Bulletin n°18 : Iran-Israël-Etats-Unis, une autre guerre que la Chine ne veut pas voir

Le vrai 15e Plan s’écrit en province ; la Banque centrale et le yuan offshore ; l' assurance au service de l’ambition technologique chinoise ; Chine-Iran-pays du Golfe et Détroit d’Ormuz : la Chine a-t-elle un autre choix que la retenue ? Câbles-sous-marins ; Panama, Pékin temporise

Bulletin n°18 : Iran-Israël-Etats-Unis, une autre guerre que la Chine ne veut pas voir
Double session parlementaire, Pékin, le 4 mars 2026

📋 Structure de ce Bulletin

  • Édito
  • ▶ Politique intérieure
    • 1. [Le vrai 15e Plan s’écrit en province]
    • 2. [La Banque centrale met en place un robinet macro-prudentiel du yuan offshore]
    • 3. [Dérisquer la puissance : l’assurance au service de l’ambition technologique chinoise]
    • 4. [Wang Yi : de la gouvernance des droits de l’homme]
    • ▶ Politique extérieure
    • ▶ Influences et ingérences
    • ▶ Documentation & Agenda

      Edito

      Pékin s’apprête à entrer, comme chaque année, dans ses deux semaines de grand théâtre politique : ballet de limousines noires, va-et-vient de délégations provinciales et mise en scène soigneusement chorégraphiée autour de la session plénière de l’Assemblée nationale populaire. Chaque soir, à la télévision nationale, l’actualité liée à l’Iran et au Moyen-Orient ne dépasse pas trois minutes, reléguée en fin de journal.

      Ce contraste ne dit rien de l’importance stratégique de la crise aux yeux de l’élite du Parti communiste chinois. Il dit en revanche beaucoup de la hiérarchie que le pouvoir entend imposer à l’espace informationnel : pour l’opinion publique, le conflit doit rester périphérique.

      Sans surprise, l’agenda politique interne et la mise en valeur du leadership dominent les gros titres en ce début d’année. Les provinces défilent à Pékin pour promouvoir leur feuille de route économique pour les cinq prochaines années.

      Cette mise en sourdine médiatique n’efface pourtant pas les contraintes stratégiques qui se resserrent autour de la Chine.

      Ses positions seraient fragilisées dans le golfe en cas de fermeture prolongée du détroit d’Ormuz. En Amérique latine, la montée en puissance de la politique américaine dans « son » hémisphère occidental réduit son espace de manœuvre. En Asie enfin, de Tokyo à Manille, son autorité est de plus en plus contestée.

      Si Pékin cherche à préserver les conditions d’un possible consensus avec Washington sur ses priorités — Taïwan, accès aux technologies américaines — il s’efforce simultanément de contenir le renforcement de l’axe Washington-Tokyo dans les domaines de la défense, de l’industrie et des technologies. Ce resserrement complique son calcul stratégique pour assurer, à terme, la supériorité navale et aérienne dans le Pacifique occidental.

      La mise en danger de ses approvisionnements énergétiques au Moyen-Orient, l’étau américain en Amérique latine, la contestation croissante de son leadership en Asie, son arrière-cour stratégique : l’accumulation de ces pressions, perçues ou réelles, conduira-t-elle la Chine à ajuster sa posture extérieure ? Et, le cas échéant, avec quel impact sur son agenda intérieur ?


      ➔ Dans ce Bulletin 12 Mémos

      ▶ Politique intérieure

      1. Le vrai 15e Plan s’écrit en province

      Le Bureau politique du Comité central du Parti communiste chinois s'est réuni le 27 février pour examiner le projet de plan quinquennal pour le développement économique et social que le Conseil d'État soumettra pour examen à la quatrième session de la 14e Assemblée populaire nationale (ANP), ainsi que le projet de rapport sur le travail du gouvernement. Cependant, ce sont les plans provinciaux qui doivent attirer plus particulièrement notre attention. ( 3 168 signes. Mots-clés : 15ème plan ; provinces ; intelligence artificielle)

      Une compétition provinciale sous pilotage central

      Comme chaque année, les « deux Sessions » produisent une abondance de déclarations nationales soigneusement mises en scène. Il n’y aura pas grand-chose à retirer d’une telle prose d’ici les premiers textes réellement programmatiques qui devraient être rendus publics à partir de la semaine prochaine ou la suivante..

      Ce qui retient moins l'attention et s'avère souvent plus révélateur sont les plans provinciaux qui remontent à Pékin en amont de la session plénière. En 2026, première année du 15e Plan quinquennal, ces plans offrent une cartographie concrète des priorités réelles au niveau national, des ambitions sectorielles et des tensions entre régions et provinces, et entre leurs entreprises.

      Contrairement aux grandes orientations nationales formulées en termes généraux, les rapports de travail provinciaux contiennent des objectifs chiffrés, des calendriers législatifs et des engagements budgétaires.

      Pékin organise une compétition techno-législative.

      Pratiquement toutes les grandes provinces ont inscrit à leur agenda 2026 un « règlement de promotion du développement de l'intelligence artificielle ». Le phénomène rappelle la course aux zones économiques spéciales des années 1990, transposée sur le terrain législatif et technologique.

      Sur le seul domaine de l'IA, Beijing, Guangdong, Jiangsu, Zhejiang et le Sichuan publient simultanément des textes réglementaires similaires, chacun revendiquant un positionnement distinct : gouvernance urbaine pour Beijing, intégration dans la chaîne industrielle complète pour Guangdong, objectif de +20 % de chiffre d'affaires IA pour le Zhejiang, « premier centre national d'innovation IA » pour le Hunan, etc.

      Cette concurrence crée une pression normative vers le haut, chaque province cherchant à signaler son sérieux à Pékin, mais elle génère aussi, comme toujours, un risque de duplication coûteuse, suivie en règle générale d’une période d’assainissement  et de restructuration dudit secteur. De plus, il convient de distinguer l’annonce et le fait.

      Le Sichuan à l’honneur

      La province du Sichuan aligne 84 projets législatifs inscrits au programme 2026, dans l’IA, l’économie basse altitude, la cybersécurité , et quelques annonces spectaculaires dans les technologies de rupture : premier robot humanoïde-panda (锦宝·J-PANDA), premier ordinateur quantique spécialisé déployé dans un supercentre de calcul national, première entreprise de BCI (interface cerveau-machine) à technologie ultrasonore. Ces projets sont formellement inscrits et adossés à des acteurs identifiés.

      Des mécanismes de financement soutenables ?

      L'architecture du financement repose sur 46 fonds gouvernementaux d'orientation (guiding funds) - Objectif :  86 milliards de yuans - un mécanisme État–banques–garants avec plafond de compensation à 50 % des pertes, et un fonds « industries du futur » de Chengdu affiché à plus de 100 milliards. Les fonds publics jouent le rôle de LP subordonné, absorbant les pertes en premier pour attirer le capital privé (levier cible 1:4).

      Ce cadre est solide sur le papier, mais précision importante : sur les 100 milliards de yuan annoncés, 4 milliards de sous-fonds sont effectivement signés et environ 1,5 milliard réellement versé à ce stade. Les 80 milliards d'« intention d'investissement » (意向投资金额) représentent un horizon à 3-5 ans sans valeur contractuelle immédiate.

      Le test de crédibilité : 2027

      La trajectoire annoncée, 20 milliards versés fin 2026, 60 milliards cumulés en 2027, 300 milliards investis en 2028, implique une accélération d'un facteur cinq sur la dernière année. La matérialisation des premiers cas de sortie (IPO, acquisitions) prévus en 2027 constituera le vrai test.

      🏷️ 15ème plan provinces intelligence artificielle
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      2. La Banque centrale met en place un robinet macro prudentiel du yuan offshore

      Le 27 février, la Banque populaire de Chine annonce une série de mesures visant à soutenir et à réglementer les opérations de financement interbancaire transfrontalier en yuan. ( 1 643 signes. Mots-clés : PBoC ; yuan )

      La Banque populaire de Chine (PBoC), la banque centrale chinoise, institue un plafond de net lending (solde net des créances interbancaires transfrontalières en yuan) applicable aux opérations de financement interbancaire transfrontalier en yuan entre banques domestiques et institutions étrangères (repos, account financing, autres créances).

      Ce plafond est indexé aux fonds propres (Common Equity Tier 1) ou dépôts en yuan selon la catégorie d’établissement et multiplié par des paramètres transfrontaliers et macroprudentiels ajustables par la PBoC.

      Les 27 principales banques sont supervisées directement par le siège de la PBoC ; les autres relèvent des antennes locales. Les banques rurales sont exclues du net lending transfrontalier.

      La circulaire abroge la règle de plafonnement issue de 2013 sur le ratio d’account financing (ratio maximal de financement transfrontalier) et la remplace par un mécanisme flexible.

      Commentaire

      Le texte concentre le pilotage sur les établissements systémiques les plus actifs sur le canal offshore et renforce la supervision via un reporting mensuel consolidé au système RCPMIS (Renminbi Cross-border Payment Management Information System),  un système centralisé de suivi des flux de yuan transfrontaliers géré par la PBoC.

      Il s’inscrit dans une logique d’ouverture maîtrisée du compte de capital : développement du marché offshore en yuan, assorti d’un instrument macro prudentiel permettant d’ajuster l’intensité des flux sortants.

      Cette circulaire ne marque (donc) pas une libéralisation supplémentaire du compte capital…mais l’institutionnalisation d’un levier de pilotage macro prudentiel externe. En concentrant le dispositif sur les établissements systémiques et en l’adossant à un reporting mensuel centralisé, la PBoC se dote d’un instrument fin pour ajuster l’intensité des flux offshore en yuan. L’internationalisation du yuan progresse, mais sous plafond.

      🏷️ PBoC yuan
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      3. Dé-risquer la puissance : l’assurance au service de l’ambition technologique chinoise

      Le 2 mars, le ministère des sciences et technologies (MOST), l’Administration nationale de régulation financière (NFRA), le ministère de l’Industrie et des technologies de l’information (MIIT) et l’administration nationale de la propriété intellectuelle (CNIPA) ont publié une directive nationale sur l’accélération du développement de l’« assurance technologique » (科技保险). Objectif : structurer une offre couvrant toute la chaîne d’innovation (R&D, transfert, industrialisation) afin de rendre assurables des risques jusqu’ici difficilement finançables (pertes de R&D, échec de commercialisation, PI, cyber, déploiement international…). (1 929 signes. Mots-clés : MOST ; NFRA ; MIIT ; CNIPA ; assurance)

      Le texte cible en priorité les programmes technologiques nationaux et les PME innovantes dans les secteurs stratégiques (IA, semi-conducteurs, quantique, interfaces cerveau-machine). Il consolide notamment l’assurance des premiers équipements ou premières séries industrielles (首台(套)首批次综合保险), destinée à sécuriser les premiers acheteurs et accélérer l’adoption industrielle.

      Le dispositif prévoit également le renforcement de l’assurance-crédit export et des mécanismes d’alerte sur les risques pays, afin d’accompagner l’internationalisation des entreprises technologiques.

      Au-delà de la création de produits, la directive organise une mutualisation structurée des risques  et oriente explicitement le capital patient des assureurs vers les priorités industrielles.

      Commentaire :

      Dans ce contexte, les signaux de recapitalisation des grands assureurs publics, évoquant jusqu’à 200 Mds de yuan via obligations souveraines spéciales, font sens : Pékin consolide les bilans des assureurs au moment même où il leur demande d’absorber davantage de risques technologiques, même si cette opération peut être une reconfiguration comptable du risque et non un transfert proprement dit.

      Si transfert il y a, la corrélation entre risque industriel et risque financier augmente et rend possible une fragilisation prudentielle à moyen terme si les pertes sont mal calibrées.

      L’assurance devient ainsi un levier assumé de politique industrielle, aux côtés des subventions, des fonds guidés et de la commande publique. Et Pékin re-déploie ainsi du capital long, hors immobilier, vers les technologies stratégiques.

      A noter qu’en Chine, les compagnies d’assurance sont les grands argentiers du régime. Les mettre à contribution peut être interprété comme une façon de mobiliser du capital institutionnel contrôlé par l’État-parti et d’organiser un redéploiement interne de certaines ressources au sein plutôt qu’un recours direct au budget central. Avec aussi un risque que ces opérations bénéficient indirectement aux technologies à fort potentiel dual que l’opacité des transferts et de l’allocation des ressources permet sans heurts, dans un cadre de supervision politique intégrée, moins exposé aux contraintes de transparence budgétaire classiques.

      🏷️ MOST NFRA MIIT CNPIA Assurance
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      4. Wang Yi : de la  « gouvernance » des droits de l’homme

      Le top diplomate chinois Wang Yi a prononcé, depuis Pékin, un discours en visioconférence à l’occasion de la 61ème session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU qui se tient du 23 février au 31 mars et marque les 20 ans de sa création. ( 3 185 signes. Mots-clés : Droits de l’homme ; ONU)

      Extraits :

      Nous devons observer le principe de l'égalité souveraine et préserver l'aspiration initiale pour une gouvernance mondiale des droits de l'homme. Aucun pays n'est investi de la mission de s'ériger en « donneur de leçons » en matière de droits de l'homme, et aucun modèle ne saurait prétendre à une supériorité absolue.
      Seule une voie de développement des droits de l'homme ancrée dans les réalités nationales et répondant aux besoins du peuple peut s'élargir durablement.
      Il convient de maintenir la participation égale, la prise de décision paritaire et le bénéfice partagé entre toutes les nations, de prêter une oreille plus attentive à la voix et aux revendications du Sud Global, et de favoriser l'émergence d'un système de gouvernance mondiale des droits de l'homme qui soit juste, équitable et inclusif.
      Le bonheur du peuple est le droit de l'homme par excellence, et le développement est la clé de ce bonheur.
      L'année 2026 marquera le lancement du 15ème Plan quinquennal de la Chine. Nous œuvrerons avec détermination à la prospérité commune pour tous, développerons sans cesse la démocratie populaire intégrale et favoriserons le plein épanouissement des droits de l'homme.

      Commentaire

      Ce texte soulève de nombreuses questions, j’en vois trois majeures :

      Lorsque l’on compare les positions du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres et avec celles de Wang Yi, on s’aperçoit très vite qu’elles portent deux conceptions très différentes et deux visions concurrentes de l’autorité légitime en matière de droits des droits de l’homme : le Secrétaire général plaide, dans son discours du 23 février, pour l’amélioration d’un système multilatéral capable de constater, documenter et mettre en cause les atteintes aux droits face à toute attaque, tandis que Wang Yi cherche au contraire à recentrer le système sur des mécanismes intergouvernementaux fondé sur la souveraineté nationale, la non-ingérence et l’égalité des modèles. Wang Yi veut « re-souverainiser » la question.

      Deuxièmement, on ne parle pas de la même définition des droits de l’homme ni du même sujet : le recentrage de la Chine sur le “droit au développement”  (“la vie heureuse ») est cohérent avec l’agenda 2026 qui célèbre le 40e anniversaire de la Déclaration sur le droit au développement (1986-2026), mais il remplace des droits justiciables (civils/politiques) par un cadre de performance (développement, bonheur, stabilité) et de non-ingérence.

      A ce titre, Pékin reste également cohérent puisqu’il n’a toujours pas ratifié le pacte de l’ONU sur les droits civils et politiques (PIDCP). Il parle des droits de l’homme dans le cadre onusien, mais en réorientant la grammaire du système vers une lecture étatique développementaliste et de gouvernance, c’est-à-dire de pouvoir.

      L’entendre dire que « la promotion et la protection des droits de l'homme constituent une cause commune à l'humanité tout entière » doit nous interpeller sur la signification de ses propos dans un contexte chinois.

      De plus, lorsque Wang Yi évoque une réforme d’une  gouvernance  des droits de l’homme par les États membres, il vise implicitement à contraindre l’autonomie des mécanismes (procédures spéciales, mandats d’experts, enquêtes) et à déplacer l’équilibre vers un mécanisme qui fabrique le consensus :  l’Initiative pour la gouvernance globale et son “Group of Friends”, et ainsi attirer une majorité vers le plus petit dénominateur commun, acceptable par tous.

      Au final, le projet porté par la Chine défend une souveraineté normative en matière des droits de l’homme qui participe, en réalité, d’une re-hiérarchisation et de leur relativisation. 

      🏷️ Droits de l'homme ONU Wang Yi
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      ▶ Politique extérieure

      5. Chine-Iran-pays du Golfe : Pékin défend ses intérêts

      Entre le 28 février, jour des premières frappes et le mercredi 4 mars, à la veille de la publication de ce bulletin, le top diplomate chinois et membre du Bureau politique du PCC, Wang Yi, s’est entretenu au téléphone avec son homologue russe Sergueï Lavrov, son homologue français, Jean-Noël Barrot, d’Oman, Sayyid Badr bin Hamad Al Busaidi et, le 2 mars avec le ministre iranien des Affaires étrangères Seyed Abbas Araghchi puis, le lendemain, le 3 mars, avec son homologue israélien, Gideon Sa'ar. (3 519 signes. Mots-clés : Wang Yi ; CCG )

      Le compte-rendu chinois de l’entretien de Wang Yi avec le ministre iranien indique que :

      La partie iranienne n'a d'autre choix que de se défendre de toutes ses forces.

      Le compte-rendu de son entretien avec son homologue israélien :

      La Chine s'oppose aux frappes militaires contre l'Iran par Israël et les États-Unis. La force ne peut véritablement résoudre les problèmes ; elle créera plutôt de nouveaux problèmes et aura de graves conséquences à long terme.

      Les préoccupations chinoises semblent se tourner plus spécifiquement sur la sécurité régionale :

      Le 3 mars, mardi, en conférence de presse, le ministère chinois des affaires étrangères est interrogé spécifiquement sur la dimension régionale du conflit naissant :

      Journaliste de l'agence de presse Xinhua : Depuis que les États-Unis et Israël ont lancé des frappes militaires contre l'Iran le 28 février, des cibles militaires américaines dans les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et en Jordanie ont été attaquées, et les pays concernés ont publié des déclarations condamnant ces actes. Quel est le commentaire de la Chine à ce sujet ?
      Porte-parole : (…) La Chine estime que la souveraineté, la sécurité et l'intégrité territoriale des États du Golfe doivent également être pleinement respectées. Nous exhortons toutes les parties à cesser les actions militaires et à empêcher la propagation des hostilités. (…). Compte tenu de la situation régionale complexe et sensible, la Chine soutient les pays de la région dans leurs efforts pour renforcer la communication et la coordination sur la base du bon voisinage et de l'amitié (从睦邻友好出发), et s'engager conjointement en faveur de la paix et de la stabilité régionales.

      Les préoccupations chinoises se précisent, le 4 mars, sur la sécurité dans le détroit d’Ormuz. Le porte-parole ne dément pas l’affirmation de Bloomberg sur les pressions que Pékin aurait exercé sur Téhéran :

      Bloomberg : Selon les informations de notre agence, la Chine exercerait des pressions sur les responsables iraniens afin qu'ils s'abstiennent de toute action susceptible d'affecter les exportations de gaz naturel du Qatar ou de perturber le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz. Quel est le commentaire du ministère des Affaires étrangères à ce sujet ?
      Porte-parole : La sécurité énergétique est d'une importance capitale pour l'économie mondiale, et toutes les parties ont la responsabilité d'assurer un approvisionnement énergétique stable et sans entrave. La Chine exhorte toutes les parties à cesser immédiatement les actions militaires, à éviter l'escalade des tensions, à préserver la sécurité des voies maritimes du détroit d'Ormuz et à empêcher de nouveaux effets négatifs sur l'économie mondiale.

      Commentaire

      Nul besoin de s’étonner que Pékin exprime ses vives préoccupations sur la situation dans le détroit d’Ormuz où passe environ la moitié de ses approvisionnements en brut. C’est faire service minimum que d’exprimer son soutien de principe à Téhéran, eu égard à la nature de la relation bilatérale. En revanche, si l’information selon laquelle Pékin aurait fait pression sur l’Iran pour ne pas intervenir dans le détroit d’Ormuz se confirmait, elle révèlerait les véritables priorités chinoises.

      Par ailleurs, si Pékin en parlant avec tous les acteurs de la région veut apparaitre comme « neutre », c'est peu convaincant. Tel-Aviv s’est, une nouvelle fois, plié à l’exercice de l’appel téléphonique que Pékin présente comme « sur l’invitation de l’autre partie ». En réalité, lorsque le ministère israélien veut communiquer, il publie lui aussi un compte-rendu. Ce qui n’est pas le cas à la suite de l’entretien avec Wang Yi.

      Au lendemain des frappes (1er mars), le ministre Sa'ar a multiplié les appels téléphoniques avec les ministres des affaires étrangères d'Argentine, d'Autriche, d'Allemagne, d'Inde, d'Italie, de Hongrie, de République tchèque, de Lettonie, de l'Union européenne, de France, du Canada, d'Australie, d'Équateur, de Grèce, d'Éthiopie, de Singapour et de Macédoine du Nord. Dans ces appels, il a détaillé à l'issue les décisions du Cabinet de sécurité et les objectifs de l'opération militaire.

      🏷️ Wang Yi CCG
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      6. Détroit d’Ormuz : la Chine a-t-elle d’autre choix que la retenue ?

      Selon un article d’un forum d’expression chinois*, daté du 26 février, soit 2 jours avant les premières frappes Israéliennes et américaines en Iran, la marine chinoise a poursuivi  sa mission d’escorte (routinière) dans le golfe d’Aden, mais ne s’est pas rapprochée du Détroit d’Ormuz et n’a pas participé aux manœuvres navales avec l’Iran et la Russie, Security Belt 2026, prévues en mer d’Oman. ( 2 966 signes. Mots-clés : Iran ; Ormuz)

      Cet article souligne ce que Pékin n’a pas souhaité exprimer publiquement : réfuter la rumeur selon laquelle la Chine aurait renoncé aux exercices Maritime Security Belt-2026, « lâchant » ses deux partenaires.

      La Russie et l’Iran ont communiqué sur une participation trilatérale, mais Pékin n’a pas publié d’annonce comparable. À ce stade, les éléments publics ne permettent pas de confirmer de manière indépendante la participation effective de bâtiments chinois à MSB 2026.

      Depuis les premières frappes israéliennes et américaines, le 28 février, aucune annonce officielle ni observation publique documentée ne permet d’établir le déploiement d’un groupe naval chinois de surface vers le détroit d’Ormuz, au-delà des rotations routinières liées à la mission d’escorte en golfe d’Aden.    

      Incertitudes

      Cependant, un flottement s’est fait sentir sur la toile en Chine, entre le 20 février, date des dernières annonces du côté russe et iranien, et le 23 février. Plusieurs forums en ligne en Chine s’étonnaient de l’effacement de la Chine à leur côté :

      Les troupes américaines se sont massées à la frontière, mais la marine chinoise a inexplicablement renoncé à ses exercices militaires. Le triangle de fer Chine-Russie-Iran s'est-il véritablement dissous ?  

      L’article du 26 cite plus haut, traduit intégralement ICI, est assez intéressant car il illustre assez bien la position réelle chinoise, bien que non rendue publique, et veut la justifier face à l’étonnement qui s’était répandu sur Internet.

      Extrait :

      Cette décision (de ne pas participer aux manœuvres)  ne traduit en rien une crainte face aux porte-avions américains, mais procède d’un enseignement tiré des risques liés aux investissements extérieurs. La Chine a par exemple accordé plus de 50 milliards de dollars de financements au Venezuela ; en raison des turbulences géopolitiques et de la fragilité économique, de nombreux projets ont été interrompus et des actifs mis en péril. Les conflits au Moyen-Orient ont également entraîné la perte de projets d’infrastructures et d’énergie à l’étranger.

      Néanmoins, l’élite gouvernante à Pékin raisonne différemment que la majorité des Chinois, qui réagissent émotionnellement à la situation. Ils ont en effet en mémoire les gros titres de leurs journaux télévisés officiels sur les « partenariats stratégiques » et « l’amitié indéfectible » entre la Chine et (tous) ses partenaires.

      Mais pour Pékin, le raisonnement est tout autre. Je dirais qu’il est en flux et en stock : en flux, d’abord, maitriser la communication et les approvisionnements, autant que possible. En stock surtout, ne pas trop en faire pour éviter que les pertes soient plus importantes encore si la région s’embrasait. D’où une attention toute particulière aux monarchies du golfe qui représentent une somme d’intérêts accumulés (en stock) économiques et commerciaux bien plus considérables, et étendus à de nombreux domaines d’activité, en comparaison avec l’existant des relations avec Téhéran.

      Aujourd’hui, les sources chinoises consultées n’indiquent aucune mobilisation navale, ou aéronavale ad hoc en cours. Tout au plus, Pékin pourrait ajuster la rotation de sa task force antipiraterie basée autour de Djibouti, ou tenter de renforcer - et de la rendre visible - une de ses flottilles déjà en zone, dans le Golfe d’Aden, comme elle l’avait fait en 2024 et 2025 au large de la Somalie, dans un contexte de crise au Yemen et de menace de frappes des Houthis sur la sécurité de navigation.

      -----*Je ne fournis pas toutes les sources chinoises consultées afin d’éviter que leur accès ne soit coupé

      Cf. Bulletin #12 – Mémo 9 – Manœuvres sino-iraniennes et les BRICS+
      🏷️ Ormuz
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      7. Pékin utilise le contrôle à l'export pour tester l’intégration industrielle États-Unis–Japon

      Le 25 février dernier, le ministère chinois des affaires étrangères est interrogé en conférence de presse par un journaliste de l’AFP à Pékin : 

      Journaliste de NTV : Le Parti Libéral-Démocrate (PLD), au pouvoir au Japon, a approuvé une proposition appelant le gouvernement à assouplir les règles d'exportation d'équipements de défense, levant ainsi l'interdiction qui frappait jusqu'ici l'exportation d'armes létales. Quel est le commentaire du ministère à ce sujet ?
      Porte-parole : Nous avons pris connaissance de ces rapports et exprimons notre vive préoccupation à ce propos. En raison de son histoire d'agression, les mouvements du Japon dans les domaines de la sécurité et de l'armée sont suivis de très près par ses voisins asiatiques et la communauté internationale.
      Ces dernières années, le Japon a radicalement restructuré sa politique de sécurité et de défense. Des responsables japonais ont même ouvertement appelé à la possession de l'arme nucléaire, cherchant à réviser les « trois principes non nucléaires » et à lever les restrictions sur l'exportation d'armes. Cette dernière initiative expose une fois de plus l'ambition des forces de la droite japonaise de s'affranchir de l'ordre international d'après-guerre ainsi que des contraintes de leurs lois nationales, pour poursuivre la « remilitarisation » du pays. La communauté internationale doit rester en état d'alerte maximale, sauvegarder conjointement les acquis de la victoire de la Seconde Guerre mondiale et l'ordre international de l'après-guerre, et rejeter fermement les agissements imprudents du « néo-militarisme » japonais.

      Commentaire

      Rétablissons la chronologie des faits.

      • La veille de la déclaration du ministère chinois, le 24 février, Pékin, plaçait 20 entreprises japonaises sur une liste d’interdiction et 20 autres sur une liste de surveillance, en vertu de sa loi sur les exportations duales de décembre 2024.
      • Le MOFCOM signale alors à Tokyo sa volonté de frapper au cœur de la chaîne d'approvisionnement des matériaux, alliages, et composants indispensables pour son industrie de défense. Murie depuis plusieurs mois, la décision du PLD, du 25, constitue une réponse directe à Pékin.
      • Dans le même temps, le Japon et les États-Unis ont finalisé le calendrier de production locale au Japon des missiles PAC-3 MSE (Patriot), première mise en œuvre opérationnelle du cadre DICAS (Defense Industrial Cooperation, Acquisition and Sustainment).
      • Ce programme illustre le degré croissant d’intégration industrielle entre Tokyo et Washington dans le domaine de la défense. Dans ce contexte, les mesures chinoises prises le 24 février peuvent également être interprétées comme un signal adressé à cette architecture industrielle émergente.
      • Pour produire ces missiles, les entreprises japonaises (dont Mitsubishi et Subaru, placées sur la watch list du MOFCOM) doivent importer des composants et des terres rares, dont beaucoup transitent par des filiales chinoises ou dépendent de brevets chinois de raffinage.
      • En publiant sa liste, Pékin active l'article 26 de son règlement de 2024 au motif que l'"usage final" (militaire) est désormais prouvé ou jugé probable et susceptible de porter atteinte aux intérêts de sécurité nationale de la Chine, créant ainsi un levier supplémentaire potentiel sur certaines chaînes d’approvisionnement critiques..
      • La levée par Tokyo de l'interdiction d’exporter des équipements de défense (missiles, frégates de combat, munitions..) est directement corrélée à l'architecture de défense que le Japon a bâtie avec les États-Unis (DICAS, RDT&E et SOSA) autour d’une logique d’intégration industrielle, que Pékin ne peut stopper mais s’emploie désormais officiellement à ralentir.

      Implications pour les entreprises européennes

      Selon plusieurs échanges récents avec des industriels européens, les autorités chinoises commencent à émettre des "demandes de clarification" auprès de groupes comme Thales, Leonardo et Airbus. Pékin a indiqué que toute collaboration technologique avec les 20 entités japonaises listées (notamment sur les matériaux composites de Subaru ou les alliages de Mitsubishi) pourrait entraîner leur propre placement sur la "Watch List" (interdiction ou surveillance).

      En 2025, plusieurs entreprises européennes de semi-conducteurs et de machines-outils auraient reçu des avertissements formels : Pékin pourrait étendre cette logique à toute chaîne liée à Taiwan.

      Début février, à la suite de discussions au Congrès autour du Protect Taiwan Act, le Ministère du Commerce chinois (MOFCOM) a convoqué les représentants des grandes chambres de commerce, dont la Chambre de commerce de l’UE en Chine (EUCCC), pour leur passer un message de fermeté : la Chine allait désormais exiger des entreprises européennes une preuve de non-réexportation vers le Japon ou Taiwan de tout composant contenant de la technologie ou des matériaux chinois (notamment les terres rares). Or, de nombreuses entreprises européennes utilisent des composants produits en Chine qui se retrouvent dans des machines vendues aux 40 entités japonaises blacklistées.

      Ci-après, une traduction d’un communique de Xinhua, du 24 février, justifiant la mise sous surveillance des entreprises japonaises ICI

      Ci-dessous, les circulaires du MOFCOM (en chinois), établissant les deux listes :

      🏷️ Mitsubishi Subaru EUCCC
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      8. La Chine théorise sa capacité à orienter le monde

      Le 27 février, Comité du parti du ministère des affaires étrangères publie dans le Quotidien du Peuple une transcription des préceptes de politique extérieure, attribués à Xi Jinping (Plan d’étude de la pensée de Xi Jinping sur la diplomatie, édition 2025) (习近平外交思想学习纲要2025年版

      Ce texte développe une théorie des interdépendances à l’échelle globale. Selon celle-ci :

      La Chine contrôle mieux le sens de l’histoire et peut dans une plus large mesure influencer la direction du développement mondial.”  (中国已经能够更多把握历史主动、更大程度影响世界发展方向)

      Puis :

      « Si le monde va bien, la Chine peut aller bien ; et si la Chine va bien, le monde ira encore mieux. » (世界好,中国才能好;中国好,世界才更好)

      Or,

      « le monde est entré dans une nouvelle période de turbulences ».(世界进入新的动荡变革期)

      L’action extérieure de la Chine consistera donc à :

      « remplacer la sécurité absolue par une sécurité commune » (以共同安全取代绝对安全) ;
      «abandonner le jeu à somme nulle au profit d’une coopération mutuellement bénéfique » (以互利共赢摒弃零和博弈) ;
      « prévenir les conflits de civilisation par les échanges « (以交流互鉴防止文明冲突) ;

      Commentaire :

      Ce texte et son corpus associé formulent une logique de l’interdépendance sous contrôle. Il n’est pas que rhétorique : il sert de matrice de légitimation pour l’action extérieure du parti et de l’Etat. Il n’est pas que performatif : il fonde et justifie toute action qui donnerait raison au dogme du chef.

      Ces fondements idéologiques viennent étayer les politiques de sécurité extérieure et de défense et doivent être interprétés, de manière préventive, comme porteurs d’un projet de déstabilisation de l’ordre international et de nos démocraties.

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      9. Câbles sous-marins : au sujet du Chile–China Express 

      Le projet de câble sous-marin Chile–China Express, visant à relier le Chili à Hong Kong, a été approuvé par le gouvernement chilien sortant avant d’être suspendu deux jours plus tard, dans un contexte de forte controverse interne, provocant l’inquiétude des autorités chinoises.  (1 693 signes. Mots-clés : Chili ; câbles sous-marins)

      Réactions à Santiago et en Chine

      La presse chilienne (El País Chile) évoque des pressions diplomatiques américaines. Washington présente, en effet, le sujet comme une question de sécurité nationale, soulignant que les câbles sous-marins transportent l’essentiel des flux mondiaux de données. Un projet antérieur reliant le Chili à la Chine (Valparaíso–Shanghai) avait déjà été abandonné en 2019 dans un contexte similaire de pressions américaines.

      La presse chinoise, notamment Guancha, relaie cet épisode comme un révélateur d’un durcissement stratégique américain en Amérique latine. J’ai traduit l’article ICI qui illustre les craintes mais aussi l’impuissance de Pékin à anticiper et à enrayer la mise en place de la politique de « l’hémisphère-ouest » de Washington, avec ses extensions de l’Arctique jusqu’en Antarctique, au Panama, à Cuba, en Argentine et, potentiellement au Brésil 

      Sommet sur la présence chinoise à Miami

      D. Trump organise, le 7 mars prochain, à Miami, un sommet - non confirmé par la Maison Blanche à ce jour - avec des dirigeants latino-américains, notamment du Honduras, de l’Argentine (Javier Milei), du Salvador, du Paraguay, de l’Equateur… ainsi que, fait assez particulier, le nouveau président élu chilien, José Antonio Kast, acquis à la « cause » du président américain et qui doit entrer en fonction le 11 mars. En revanche le président sortant, Gabriel Boric, n’a semble-t-il pas été invité.  La Chine serait le sujet principal de discussion.

      Le hasard du calendrier

      A noter que le navire hôpital chinois le Silk Road Arc se trouvait proche du port chilien de Valparaiso la semaine dernière, comme rapporté par le South China Morning Post . Le ministère chilien de la santé a refuser à ce qu’il traite des patients chilien à bord, invoquant des règles d’accréditation. Nous avions évoqué la présence de ce navire de l’APL dans un précédent mémo (Cf. Bulletin n°11). Le Silk Road Arc a décidément un don pour coller à l’actualité et se faire remarquer.

      Cf. Bulletin #11 – Mémo 15 – Le navire-hôpital chinois Silk Road Ark : un instrument de diplomatie militaire
      🏷️ Chili câbles sous-marins
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      10. Panama : reprise temporaire de la gestion des terminaux portuaires, Pékin temporise

      Sous menace de poursuites, CK Hutchison a évacué ses équipes des terminaux de Balboa et Cristobal tandis que le gouvernement les a placés sous gestion provisoire.

      Le président panaméen, Raúl Mulino, a déclaré que le  décret d'occupation  était « un outil juridique exceptionnel » sans expropriation des actifs.  AP Møller-Maersk supervisera le port de Balboa, situé du côté pacifique du canal, tandis que la division portuaire de MSC gérera le port de Cristóbal, situé du côté atlantique. (1 902 signes. Mots-clés : CK Hutchinson)

      Le lendemain, le 24 février, Pékin réagit par la voix de son ministère des affaires étrangères.

      Correspondant de l'AFP : Le gouvernement panaméen a pris le contrôle de deux ports du canal de Panama exploités par CK Hutchison Holdings. Le gouvernement de la RAS de Hong Kong et CK Hutchison ont déposé des protestations. Quel est le commentaire du ministère des Affaires étrangères à ce sujet ?
      Porte-parole: La position de la Chine sur la question des ports au Panama est claire. Je suis sûr que vous avez également noté que les entreprises concernées ont publié des déclarations indiquant qu'elles se réservaient tous les droits, y compris celui d'engager des poursuites judiciaires. La Chine défendra résolument les droits et intérêts légitimes de ses entreprises.

      L’invalidation de la concession par la Cour suprême a, en effet conduit Hutchison à activer les voies d’arbitrage international prévues en matière de protection des investissements. Le China Daily évoque quant à lui un « acte de banditisme ».

      Le 27 février, interrogé sur l’absence de contre-mesures concrètes de Pékin, le ministère chinois, n’annonce aucune mesure de rétorsion. 

      Commentaire :

      La retenue de Pékin à intervenir directement dans cette affaire peut s’expliquer par le soutien de l’opinion publique et des médias mainstream panaméens aux décisions de son gouvernement, non sans quelque empathie pour CK Hutchinson.

      Les médias des pays voisins diffusent une lecture similaire majoritairement légaliste et souverainiste, tout en s’inquiétant des répercussions sur le commerce régional. (El Tiempo :)

      La Chine s’attend à ce que ses emprises, concessions et actifs soient passés au crible par l’administration américaine. En réalité, toutes les infrastructures portuaires chinoises dans les Amériques deviennent un objet de compétition ! Pékin privilégie pour le moment les voies juridiques afin d’éviter de transformer un litige commercial en confrontation politique directe. Une réaction trop frontale risquerait de conforter les arguments de Washington sur la dimension stratégique de ces infrastructures.

      Cf. Bulletin #15 – Mémo 9 – Chine-Panama et l’indépendance de la justice
      🏷️ CK Hutchinson
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      ▶ Influence et ingérences

      11.La gouvernance par indicateurs dans le système bureaucratique chinois

      Le 26 février, un media du PCC, le Global Times, titre : China leads world with 5.3m registered invention patents in 2025: CNIPA (China National Intellectual Property Administration)

      Extraits :

      Les données publiées par l'Administration nationale chinoise de la propriété intellectuelle (CNIPA) montrent que le nombre de brevets d'invention valides en Chine a atteint 5,32 millions, ce qui en fait le premier pays à dépasser la barre des 5 millions, a rapporté jeudi le Quotidien du Peuple.
      Selon la CNIPA, le nombre de brevets d'invention actifs en Chine a continué de croître pendant la période du 14e plan quinquennal (2021-2025), soit l'équivalent de 16 brevets d'invention de grande valeur pour 10 000 habitants. À la fin de 2025, les dépôts de brevets d'invention en Chine étaient en tête du classement mondial depuis de nombreuses années consécutives, consolidant ainsi sa position de pays majeur en matière de dépôts de brevets…

      Le Global Times  tente de valoriser la requalification de la performativité de l’innovation à l’aide d’un procédé rhétorique classique, déjà largement exploité dans les classements internationaux des universités par exemple: quand la mesure devient la cible, on change le comportement des organisations.

      En l’occurrence, après des années de course au volume, Pékin introduit une métrique de qualité, un nouveau KPI si vous préférez, pour déplacer l’effet vitrine de performance du quantitatif au qualitatif.

      Les "paper mills” ou l’industrie de fabrication du signal de marché

      Les paper mills sont apparus, en Chine, au début des années 2010 comme des entreprises commerciales vendant des articles scientifiques (ou des places d’auteur) clés en main, souvent en biomédecine, en exploitant la pression à publier et les failles du peer review, ce qui a conduit à des milliers de rétractations et à une industrialisation de la fabrication de publications frauduleuses ou manipulées, une phénomène partiellement corrigé par les autorités centrales.

      En matière de brevets, l’équivalent est la fabrication de portefeuilles, souvent en toute légalité. Pékin a bien progressivement supprimé les subventions au dépôt de brevets depuis 2021, durci l’examen des brevets a même mené campagne contre les “junk patents”, mais quand on examine les chiffres annoncés dans l’article – je laisse juge les spécialistes en PII - 5,3 millions de brevets, « high-value » (brevets d’invention valides), parts mondiales, etc, il faut poser trois questions simples : l’incitation (ou signal) est-elle forte ? Est-il facile de « fabriquer » l’indicateur ? Est-il contrôlable ?

      Sur les brevets, les rankings, les plans à 2, 3 et 5 ans, et plus largement les statistiques, la Chine applique une bonne vieille théorie Goodhart, du nom de l’économiste britannique Charles Goodhart :

      “When a measure becomes a target, it ceases to be a good measure.” (Quand une mesure devient une cible, elle cesse d’être une bonne mesure.)

      L’augmentation continue de l’indicateur peut refléter à la fois une réelle montée en puissance technologique et les effets d’incitations administratives fortes. Dit autrement, plus l’incitation (interne) est forte, plus le risque et la part de falsification ou de manipulation ou de biais sont élevés. Et la bureaucratie fait le reste. Je ne dis pas que la Chine n’innove pas, mais qu’elle maximise, à sa façon, son potentiel de situation. Libre à nous de mesurer les biais potentiels.

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      12. Think tanks chinois : la fin des baronnies informelles  ?

      Selon le média chinois Caixin, le China Center for International Economic Exchanges (CCIEE), un groupe de réflexion et interface économique très prisée des multinationales en Chine, a été transféré de la NDRC, le super-ministère aux réformes, à l'Académie chinoise des sciences sociales (CASS).

      Caixin y voit : 

      « un remaniement institutionnel important pour un centre de recherche autrefois connu pour ses liens étroits avec des décideurs politiques de haut rang et des fonctionnaires ministériels à la retraite... » China Moves Powerful Think Tank Under State Academy Amid Reform Push - Caixin Global

      Mais aussi

      Des personnes proches du dossier ont déclaré que ce changement d'autorité de surveillance pourrait être lié à des préoccupations concernant la conformité dans le cadre de la réalisation de projets commandés et de services de conseil.

      Le South China Morning Post s’interroge : « Est-ce la fin de l'âge d'or des think tanks chinois composés d'anciens fonctionnaires vedettes ? » Is this the end of the golden age of Chinese think tanks with star ex-officials? | South China Morning Post

       Commentaire :

      Il y a du vrai dans tout cela.  Depuis la fermeture du think tank "libéral" Unirule Institute of Economics, en 2019, puis la reclassification des médias autorisés et des plateformes d’informations (CNKI…), le resserrement est continu.

      En 2015, Pékin s’engage dans un réforme de ses think tanks (中国特色新型智库). Le « transfert » du CCIEE vers la CASS, une place forte bureaucratique de recherche en sciences sociales, s’inscrit dans ce changement générationnel.

      Dans ce mouvement, le conseil en tant que tel, et ses zones grises, sont plus particulièrement visés.

      Rappelons-nous des raids de la State administration for market Regulation (SAMR) et de la police (MSP) chez les sociétés d’audit et de conseil internationales (Mintz, Bain & Company…) en 2023 et 2024, qui avaient fait grand bruit. A l’époque, les autorités avaient coupé l’aval. Depuis, elles remontent vers l’amont, à la source, du côté de leurs propres cadres ou anciens cadres qui, employés en free-lance dans des structures comme le CCIEE, seraient devenus un peu trop autonomes à leur goût.

      Le CCIEE, avait été créé, en 2009, dans l’euphorie et l’hubris la plus totale. Je me rappelle avoir été interrogé sur lui, comment l’utiliser au mieux... Il fallait « en être ». La NDRC  fournissait au CCIEE sa carte de visite et quelques accès, comme à de nombreuses autres organismes de façade du même genre, mais sans plus. C’était peu structuré.

      Au-delà de la question d’un éventuel resserrement politique, le mouvement semble davantage relever d’un processus de substitution institutionnelle : les anciennes plateformes d’influence associées à des personnalités politiques à la retraite cèdent progressivement la place à des structures plus professionnalisées et plus étroitement intégrées aux appareils académiques ou administratifs du parti.

      Si les dernières nées sont toujours présentées aujourd’hui comme des « think tanks », c’est qu’elles veulent continuer d’être fréquentées et de jouer le même rôle que leurs aînées, une interface entre gouvernement, entreprises et acteurs internationaux. En l’occurrence, le CCIIE, ultra-présent au forum de Davos dans les années 2010, a été « remplacé » par d’autres, plus professionnelles et plus efficaces pour diffuser la bonne parole et nouer des contacts. Le China Center for Globalization (CCG) et son incontournable influenceur en chef, Wang Huiyao, incarnent cette nouvelle génération de vrais-faux think tanks gouvernementaux chinois.

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      ▶ Documentation & Agenda

      ◇ Documentation et études

      • Automation

      La Chine automatise le monde.  Le 28 février, Vincent Barret, Fondateur, The Macro Insider, Linkedin.

      Le texte soutient que la Chine est en train de verrouiller la domination manufacturière mondiale grâce à l’automatisation industrielle, en combinant une robotisation massive des usines, une coordination État-industrie qui fonctionne, et une intégration verticale des chaînes d’approvisionnement (notamment néodyme-fer-bore- NdFeB & terres rares). L’auteur souligne que la Chine a industrialisé l’IA avant l’Occident. Son secteur robotique devient un multiplicateur de puissance, mais son avantage premier viendrait de l’ écosystème global qu’il bâtit, brique après brique.

      • Commerce international

      The unbearable volatility of Trump’s tariffs: what next after the SCOTUS ruling ? le 2- février, par Elvire Fabry, directrice du programme Commerce et sécurité économique, Institut Jacques Delors. La décision de la Cour suprême américaine du 20 février qui juge que l’IEEPA ne permet pas à Trump d’imposer des droits de douane ne “met pas fin” à la stratégie tarifaire : elle déplace le terrain juridique et accentue l’instabilité pour les entreprises. Le cœur du raisonnement est que Trump va chercher d’autres bases légales (Section 122, surtout Section 301) pour continuer à produire un effet de levier sur les partenaires

      • Hémisphère Ouest

      China in our backyard: Volume II – pulling latin America into China’s orbit. Select Committee on the Strategic Competition between the United States and the Chinese Communist party, janvier 2026.

      Le rapport soutient que la Chine mène une stratégie cohérente et multidimensionnelle pour intégrer progressivement l’Amérique latine dans sa sphère d’influence économique, technologique et stratégique. Plus précisément, le cœur du rapport révèle que les sites spatiaux chinois en Amérique latine (stations sol, radiotélescopes, SLR, data centers) ne sont pas des projets isolés, mais un réseau intégré dual-use qui étend la Space Domain Awareness (SDA) chinoise et alimente, in fine, la capacité de l’APL  à surveiller, cibler et potentiellement perturber des opérations spatiales et militaires adverses. Bien que les propos soient très en phase avec la ligne et l’agenda de la Maison Blanche, la création du comité et son portage sont réellement bipartisans (adopté à la Chambre par 365 votes pour – 65 contre). Il constitue un véhicule de consensus de Washington sur la Chine. 

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      Rhodium Group – Closer to Home: Testing the Western Hemisphere’s Diversification Potential, Février 2026, par Laurent D. Piper, Agatha Kratz et Reva Goujo. L’hémisphère Ouest (Amérique latine, Caraïbes et Amérique du Nord) pourrait-il remplacer la Chine comme plateforme industrielle stratégique ? Rhodium Group évalue le potentiel de “nearshoring” vers l’hémisphère occidental comme alternative à la Chine. L’étude montre que la région peut capter une part des relocalisations dans certains secteurs (assemblage, industries intermédiaires, minéraux critiques), mais qu’elle reste limitée par des contraintes d’infrastructure, de gouvernance, de capital humain et de profondeur industrielle. La diversification est possible mais incrémentale, non substitutive. Elle réduit le risque Chine sans l’éliminer.

      • Marine chinoise (PLAN)

      La puissance navale chinoise Réflexion sur la valeur opérationnelle de la Marine de l'Armée populaire de libération, le 25 février 2026, par Jérôme HENRY, Chef de la division entraînement de la Force d’action navale. Le brief décrit et analyse la transformation technologique et structurelle majeure de la PLANn dont ses capacités aéronavales : elle est entrée dans le cercle très fermé des marines utilisant des porte-avions CATOBAR (catapultes et brins d'arrêt) avec l'admission au service actif du Fujian, le 5 novembre 2025. Ce navire utilise des catapultes électromagnétiques, une technologie partagée uniquement avec l'USS Ford. Les chantiers navals chinois ont une capacité de production impressionnante, mettant à l'eau l'équivalent de la flotte française tous les quatre ans

      • Taiwan

      The U.S. Policy Toward Taiwan Beyond Donald Trump: Mapping the American Stakeholders of U.S.-Taiwan Relations | Ifri, par Marc Julienne, Directeur du centre Asie de l’IFRI. Le brief souligne que la politique américaine envers Taïwan ne dépend pas essentiellement du président, même dans un contexte d’imprévisibilité sous Donald Trump. Elle est structurée par un ensemble d’acteurs institutionnels et industriels — agences fédérales, Congrès et grandes entreprises technologiques — qui constituent des contre-poids durables garantissant la continuité du soutien américain à Taïwan. En pratique, l’interdépendance technologique et les mécanismes institutionnels américains rendent un désengagement stratégique très difficile.

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      Get It Strait Europe and the United States Should Seize the Opportunity Provided by Taiwan’s Push to Strengthen Engagement, février 2026, par Alexandra de Hoop Scheffer et Bonnie S. Glaser, GMF. Taïwan fait face à une pression croissante de la Chine, notamment via des opérations de zone grise, cyberattaques et pressions militaires. Pour y répondre, Taipei cherche à renforcer sa défense asymétrique et à élargir ses partenariats économiques et technologiques avec les démocraties, en particulier l’Europe. Les auteurs estiment que les États-Unis et les Européens devraient profiter de cette dynamique pour développer des chaînes d’approvisionnement “non-chinoises” dans les technologies critiques, coopérer dans l’innovation militaire (drones, robotique, IA) et soutenir la résilience sociétale et énergétique de Taïwan. Ils concluent qu’une intégration transatlantique plus forte avec Taïwan est nécessaire pour maintenir la dissuasion dans le détroit.

      Ce texte est un plaidoyer atlantiste cohérent mais parle davantage des intérêts américains à avoir l'Europe engagée sur Taiwan que des intérêts européens proprement dits. En outre, il y aurait beaucoup à dire sur une coopération défense formalisée et une position commune sur le détroit, telle que recommandée par ce brief.

      ◇ Agenda

      • Track 1.5

      Mi-mars : Dialogue économique préparatoire au sommet Xi–Trump, Paris, dialogue Track 1.5 (officiel et think tanks)

      • Webinar

      18 mars, de 15h à 16h (9 : 00am ET), Taiwanese Views of the United States and China: Evidence from the 2026 American Portrait Survey, CSIS Freeman Chair in China Studies, avec notamment Wen-Chin Wu, de l’Academia Sinica, David W.F. Huang de la Taiwan Heritage Foundation;


      Note personnelle :

      Je poursuis la migration de Linkedin vers ici. il faut que je crée une page "Archives" qui soit aussi structurée par thématiques (intelligence artificielle, Indopacifique...).

      Pour la suite, je développerai d'autres rubriques (R&D, , des mini-podcasts....Le temps, toujours le temps.