants » domestiques, ou gains de fonctions, plus compatibles à ses intérêts. C’est ce qu’elle a fait dans le manufacturing et en matière de brevets.
De plus, l’IFD cherche à éviter que la relation d’investissement entre dans un cycle contentieux : l’arbitrage international (ISDS). Sous couvert de “facilitation”, l’IFD organise un déplacement du traitement du risque : il ne s’agit plus de protéger l’investisseur par l’arbitrage, mais d’éviter en amont que la relation d’investissement ne devienne contentieuse. Pékin y voit une opportunité de déjudiciariser l’investissement au profit d’une ingénierie administrative en continue, celle-là même qui lui a permis, à son adhésion à l’OMC en 2001, d’internaliser une partie des règlements pour l’adapter à son appareil productif à l’export.
L’intérêt stratégique de l’IFD pour Pékin consiste à co-produire une norme globale et d’installer internationalement une certaine idée de la bonne gouvernance de l’investissement, ce qu’elle appelle dans son jargon, l’ouverture institutionnelle (ou systémique) (制度性开放).
Commentaire
Le socle, ou position de combat, composé du respect du principe de la Nation la Plus Favorisée (NPF) et du principe de non-discrimination reste objectivement utile à la Chine, parce qu’il la protège en tant que grand exportateur manufacturier contre une fragmentation complète des marchés.
Il est crucial pour elle que l’OMC ne meurt pas, même si elle ne veut pas une OMC trop intrusive. C’est pourquoi l’IFD est intéressante.
L’IFD participerait en effet à déjudiciariser de la relation d’investissement au profit d’une gouvernance administrative en droit ligne avec les initiatives de gouvernance globale portées par le PCC.
Je mets au conditionnel car l’IFD est ce qu’on appelle un accord plurilatéral (JCA) pour lequel la règle du consensus s’applique. Or, certains pays bloquent, comme l’Inde, la Turquie ou l’Afrique du Sud notamment. La Turquie aurait levé son « véto » le 26 mars dernier, tout en gardant de fortes réserves. Prétoria semble aussi reculer et ne plus faire obstacle, laissant l’Inde seule face à Pékin…(Cf. Mon mémo suivant)
Relié : dans Documentation infra
7. Chine-Inde : dissensions à l’OMC au sujet de l’investissement
Le 29 mars, l’incorporation de l’ Accord de facilitation de l’investissement pour le développement (AFID, IFD), dans l’Annexe 4 des accords de l’OMC a une nouvelle fois échoué.
L'Accord de Marrakech (1994) qui a créé l'OMC comporte quatre annexes. L'article X.9 de l'Accord OMC prévoit que, sur demande des membres parties à un accord plurilatéral, la Conférence ministérielle peut décider exclusivement par consensus d'ajouter cet accord à l'Annexe 4.
L'Annexe 4 contient actuellement les accords « plurilatéraux » de l'OMC, c'est-à-dire des accords qui ne lient que les membres qui les ont acceptés (contrairement aux accords multilatéraux qui lient tous les membres). L'Accord sur les marchés publics (AMP) en est l'exemple historique.
En pratique : tant que l'IFD n'est pas intégré à l'Annexe 4, il existe juridiquement dans le vide, c'est un accord entre États, mais sans le statut, les mécanismes institutionnels, ni les ressources de l'OMC. L'intégration dans l'Annexe 4 est nécessaire pour que les membres parties à l'IFD puissent enclencher leurs procédures internes de ratification, afin que l'accord produise effectivement ses effets. Sans cela, pas d'entrée en vigueur, pas de comité de suivi, pas d'assistance technique formelle adossée à l'OMC.
Nous avons traduit intégralement le discours du ministre chinois du commerce,
Voici le texte et sa traduction. et un extrait clé :
Mesdames et Messieurs les délégués, la mise en œuvre et l'entrée en vigueur de l'accord se heurtent encore à certains défis : certains membres n'ont pas encore adhéré, et plusieurs questions de détail requièrent de plus amples consultations.
Quels membres, et quels « détails » ?
L’un des « défis » désigne aujourd’hui précisément l’Inde, et le « détail » l’annexe 4 de l’accord.
L'Inde bloque l'inclusion en soutenant qu'il n'existe aucun mandat multilatéral pour les questions d'investissement depuis la décision du Conseil général de 2004 d'exclure l'investissement du Programme de Doha.
Une première inflexion est apparue lors du Conseil général de décembre 2025, lorsque l'Afrique du Sud a indiqué que sa position avait évolué et qu'elle ne s'opposerait plus à l'accord, laissant l'Inde comme principal opposant.
Pour Delhi, l'investissement n'est pas suffisamment lié au commerce pour relever du mandat de l'OMC ; les Joint Statement Initiatives contournent le consensus et créent un système à deux vitesses. L'IFD pourrait ouvrir la voie à d'autres accords plurilatéraux qu'elle veut tenir hors de l'OMC
Le 29 mars, le ministre indien du Commerce Piyush Goyal a donc déclaré :
« À la MC14, s'inspirant de la philosophie de Gandhi sur la primauté de la vérité sur le conformisme, l'Inde a eu le courage de se tenir seule sur la question litigieuse de l'Accord IFD et n'a pas accepté son incorporation dans le cadre de l'OMC en tant qu'accord relevant de l'Annexe 4 »
Réactions en Inde
Les grands médias indiens célèbrent en majorité cet acte de refus et a défendu le multilatéralisme “authentique” contre ce qui est décrit comme une dérive procédurale ouvrant la voie cela à une organisation à géométrie variable dominée par des coalitions de pays avancés. Ils relèvent aussi le coût politique pour l’Inde d’apparaitre la principale obstruction à l’accord après le retrait de l’objection turque.
The Economic times indien indique que (traduction) :
« L'Inde s'est également opposée à une proposition menée par la Chine (China-led proposal ») visant à intégrer un cadre de « facilitation des investissements pour le développement » au sein de l'OMC par la voie plurilatérale prévue à l'annexe 4, au motif qu'une décision de l'OMC de 2004 interdit toute négociation sur la facilitation des investissements ».
Réactions en Chine à la suite du blocage indien
Le MOFCOM, tente de retenir les points positifs de la MC14, indiquant que 129 membres parties à l'IFD ont publié « une déclaration ministérielle conjointe », le 29 mars, soulignant un « soutien politique sans précédent et une participation élargie », le Bangladesh s’étant rallié en cours de conférence.
Dans la presse en revanche, les propos sont explicites. Un commentaire relayé sur Tencent affirme, par exemple, que “128 pays soutiennent” l’accord et que l’Inde est devenue “la voix la plus dure” du camp opposé, en soulignant que l’IFD était censé aider précisément les économies du Sud à améliorer leur environnement d’investissement. Bien qu’insuffisant pour représenter la ligne officielle, ce type d’opinion montre qu’une partie de la sphère médiatique chinoise lit le blocage indien comme une obstruction caractérisée.
Malgré un soutien politique réaffirmé, l’IFD n’est pas ajouté à l’Annexe 4 de l’Accord OMC. Il n’est donc pas réencastré dans le cadre juridique de l’organisation.
8. Quelle place pour Taiwan dans les enceintes multilatérales ?
Le 20 mars dernier, à quelques jours de la 14e Conférence ministérielle de l’OMC (MC14), qui s’est tenue du 26 au 29 mars 2026 à Yaoundé, Taïwan a annoncé qu’il ne participerait pas à la réunion après un différend avec le Cameroun sur la manière dont sa délégation était désignée dans les documents d’entrée sur le territoire. (4 834 signes ; Motc-clés : OMC ; Taiwan)
Le ministère taïwanais des Affaires étrangères (MOFA) a déclaré que le Cameroun avait inscrit la délégation sous l’intitulé “Taiwan, Province of China”* dans les documents de visa. Taipei a protesté, puis a indiqué qu’un document de substitution fourni ensuite par les autorités camerounaises restait problématique : absence de mention de nationalité, fautes dans les noms anglais des délégués, et erreurs sur le sexe de presque tous les membres de la délégation. Taïwan a donc décidé de ne pas se rendre à la MC14 :
« Le ministère des Affaires étrangères (MOFA) souligne que Taïwan a adhéré à l’OMC en tant que territoire douanier distinct et qu’il n’est subordonné à aucun autre membre.
La désignation du Cameroun est manifestement incompatible avec le statut de membre de Taïwan et sa position au sein du cadre de l’OMC. Malgré les efforts répétés de la Mission permanente de Taïwan auprès de l'OMC pour dialoguer avec le Secrétariat et le directeur général de l'OMC, ainsi que l'aide active d'autres membres, notamment les États-Unis, le Japon et les alliés diplomatiques de Taïwan, le Cameroun n'a pas assumé ses responsabilités en tant qu'hôte de cette année, insistant au contraire sur le fait que sa désignation inappropriée de visa pour Taïwan relevait de sa politique étrangère.
----- *Note : Au sein de l’OMC, Taïwan ne participe pas sous le nom de “province de Chine”, mais sous la dénomination officielle “Separate Customs Territory of Taiwan, Penghu, Kinmen and Matsu (Chinese Taipei)”. L’OMC indique que Taiwan participe aux conférences et travaux de l’OMC sous cette dénomination officielle depuis le 1er janvier 2002 -----
Le 24 mars, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Lin Jian, a déclaré que le principe d’une seule Chine constituait le “préalable politique” à la participation de la région de Taïwan à l’OMC. Pékin a aussi accusé les autorités du DPP d’instrumentaliser politiquement l’incident.
Pendant ce temps-là, au Congrès américain…
Le 20 mars, lors d’une audition (hearing) de la House Appropriations Committee, plus précisément de sa sous-commission National Security, Department of State, and Related Programs, le représentant américain à l’ONU, Mike Waltz, est interrogé par John Moolenaar, qui préside le Select Committee sur le PCC, sur l’influence chinoise dans le système onusien :
Réponse de Mike Waltz (traduction) :
Le soutien constant à la participation effective de Taïwan au sein des organisations internationales constitue un élément clé de notre mission ici. Le monde bénéficie de l'expertise et des ressources de Taiwan pour relever certains des défis les plus critiques, notamment grâce à la technologie qu'ils apportent.
« Les Etats-Unis s’opposent, par exemple, à l’utilisation abusive et à la déformation intentionnelles par la Chine d’une résolution adoptée par l’Assemblée générale ici. La résolution 2758, qui s’inscrit dans le cadre des efforts plus larges de la chine pour isoler Taïwan de la communauté internationale. Nous nous sommes opposés à cela, je pense, de manière très énergique et, espérons-le, efficace »
Le 25 mars, le Select Committee publie un communiqué de presse : Moolenaar, Khanna Slam China’s Interference After Taiwan Blocked from WTO Ministerial Conference, où il est dénoncé que:
Cameroon’s decision to effectively exclude Taiwan from the 14th WTO Ministerial Conference in Yaoundé is another troubling example of China’s continued efforts to manipulate multilateral institutions.
Commentaire :
L’audition était menée, côté majorité républicaine, par Mario Díaz-Balart (R-Florida), qui préside cette sous-commission. Son objet portait sur contrôle budgétaire et de supervision relevant de la commission des crédits de la Chambre, non sur Taiwan.
Elle a cependant fait état d’une offensive plus générale contre la bureaucratie onusienne et ses vulnérabilités, dont l’influence chinoise dans le système onusien qui constitue une illustration flagrante de ce phénomène, aux niveaux du Conseil des droits de l’homme et surtout l’OMS, accusée d’avoir, selon Diaz-Balart, “courtisé la Chine communiste pendant le Covid tout en excluant Taïwan”.
--Note explicative : sur le Select Committee on the CCP : Créé en janvier 2023, le Select Committee on the Chinese Communist Party est une commission spéciale bicamérale de la Chambre, sans juridiction législative directe mais dotée d'un mandat d'investigation et de recommandation couvrant l'ensemble des dimensions de la compétition stratégique avec Pékin (économique, technologique, militaire…). Présidé depuis 2025 par John Moolenaar (R-Michigan), il fonctionne de manière bipartisane, Ro Khanna (D-Californie) en est le membre démocrate de référence, comme le montre leur communiqué commun du 25 mars sur la MC14. Son influence dans le processus de décision tient à sa capacité à produire des rapports faisant autorité et à coordonner, en amont, les positions entre commissions permanentes (Affaires étrangères, Armed Services, Renseignement, Crédits), ainsi qu’ à imposer des cadres interprétatifs qui structurent ensuite le débat législatif. Il a joué un rôle central dans la construction du consensus bipartisan ayant conduit à la loi sur TikTok et au renforcement des contrôles à l'exportation. Dans le cas présent, le rapport sur l'influence chinoise à l'ONU, publié quelques jours avant l'audition du 20 mars, illustre cette fonction d'agenda-setting : Moolenaar introduit ses propres travaux comme cadre de questionnement à l'ambassadeur Mike Waltz, colorant au passage une audition budgétaire en tribune pour la politique Chine-ONU de l'administration---------
9. Chine-Taiwan : Pékin relance son processus politique d’unification
Le 30 mars, Song Tao, le directeur du bureau des affaires taiwanaises du Comité central du PCC a annoncé que Xi Jinping invitait la présidente du KMT, Cheng Li-wun, à se rendre en Chine, du 7 au 12 avril prochain :
Depuis son entrée en fonction, la présidente du Kuomintang,Cheng Li-wun, a exprimé à plusieurs reprises son souhait de se rendre en visite sur le continent. Afin de promouvoir les relations entre le Parti communiste chinois et le Kuomintang ainsi que le développement pacifique des relations entre les deux rives du détroit, j'ai été chargé d'annoncer que le Comité central du Parti communiste chinois et le secrétaire général Xi Jinping accueillent favorablement et invitent la présidente Cheng Li-wun à se rendre, à la tête d'une délégation du Kuomintang, en visite dans la province du Jiangsu, à Shanghai et à Pékin, du 7 au 12 avril.
A Taiwan , les réactions sont vives. En majorité, elles interprètent cette visite comme un acte politique fort et à risque. Le ministre du MAC, le Mainland Affairs Council, Chiu Chui-cheng (DPP), rappelle qu’aucun groupe ne peut conclure d’accord politique avec le PCC sans autorisation gouvernementale.
Pour le maire de Kaosiung, Chen Chi-mai (DPP), il faut que Cheng Li-wun “parle pour Taïwan”, par exemple en demandant une baisse des exercices militaires chinois, une critique, mais formulée en termes d’attentes politiques concrètes vis-à-vis de la visite. 鄭麗文應邀率團訪中 陳其邁:希望幫台灣講話
La Présidence taiwanaise replace pour sa part ce projet de visite dans le contexte politique interne et international :
Traduction de son communiqué du 30 mars :
Le Bureau présidentiel a indiqué aujourd’hui qu’il suit de près la possible rencontre entre la présidente du Kuomintang,Cheng Li-wun, et le dirigeant chinois Xi Jinping.
Le porte-parole de la présidence a déclaré que les échanges entre les deux rives du détroit doivent être menés dans le respect de la souveraineté nationale, de l’ordre constitutionnel et du système démocratique de Taïwan.
Le porte-parole a également souligné que toute interaction impliquant des questions politiques doit être traitée avec prudence et ne doit en aucun cas porter atteinte aux intérêts nationaux.
Par ailleurs, le Bureau présidentiel a indiqué que, face à la situation sécuritaire actuelle, Taïwan doit continuer à renforcer ses capacités de défense et à accroître sa résilience nationale.
Concernant le budget spécial de défense proposé par le gouvernement, la présidence a indiqué que ce budget vise à répondre aux menaces régionales et à renforcer les capacités de défense globale de Taïwan.
Cependant, ce budget fait actuellement l’objet de discussions et de désaccords au Yuan législatif.
La présidence a également indiqué que les États-Unis et des responsables du Congrès américain suivent de près la situation, notamment la visite de Cheng Li-wun en Chine ainsi que la position du Kuomintang sur les questions de défense.
Le Bureau présidentiel a réaffirmé que Taïwan continuera à coopérer avec ses partenaires internationaux afin de maintenir la stabilité régionale et de garantir la sécurité nationale.
Commentaire
Le PCC poursuit la séquence d’échanges de haut niveau avec le KMT ouverte à l’automne dernier avec la visite en Chine de Hsiao Hsu-tsen, vice-président du KMT.
Le gouvernement taiwanais et une majorité des Taiwanais jue très sévèrement cette "diplomatie des partis politiques", conduite par le PCC.
Pékin exercera une pression continue sur le KMT et sur Washington d’ici aux élections locales de l’automne prochain avec, en ligne de mire l’installation d’un prochain président et gouvernement taiwanais favorables à son projet d’unification.
Dans ma note pour l’Institut Thomas More, « Pékin et la question taiwanaise à l’heure de l’administration Trump 2 » ( avril 2025), j’entrevoyais la montée en puissance du processus politique d’unification. Au centre de l’équation depuis lors, les ventes d’armes américaines et la passation du budget taiwanais de la défense.
10. Pékin se positionne en vue de la 11e conférence d’examen du Traité de non-prolifération (TNP)
La 11ème conférence d’examen du TNP doit s’ouvrir à New York le 27 avril prochain à New York.
Le 30 mars, un journaliste du Global Times interroge le porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères :
Global Times : Selon certaines informations, du 24 au 27 mars, le ministère des Affaires étrangères a organisé un séminaire international intitulé « Promouvoir le multilatéralisme et développer la diplomatie du contrôle des armements », ainsi qu’une visite de sites nucléaires retirés du service. Pourriez-vous nous donner davantage de détails sur ces activités ?
Porte-parole : Du 24 au 27 mars, le ministère des Affaires étrangères a en effet organisé à Pékin un séminaire international intitulé « Promouvoir le multilatéralisme et développer la diplomatie du contrôle des armements », accompagné d’une visite de sites nucléaires retirés du service. Les représentants étrangers participant au séminaire ont visité des entreprises de l’industrie nucléaire chinoise et se sont rendus à Chongqing pour inspecter des installations nucléaires chinoises mises à l’arrêt.
Il s’agit d’une activité diplomatique importante par laquelle la Chine promeut la mise en œuvre de ses initiatives en matière de gouvernance mondiale et de sécurité globale, soutient le rôle des Nations unies dans le domaine du contrôle des armements et contribue à la préservation du système international de maîtrise des armements.
Les différentes parties ont mené des échanges approfondis sur la mise en œuvre du multilatéralisme dans le domaine du contrôle des armements, sur la conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, sur la gouvernance des technologies émergentes, ainsi que sur le droit des pays en développement à l’utilisation pacifique des technologies.
Ces échanges ont permis de renforcer la compréhension mutuelle des politiques de contrôle des armements, d’approfondir la confiance stratégique et d’insuffler un nouvel élan au processus international de maîtrise des armements.
Commentaire :
Depuis l’expiration du traité New Start, en février dernier, Pékin veut apparaitre l’élément pro-actif de la défense du cadre multilatéral de non-prolifération et prépare les termes et principes des discussions. L’initiative poursuit au moins trois objectifs :
- La Chine se positionne comme défenseur du multilatéralisme dans un contexte de désarticulation des mécanismes bilatéraux russo-américains.
- L’insistance sur les technologies émergentes et sur les droits des pays en développement vise à élargir le périmètre du TNP au-delà de la stricte dissuasion nucléaire.
- La visite de sites nucléaires à Chongqing constitue un signal calibré : démonstration d’ouverture limitée, dans un cadre maîtrisé et à rebours des critiques sur son opacité nucléaire, mais sans basculement vers des mécanismes de vérification intrusifs à l’occidentale.
11. (brève) Chine–Samoa : reprise de contact politique sous fond de contestation interne
Du 26 au 28 mars 2026, Qian Bo, envoyé spécial du gouvernement chinois pour les affaires des îles du Pacifique, s’est rendu à Samoa. Il y a rencontré le Premier ministre samoan Laaulialemalietoa Leuatea Polataivao Fosi Schmidt, élu en août 2025. Ce dernier occupe par ailleurs des fonctions structurantes dans les réseaux d’influence pro-chinois :
- président de l’Association d’amitié Samoa–Chine ;
- représentant de Samoa au conseil de l’Association d’amitié Pacifique–Chine.
Le compte rendu officiel chinois de la rencontre reste minimal :
« Les deux parties ont procédé à un échange de vues approfondi sur les relations sino-samoanes et les questions d’intérêt commun ».
Commentaire
La visite de Qian Bo vise à sécuriser la relation bilatérale après une alternance politique contestée à Apia. L’élection d’août 2025 reste contestée, dans un environnement où la question de l’influence chinoise est politisée.
En décembre, l’ambassadeur chinois à Samoa avait publié une tribune au ton défensif, insistant sur le caractère « fondamental » de la relation bilatérale : « China-Samoa friendship is in the fundamental interests of the two peoples ».
Relié : Samoa Just Had An Election. Was China the Real Winner? – The Diplomat
▶ Influence et ingérences
12. Philippines-Chine : vers une localisation du renseignement chinois
Selon un article du South China Morning Post, reprenant largement les informations de la presse philippine de ces dernières semaines, les autorités philippines - les forces armées et les services de contre-ingérence - ont annoncé l’arrestation d’au moins trois ressortissants philippins soupçonnés d’avoir collecté et transmis des informations sensibles à des interlocuteurs liés à la Chine. Deux d’entre eux seraient des employés civils du ministère philippin de la Défense ; un autre serait un homme d’affaires ayant obtenu des informations via une relation au sein des garde-côtes philippins. Le principal porte-parole militaire cité est le contre-amiral Roy Vincent Trinidad.
La Chine, par la voix de son ambassade à Manille et du ministère des affaires étrangères, a rejeté ces accusations. D’après le récit philippin, certaines activités reprochées remonteraient à plusieurs mois, voire à quelques années, selon les cas individuels.
Les suspects auraient transmis des informations à caractère sensible, notamment sur les missions de rotation et de ravitaillement liées au théâtre de la mer de Chine méridionale, en particulier autour de Palawan. L’un d’eux aurait aussi fourni des analyses sur les positions de l’armée philippine et, selon les autorités philippines relayées par la presse, certains documents classifiés. Un des canaux de communication allégués reposait sur un téléphone modifié utilisant une messagerie dissimulée dans le jeu Tetris ; des paiements auraient été remis en liquide, cachés dans de fausses livraisons de nourriture.
Le cœur géographique du dossier est Palawan, province stratégique de l’ouest philippin tournée vers la mer de Chine méridionale. L’article relie explicitement cette zone à la base navale d’Oyster Bay et à la présence de la Task Force Ayungin, ainsi qu’à un centre de fusion de commandement et de contrôle américano-philippin.
Côté philippin, l’idée centrale est que ces informations auraient pu aider à anticiper ou exploiter les mouvements philippins dans le contentieux maritime avec la Chine. L’un des suspects aurait même regretté avoir transmis des données de déploiement pouvant avoir contribué à l’incident d’août 2024 près de Sabina Shoal.
Commentaire
Le modus operandi chinois semble avoir évolué à la suite de plusieurs affaires présumées d’espionnage impliquant des ressortissants chinois ou d’ascendance chinoise vers des recrutements directs de Philippins ayant un accès à des informations utiles. Le levier principal serait financier.
En 2024, le précédent emblématique d’Alice Guo défraya la chronique : ex-maire de Bamban, identifiée par les autorités philippines comme la ressortissante chinoise Guo Huaping, elle aurait utilisé une fausse identité philippine pour accéder à une fonction élective locale. Son cas a cristallisé aux Philippines la crainte d’une infiltration par des ressortissants chinois opérant sous couverture locale.
Récemment, le Conseil de sécurité national philippin a confirmé l'existence d'un « programme de lutte contre les menaces internes » (Insider Threat Program) auquel participent diverses agences gouvernementales nationales. Sous l’impulsion de députés, les autorités philippines élaborent depuis 2025 un projet de révision de la loi anti-espionnage en prévoyant des peines plus sévères.
13. L’interculturalité, un cheval de Troie dans la relation franco-chinoise
Demain, vendredi 3 avril, se tient un séminaire "Mieux Comprendre la Chine" du Comité France Chine (MEDEF), animé et présenté par des « knowledge partners KP », à destination des nouveaux membres 2025 et 2026.
De 9h30 à 10h30, quatre « sachants » auront à traiter « le positionnement chinois dans le nouvel ordre géopolitique et géoéconomique mondial ».
Après une immersion juridique proposée par l’AFCDE, l’Association franco-chinoise pour le droit économique, les participants relèveront la tête autour d’une séance sur « l’interculturalité France-Chine dans le monde des affaires : quels enjeux et quels enseignements ? », avec notamment la docteure Zheng Yan, objet d’un précédent mémo.
Cf. Bulletin #21 – Mémo 11 – Au sujet d’une autre AEC : Association Entrepreneurs Clubs France ChineCommentaire
Ce séminaire étant proposé aux nouveaux membres, on ne peut le blâmer de vouloir les initier à la réalité chinoise contemporaine. Néanmoins, quelques indices permettent de douter de sa vertu initiatique. Les trois sessions proposées risquent d’effleurer leur sujet – dont le challenge de présenter « la géopolitique chinoise » en une quinzaine de minutes, et de rien apprendre à nos jeunes pousses en quêtes d’informations stratégiques et de compétences nouvelles.
Pire, la seule présence de cette antienne de « l’interculturalité » aux théories comportementales biaisées est susceptible de ruiner les efforts de nos partenaires et sachants des deux sessions qui la précèdent, et de plonger l’auditoire dans un « piège mentaliste » usé à la corde, mais qui revient inlassablement à la charge.
Ressortir aujourd’hui, en 2026, l’argument culturel comme sésame d’une réussite assurée en Chine est un contre-sens total et documenté. Il constitue, avec son principe d’action des « guanxi », la négation même de la recherche d’un rapport de force que l’on souhaiterait, à moins d’être étrangement constitué, à son avantage dans une relation avec un partenaire comme avec un concurrent, a fortiori avec un adversaire.
L'interculturalité, dans sa version sérieuse, est un outil d'ajustement tactique conscient, non de l’effacement, et à condition de la manier comme un instrument d'analyse du rapport de force, non comme des invitations à la déférence. Or c'est précisément ce glissement que l'on observe dans la « version franco-chinoise » du concept : sous couvert de « compréhension mutuelle », on finit par intérioriser les codes de l'interlocuteur chinois , les guanxi, la relation personnelle comme mode de contractualisation informelle, au détriment de la règle de droit, qui se voit contournée, et de la symétrie des engagements.
Le résultat n'est pas un dialogue enrichi mais une relation d'interdépendance dont les termes ont été fixés par une seule partie. Présenter cela comme une compétence stratégique à acquérir, c'est confondre l'adaptation avec la soumission organisée.
▶ Documentation & agenda
◇ Documentation et études
- Chine-Russie-Iran
How Russia and China are winning the war in Iran | PIIE How Russia and China are winning the war in Iran, le 30 mars 2026, par Elina Ribakova (PIIE) et Alicia García-Herrero (Bruegel). Le texte constate que la guerre en Iran profite à la Chine parce qu’elle laisse Washington s’enliser, lui donne de la marge en Indo-Pacifique, lui permet de sécuriser une partie de ses approvisionnements par des canaux propres, et lui offre même un retour d’expérience stratégique sur les opérations navales américaines.
- Europe-Chine
Beijing hold’em: European cards against Chinese coercion – European Council on Foreign Relations, le 31 mars 2026, par Tobias Gehrke, ECFR. L’étude soutient une thèse simple et offensive : l’Union européenne est entrée dans une phase où la simple “réduction des dépendances” ne suffit plus face à la coercition chinoise. l’Europe doit compléter la résilience par une doctrine de dissuasion économique. Au final, l’UE doit cesser de traiter la coercition comme un problème de résilience uniquement, et la traiter comme un problème de rapport de force.
- Chine-Russie-Europe
Dealing with a Two-Faced China: From Global Trade to Russia, mars 2026, China Trends n°25, avec François Godement, Yuri Poita, Jacob Junter, Institut Montaigne. Résumé : Bien que la position officielle de Pékin n'ait pas changé depuis 2022, l'attitude réelle a glissé de manière très significative en faveur de la Russie au cours des quatre dernières années. Selon l’un des auteurs, la Chine relaye les récits pro-russes, blâmant l'Occident et dédouanant la Russie, sur toutes ses plateformes (médias, réseaux sociaux, cercles d'experts). De plus, les diplomates chinois tenteraient activement de saper les initiatives de paix ukrainiennes en essayant de convaincre les Européens d'arrêter de soutenir Kiev et de céder aux exigences russes. Enfin, l’idée selon laquelle il faudrait passer de l'interdépendance à un « enchâssement mutuel » (从相互依赖到相互嵌入) reviendrait à inviter à la réindustrialisation le pays même qui pilote la désindustrialisation européenne. Les dépendances évoluent dans un sens défavorable à l'Europe. Sans action décisive, s'expose à devenir une périphérie de l'écosystème productif chinois. Commentaire : à lire en intégralité.
- OMC-UE-CPTPP-Chine
After the Rupture: EU-CPTPP Responses to a Changing Global Trading Order, mars 2026, par Elvire Fabry, Arancha González Laya, et Nicolas Köhler-Suzuki, Institut Jacques Delors (EU-CPTPP Dialogue). L’axe UE–CPTPP devient une coalition de stabilisation. L’enjeu est de préserver un espace de commerce prévisible, compatible avec l’OMC, tout en travaillant aussi en dehors de celle-ci si nécessaire : agir hors OMC n’est plus tabou afin de soutenir la réforme du système et sans attendre un consensus global devenu improbable.
Relié :
-Le communiqué conjoint UE–CPTPP à la MC14
-La note de la Commission sur l’issue de la MC14
- Ingérences transnationales
Perpetrators and methods of transnational repression and possible counter strategies, Janvier 2026, par Nate SCHENKKAN, Zselyke CSAKY, Emile DIRKS, Alexander DUKALSKIS, External Policies Analysis and Support Unit du Directorate-General for External Policies de l’UE.
La « répression transnationale », définie comme l’action d’un État qui poursuit, intimide ou réduit au silence des individus à l’étranger, est devenue une menace systémique pour les démocraties européennes. L’étude décrit un nouveau champ de conflictualité infra-étatique dans lequel certains Etats intimident diasporas et opposants, réduisent la participation politique et cherchent, in fine à affaiblir les démocraties de l’intérieur, sous le seuil de la guerre. L’UE est directement concernée (139 incidents sur son territoire), et sa réponse, insuffisante. Concrètement, le pays cible peut être victime d’actes de coercition par procuration(pression sur les familles restées au pays), de répression numérique (surveillance, hacking, doxxing), d’abus des instruments juridiques internationaux (notices Interpol, extraditions…) d’actions physiques violentes (enlèvements, agressions, détentions…) avec une tendance à l’externalisation et la sous-traitance. La Chine (P33 à 39) est explicitement classée parmi les États clés pratiquant la répression transnationale, aux côtés de la Russie, de l’Iran et de la Turquie.
◇ Conférences à venir
Le 9 avril, 12h-13h : Same engine, new fuel? China's economic model and the AI bet, avec Ben Bland, David Lubin
Le 14 avril, 18h-19h15 : Implementing a Low-Carbon Future: Climate Leadership in Chinese Cities, German Institute for Global and Area Studies (GIGA), avec Gong Weila
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