Bulletin n°4 : expansion commerciale chinoise, l’Europe se cabre, les Etats-Unis encaissent
Réunion du CAE ; puissance financière ; la souveraineté par la valeur : Pékin définit le contrôle de ses actifs ; Pékin verrouille les data centers ; Salve de normes 15ème plan ; consensus de Kuala-Lumpur ; la péninsule redevient nucléaire : Washington arme, Pékin s’alarme ; Wang Wentao à Bruxelles
📋 Structure de ce Bulletin
- Édito
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▶ Politique intérieure
- 1. [Réunion exécutive du Conseil des affaires d’État]
- 2. [Pour une puissance financière chinoise ]
- 3. [La souveraineté par la valeur : la Chine redéfinit le contrôle de ses actifs]
- 4. [Pékin verrouille les data centers publics autour des puces domestiques]
- 5. [Première salve de normes pour accompagner le 15ème plan quinquennal]
- ▶ Politique extérieure
- ▶ Influences et ingérences
- ▶ Documentation & Agenda
Edito
Le 15ème plan quinquennal s’annonce très offensif commercialement. L’"Europe qui protège" sonnait encore récemment comme une promesse non tenue mais semble s’ériger progressivement en rempart du capitalisme d’Etat chinois. Bon Timing.
Mais à Pékin, rien n’y fait, la machine de planification avance. Par le haut (les normes), comme par le bas (le commerce), elle compte bien contourner tous les obstacles posés devant elle.
Dans ce contexte de collision annoncée, la relation Europe-Chine se crispe autour de l’affaire Nexperia. Les deux parties ne peuvent politiquement céder le moindre pouce de terrain.
"L'affaire Shein" qui a éclaté la semaine dernière n'est pas seulement consternante ou alarmante et ne peut se réduire à quelques incidents de parcours. Elle traduit un certain modèle d'affaires et de stratégie économique. J'y reviendrai dans le prochain bulletin après avoir collecté davantage d'informations, notamment de sources chinoises.
Du côté de Pékin et de Washington, après les grandes délcarations, on compte les points, ou plutôt les cartes en main. On ne sait qui des deux a entamé ce jeu puéril de tit-for-tat commercial et d’ego, mais il se déplace dans les domaines militaire et nucléaire.
Le prétendu « consensus » de Kuala- Lumpur risque de devenir aussi éphémère que ces prédécesseurs dont celui de San Francisco, sous le mandat de Joe Biden.
➔ Dans ce Bulletin 12 Mémos :
▶ Politique intérieure
1. Réunion exécutive du Conseil des affaires d’État
Présidée par le premier ministre Li Qiang, la réunion a notamment abordé deux aspects de la stratégie économique et industrielle : l’extension de la politique économique extérieure, ainsi que la création d’ espaces nouveaux d’application des nouvelles technologies. (+ 2 200 signes. Mots clés : MIIT ; NDRC).
- Pour le premier, la Chine parle d’ouverture de « haut niveau » (高水平对外开放), ou « institutionnelle » ou encadrée (制度型开放). C’est de la novlangue du PCC qui signifie un déploiement plus large d’une stratégie commerciale d’Etat top-down.
- Pour le second, le concept clé est le champ d’application (应用场景), c’est-à-dire espace donné d’expérimentation et de diffusion d’une technologie ou d’un ensemble de solutions – les célèbres « solutions chinoises » - telles que la logistique automatisée, la 5G industrielle, la robotique humanoïde domestique etc.
Quand le Conseil des affaires d’Etat écrit qu’il faut « combler le fossé entre la R&D et le marché » , il faut comprendre : nous allons créer la demande pour accélérer notre montée en gamme et occuper le marché que nous avons créé.
- En résumé, les axes donnés au gouvernement lors cette réunion sont d’intensifier la politique d’internationalisation de l’économie, la politique de soutien à ses entreprises et imposer un ordre et modèle de marché aux normes nationales chinoises (qui seront mieux-disantes que les nôtres).
- Pour les scénarios d’application, on peut faire confiance à l’inventivité de la Chine. Le ministère de l’Industrie et des technologies de l’information (MIIT) et la super-commission aux réformes et au plan, la NDRC, définissent ces « champs d’application » en trois catégories : les chaînes de valeur industrielles (« BtoB »), les consommateurs (« BtoC », et le sociétal et urbain (« BtoG ») qui concerne les smarts cities, les hôpitaux numériques, le e-gouvernement, la sécurité publique etc.
Maintenant, quand on lit cet extrait du compte-rendu de la réunion, tout devient un peu plus clair
« Les scénarios d'application servent de pont entre la technologie et l'industrie, et relient la recherche et le développement au marché. Ils jouent un rôle crucial dans la promotion à grande échelle des nouvelles technologies et des nouveaux produits (chinois) ».
Il faut relier cela avec l’actualité récente. Le mot d’ordre est : « on continue, plus fort »…pour les 5 années à venir, 15ème plan oblige.
Un exemple concret pour finir. Le texte évoque la stratégie dite du « pied dans la porte » (ou plus littéralement : applications de niche à forte valeur ajoutée) (高价值小切口场景). Cibler un petit périmètre, mais très bien défini, à forte valeur économique ou politique, qui sert de démonstrateur, pour dans un second temps, ouvrira tout un pan de coopérations. En Europe, on pense aux batteries, mais aussi à la télésurveillance, pas dans un secteur entier, mais uniquement dans un segment et un certain champ d’application, par exemple les équipements médicaux.
2. Pour une puissance financière chinoise (15ème plan 2026-2030)
Interview du directeur adjoint de la Commission centrale aux affaires financières. La CCAF, créée en 2023, est le « QG » du Comité Central du PCC pour la réforme financière. Le Dir. Adj. rappelle l’objectif des autorités centrales financières chinoises : faire de la Chine une puissance financière globale (金融强国).
Le cap a été fixé en 2023, lors de la dernière édition de la Conférence financière centrale (中共中央金融工作会议). Contrairement à ce que j’écrivais dans un bulletin précédent, la prochaine réunion centrale n’est pas prévue pour début 2026 – aucune information ne circule aujourd’hui en Chine - elle se tient traditionnellement tous les 5 ans. (+ 1504 signes. Mots-clés : CIPS)
En revanche, on observe une profusion de déclarations et mises à jour à l’issue du 4ème plenum sur les déclinaisons plus opérationnelles de la politique financière chinoise dans le cadre du futur 15ème plan. Selon cette interview, le 15ème plan mettra en œuvre 7 chantiers :
- Perfectionner le système de banque centrale et le cadre monétaire et macro-prudentiel. C’est le PCC qui pilote la réforme financière.
- Décliner les 5 grands domaines d’action (2023) : finance de la science et de l’innovation ; finance verte : finance inclusive (普惠金融) , financement des retraites et finance numérique, en leur donnant des outils et des indicateurs
- Stabiliser et rendre plus « inclusif » le marché des capitaux, avec un biais très visible vers l’investissement de long terme et la régulation des comportements de marché (dividendes, répression de la fraude, chaîne complète d’entrée/sortie), mais aussi réduire la dépendance aux réseaux étrangers (système CIPS…)
- Optimiser la structure du secteur financier et des infrastructures par consolidation
- Accélérer la construction des centres financiers internationaux (Shanghai, Hongkong)
- Renforcer la supervision : = une doctrine du tout-supervision, top-down, visant explicitement la coordination avec les petites banques et plateformes financières locales, souvent peu disciplinées
- Pousser la judiciarisation du système financier et ses acteurs (plateformes locales, produits de gestion d’actifs hybrides et encore les gouvernements locaux), doter le droit financier national d’une vraie toolbox de sécurité nationale, durcir aussi les responsabilités administrative et pénale des dirigeants d’institutions financières, et des cadres de la bureaucratie du parti et de l’Etat.
3. La souveraineté par la valeur : la Chine redéfinit le contrôle de ses actifs
Cette Circulaire est cosignée par le ministère des Finances (MoF), la SASAC et la CSRC, daté du 14 octobre 2025, mais rendu public début novembre. La Chine a adopté une nouvelle règle qui encadre strictement la façon dont sont évalués les actifs (entreprises, participations, terrains, brevets, etc.) lorsqu’ils impliquent des capitaux publics ou des sociétés cotées. (+ 1 373 signes. Mot-clés : Belt & Road)
- Désormais, seules des institutions d’évaluation agréées par Pékin peuvent produire des rapports ayant valeur officielle. Ces institutions sont notées avant tout sur la qualité et la fiabilité de leur travail, et non sur le prix de leurs services. Toutes les données utilisées doivent rester hébergées en Chine, et les rapports seront archivés pendant dix ans pour pouvoir être vérifiés.
- Cette réforme vise à protéger les biens publics et à prévenir les sous-évaluations, mais elle a une portée bien plus large : elle recentre sur le territoire chinois tout le processus de définition de la “valeur” des actifs liés à la Chine.
Pour les entreprises étrangères, cela signifie que :
- toute opération impliquant une filiale, une coentreprise ou un partenaire public chinois doit passer par un évaluateur local agréé ;
- les données financières ou industrielles servant à cette évaluation ne peuvent plus être librement transférées à l’étranger ;
- en pratique, les valorisations “officielles” d’actifs en Chine seront désormais établies selon des standards chinois, sous supervision des autorités.
Cette réforme marque une nouvelle étape dans la stratégie de Pékin : renforcer sa souveraineté économique tout en exportant progressivement ses propres standards de gouvernance et de conformité, notamment via Hong Kong, les projets de la Belt and Road (BRI) et les marchés régionaux.
Note : Dans la tradition occidentale, ces organismes d’évaluation sont des tiers de confiance du marché, pas des instruments de politique publique : leur rôle est de garantir l’intégrité de la valeur, non de la contrôler au nom de l’État (ici le PCC).
4. Pékin verrouille les data centers publics autour des puces domestiques : un découplage sélectif sous couvert d’autonomie technologique
Une instruction administrative récente, révélée par Reuters le 5 novembre, demande aux nouveaux projets de centres de données bénéficiant de financements publics d’utiliser uniquement des puces d’IA fabriquées en Chine.
Les projets à moins de 30 % d’avancement doivent retirer les puces étrangères prévues ou annuler leurs achats, les autres seront examinés au cas par cas. Cette mesure intervient au lendemain de la décision de Washington de ne pas autoriser, pour l’instant, la vente à la Chine des puces Blackwell de Nvidia, ce qui renforce l’idée d’un durcissement simultané de part et d’autre, même si la directive chinoise était visiblement en préparation depuis plusieurs semaines. ( + 1 860 signes. Mots-clés : Ascend ; Cambrion ; Biren, MetaX, Moore Threads ; Enflame ; Huawei ; Blackwell)
Je n’ai pas trouvé cette directive. Je vous livre néanmoins mon commentaire et mon analyse.
- La Chine a engagé en 2025 plus de nombreux nouveaux projets de centres de données dans le cadre de la stratégie (les données à l’Est, le calcul à l’Ouest, "东数西算") avec plus de 100 milliards de dollars de soutien étatique aux projets de centres de données d'IA depuis 2021.
- Des entreprises comme Huawei (série Ascend), Cambricon (qui a levé 560 millions de dollars récemment), Biren, MetaX, Moore Threads et Enflame bénéficient d'un soutien étatique massif.
- Des gouvernements locaux du Gansu, du Guizhou et de Mongolie intérieure ont élargi les subventions couvrant jusqu'à 50% des coûts d'électricité pour les centres de données utilisant des processeurs d'IA domestiques comme ceux de Huawei et Cambricon.
- Ce soutien budgétaire et financier massif à l’industrie locale des semi-conducteurs et à la filière électricité, calcul, et connexes explique en partie cette décision, si elle venait à être confirmée. Mais en partie seulement.
Car, à mon sens :
- A l’issue de la semaine asiatique de D.J. Trump qui semble avoir stabilisé provisoirement la relation, le dialogue bilatéral sur l’IA stagne, voire change de trajectoire. Le refus in extremis de l’administration Trump de vendre à la Chine des puces Blackwell la plus avancée semble avoir produit ses effets. Du moins, la décision chinoise tombe au moment où Washington ferme la porte
- Ce sera peut-être le signal qui manquait à la bureaucratie du PCC pour signaler vouloir verrouiller le segment qu’il contrôle le mieux (les DC subventionnés) pour garantir un volume à ses fondeurs d’IA. Aussi, le dialogue bilatéral sur l’IA risque de se réorienter aux questions de sécurité, probablement sur les risques militaires de l'IA, la gestion des crises et les normes éthiques, mais pas sur une base d’un « deal » technologique et commerciale.
Cette directive existerait bel et bien – en fait plutôt sous la forme d’une circulaire de travail (工作通知) ou une instruction administrative. Elle a dû fuiter, intentionnellement, d’entités locales à une ou plusieurs personnalités étrangères qualifiées. Elle est un énième sous-produit de la boite noire chinoise.
5. Première salve de normes pour accompagner le 15ème plan quinquennal
L’Administration d’État pour la régulation du marché (SAMR), qui coiffe notamment la Commission nationale de normalisation (CAC), vient d’approuver et publier un lot d’importantes normes nationales couvrant plusieurs secteurs alignées sur les priorités industrielles et commerciales du 4ᵉ plénum du mois dernier (nouveaux matériaux et numérique, transport et bas carbone, sécurité, commerce des services…) (+ 468 signes)
C’est un texte de mise en œuvre normative. Je vous en donne une traduction intégrale, non commentée. Les normes nationales deviennent la grammaire obligatoire pour les entreprises, y compris les entreprises étrangères qui sont désormais traitées à égalité de chance (国民待遇) avec leurs consœurs locales. Cette annonce participe de la volonté gouvernementale chinoise de projection internationale des standards nationaux.
Voir aussi mon post de jeudi dernier sur le Guide pour la transformation des résultats scientifiques et technologiques en normes
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6. Réalité du consensus de Kuala-Lumpur : un désamorçage de la relation sino-américaine
Nous avons assisté à une opération conjointe sino-américaine de re-stabilisation de la relation bilatérale. L’équilibre est instable, les décisions réversibles Pour son opinion publique, les autorités chinoises veulent y voir un « consensus » qui est en réalité un compromis politique fragile, chacun gardant de quoi refaire pression sur l’autre.
Je ne développe ici qu’un des nombreux sujets, paradoxalement le moins couvert ici dans nos médias, et pourtant l’un des plus suivis outre-atlantique et à Pékin car c’est le cœur politique des négociations : les négociations sur les produits agricoles. (+ 1 458 signes. Mots-clés : USSEC ; CIIE ; MOFCOM ; USB ; CCI ; ASTA)
- Les 3 et 4 novembre, une importante délégation américaine emmenée par la U.S. Soybean Export Council (USSEC) s’est déplacée à Shanghai à l’occasion du CIIE, avant de se rendre dans la capitale le lendemain pour le volet politico-commercial au MOFCOM. Son format donne une idée de la sensibilité du sujet : 24 personnes, représentant 11 associations américaines (USB pour la filière soja ; CCI, le coton, ASTA, les semences…).
- En théorie, le 10 novembre, c’est-à-dire le jour de parution de ce bulletin, la Chine met fin aux surtaxes, décidées au mois de mars dernier, sur le bloc agricole américain (poulet, blé, maïs, sorgho, soja, porc, bœuf, produits aquatiques, fruits, légumes, produits laitiers…).
- La commission tarifaire chinoise dit bien qu’elle “mettra fin à l’application » (停止实施)( des mesures additionnelles de mars à partir du 10 novembre. Pas de clause “pour un an".
La majorité des opérations de déminage sont « suspendues », donc datées, souvent limitées à un an, et sujettes à reconsidérations. La Chine dit bien que les entreprises chinoises devront déposer une demande de licence au cas par cas : donc même pendant la suspension.
Aussi, Pékin ne touche pas aux instruments qui resteront en place, mais seulement à leur application. A Kuala, puis Pusan, Américains et Chinois ont désamorcé mais n’ont pas retiré pas les mines déjà posées. Surtout, la Chine introduit désormais systématiquement des outils et dispositions à temporalité variable ajoutant, à dessein, de l’insécurité à l’insécurité.
7. Quand la péninsule redevient nucléaire : Washington arme, Pékin s’alarme
Le 30 octobre 2025, le ministère chinois des Affaires étrangères a réagi aux informations selon lesquelles Washington avait donné son feu vert au projet sud-coréen de sous-marin à propulsion nucléaire, en appelant Séoul et les États-Unis à “remplir leurs obligations de non-prolifération”. ( + 1 450 Signes. Mots-clés : AUKUS ; TNP ; AIEA)
Pékin applique ici le même cadre de critique que pour AUKUS : la propulsion nucléaire offerte à un État non doté exploite une faille du TNP (retrait du combustible du contrôle de l’AIEA) et risque de perturber l’équilibre stratégique régional, notamment parce qu’elle donnerait à la Corée du Sud une capacité de présence sous-marine plus discrète et plus lointaine, jusque dans les zones sensibles pour la marine chinoise.
“remplissez vos obligations de non-prolifération” et “faites des choses qui promeuvent la stabilité régionale, pas l’inverse » (« 中方希望韩美双方切实履行核不扩散义务,做促进地区和平稳定的事,而不是相反 »)。
- Le dossier n’est toutefois pas clos : Séoul veut construire le bâtiment sur son sol et devra obtenir de Washington un accord sur le niveau d’enrichissement et sur les garanties au titre du 123 signé le 20 janvier 2025. (U.S.-Republic of Korea (R.O.K.) Agreement for Peaceful Nuclear Cooperation” est daté 20 janvier 2025 dit « 123 »).
- La Chine avait déjà signalé son opposition de fond en sanctionnant, le 14 octobre 2025, cinq filiales américaines du chantier sud-coréen Hanwha Ocean — sanctions toujours en vigueur au 8 novembre —, geste interprété à Washington comme une tentative de freiner le rapprochement naval américano-sud-coréen.
Plus largement, on voit se creuser l’écart entre, d’un côté, une Chine et une Russie qui resserrent leurs liens avec Pyongyang tout en refusant d’entrer dans un format de réduction nucléaire conduit par les États-Unis, et, de l’autre, une réponse américaine qui vise à intégrer davantage la dissuasion au cœur de l’alliance avec Séoul.
8. L’Europe fourbit ses armes, la Chine temporise.
Le 4 novembre 2025 la Commission a annoncé l’ouverture d’une investigation de phase II (« in-depth investigation ») sur le rachat de Anglo American, un des plus grands groupes miniers mondiaux, aux côtés de BHP, Rio Tinto et Glencore, par le groupe chinois MMG, une société cotée à Hong Kong mais contrôlée par China Minmetals Corporation, une entreprise d’État chinoise. (+ 2 678 Signes. Mots-clés : CRRC ; Tangshan Rolling Stock Co ; MMG : MOFCOM )
- En février 2025, Anglo American avait annoncé la cession de son activité nickel au Brésil à MMG pour environ 500 millions de dollars. Or, ce business brésilien fournit du ferronickel (alliage entrant dans l’inox) pour le marché européen. La Commission craint que ce rachat pourrait permettre à MMG de détourner des volumes hors Europe ou de restreindre l’accès européen à cette matière. La décision finale est attendue pour le 20 mars 2026 au plus tard.
- Le 5 novembre 2025 : la Commission a ouvert une enquête « distorsion de marché » sous le régime des subventions étrangères (Foreign Subsidies Regulation) impliquant CRRC Tangshan Rolling Stock Co., Ltd. (filiale de la chinoise CRRC Corporation Limited) dans un appel d’offres au Portugal pour le métro de Lisbonne.
- Le 6 novembre 2025 : la Commission a lancé une enquête antisubventions contre des importations de pneus de voiture, de camionnettes, de bus en provenance de Chine.
Ces trois enquêtes sont traitées séparément car elles relèvent de règlementations et de services différents (FSR chez la DG GROW, mesures de défense à la DG TRADE et M&A pour la DG COMP).
En Chine, on ne sait pas trop quoi en conclure…pour l’heure. Le ministère des affaires étrangères et le MOFCOM n’ont pas encore reçu leurs éléments de langage. Même les tabloïds à tonalité nationaliste comme Guancha reste prudent… en reprenant les propos prémâchés du MAE. La Chambre de commerce chinoise en Europe habituellement véhémente, balbutie sa critique. Caixin et Sohu, deux grosses écuries médiatiques relayant les positions officielles chinoises, psalmodient leur dénonciation du protectionnisme européen, sans conviction Une certaine nervosité est palpable, provenant sans doute, à Pékin, d’une lecture assez réaliste de la relation bilatérale, car :
- La Commission et ses services préparent pour le printemps prochain une mise à jour des règlementations sur les investissements sortants (outbound) et entrants (inbound), du filtrage des IDE, et d’un contrôle plus centralisé des exportations.
- Le règlement de 2022 relatif aux subventions étrangères (Foreign Subsidies Regulation - FSR) est en phase de révision / consultation publique par Commission européenne jusqu’au 18 novembre prochain.
- Enfin, le bazooka de l’UE, l’instrument anti-coercition (ACI) se prépare à entrer sur le terrain de jeu.
9. Visite en catimini de Wang Wentao à Bruxelles ?
Le 4 novembre, selon l’agence américaine AP, le commissaire européen au commerce Maroš Šefčovič a rencontré le ministre chinois du Commerce (MOFCOM), Wang Wentao à Bruxelles, vendredi 1er novembre, pour discuter des contrôles à l'exportation de la Chine sur les terres rares émis en avril et octobre, et des règlements européens sur les ventes de semi-conducteurs, selon Olof Gill, porte-parole de la Commission européenne. (+ 3 401 Signes. Mots-clés : Jiang Qianliang ; Denis Redonnet ; MOFCOM)
Selon plusieurs sources, une visite de « haut niveau » s’est également tenue, le 31 octobre et le 1er novembre 2025, avec Jiang Qianliang, directeur général du Bureau de la sécurité industrielle et du contrôle des importations et des exportations du MOFCOM (商务部安全与管制局) , et Denis Redonnet, directeur général adjoint de la DG TRADE, avait posé les bases de discussions plus politiques.
Cependant, aucune source chinoise ne confirme explicitement la visite de Wang à Bruxelles. Côté européen, le 4 novembre, un porte-parole de la Commission n’a confirmé sa venue qu’après la diffusion de la dépêche d’AP du même jour, citée plus haut.
Entre le 1er et le 4 novembre, de source européenne, les responsables européens et chinois auraient discuté de « licences générales » visant à faciliter l'exportation de terres rares, à l'instar de celles que les Etats-Unis affirment avoir obtenues de Pékin. L'Union européenne (UE) et la Chine ont établi un «canal spécial» de communication pour garantir l’approvisionnement en terres rares. L'UE se félicite de la suspension de 12 mois par la Chine des contrôles d'exportation de terres rares.
Depuis, pas de communiqué, pas de photos, rien. Pourtant, le 21 octobre, quand le Commissaire Šefčovič et Wang ont eu leur appel vidéo, une conférence de presse s’était bien tenue à Strasbourg, avec communiqué du MOFCOM, tweets, etc.
Les raisons d’une telle discrétion sont nombreuses. Passons. Sur le fond cependant, quelques remarques :
- Je doute que les discussions aient abouti sur l’octroi de « licences générales » sur l’ensemble des minerais et terres rares concernées, car il n’y a pas de licences générales sur les matières critiques concernées dans le sens où on les entend (sans conditions et de longue durée).
- Le droit d’application actuel est conçu comme un régime de licence obligatoire, lot par lot (一批一证, Cf. mon bulletin précédent), pas comme un régime de licence générale automatique.
- D’autant que le « canal spécial », terme flou, indique plutôt la mise en place d’un accord provisoire, verbal, non juridiquement contraignant, un non-accord en quelque sorte, portant sur des licences individuelles, accordées au compte-goutte à la discrétion du MOFCOM notamment et motivées sur de nombreux critères, dont celui de la sécurité nationale ou de notion de partenaires ou pays « fiables ».
Il existe d’ailleurs trois types de licences individuelles, ou plus exactement trois niveaux de traitement et de procédure en Chine :
- Le traitement standard (purement discrétionnaire),
- Une procédure accélérée pour les « trusted customers » (le fameux “fast track”, ou canal spécial), et
- Ce qui relève du domaine sensible de la défense.
L’UE a probablement obtenu de haute lutte la semaine dernière de passer du standard au niveau supérieur : « puisque c’est vous, et que vous avez montré une certaine bonne volonté ».
Mais, un système de licences individuelles reste discrétionnaire. Il signale une intention de mise sous pression sous couvert de « réciprocité », qui peut être asymétrique (lever les taxes sur les véhicules électriques contre « x » licences pour un temps donné).
Quand la Maison Blanche se targue d’avoir obtenu un blanc-seing et la suppression de facto des contrôles imposés par la Chine depuis 2023 par la délivrance de « licences générales », elle fait mine de ne pas comprendre : les Américains sont dans le même bateau ivre chinois que l’Europe, malgré tous les efforts de leur président.
Un dernier mot pour détendre l’atmosphère : il est tout de même assez ironique qu’un ministre du commerce doive voyager incognito dans la soute d’un avion Cargo. L’adage du cordonnier mal chaussé, version chinoise.
▶ Influence & ingérences
10. Pékin rouvre le front nord : diplomatie académique et reconquête d’influence
En octobre 2025, le Nordic Centre de Fudan à Shanghai a fêté ses 30 ans avec trois jours de rencontres Fudan–universités nordiques (conseil, ateliers sur les priorités sino-nordiques, événement de visibilité avec directions d’universités et entreprises)
- Le Fudan-European Centre for China Studies est créé en 2013 à Copenhague (NIAS- University of Copenhagen) comme bras européen de Fudan pour les « China studies » qui visent à « faire sortir » la recherche en sciences sociales chinoise notamment dans les systèmes académiques européens mais aussi influencer nos propres études sur la Chine, y compris en France, nous y reviendrons.
- À la suite de la fermeture du centre danois, il est relocalisé en 2021 à l’Université d’Oslo, qui devient le nouvel hôte de la plateforme Fudan–Europe. La relocalisation du centre Fudan–Europe à Oslo et le maintien de programmes conjoints s’inscrivent dans un mouvement diplomatique plus large de Pékin vers l’Europe du Nord et la Baltique.
- Après les signaux adressés à Copenhague et Oslo, le top diplomate chinois Wang Yi a reçu à Pékin, le 4 novembre, son homologue estonien Margus Tsahkna, première visite de ce niveau en dix ans, l’occasion pour Pékin de plaider pour une relation ‘mature et stable’ avec un État membre très aligné sur la ligne de fermeté envers la Russie… Mais aussi d’invoquer le souvenir de l’accord Belt & Road de 2017, sans oublier de susurrer à nouveau l’idée d’un accord de « libre-échange » entre la Chine et l’Europe, une des idées fixes de la diplomatie chinoise.
Note : L’Estonie avait adhéré à la BRI par un MoU signé en novembre 2017, mais cette adhésion a perdu sa substance après le retrait estonien du format de coopération avec la Chine en 2022.
11. Chine-Taiwan : l’influenceur influencé Holger Chen
Je résume le billet de Lingua Sinica, « The Influence Machine », du 7 novembre.
- En juin 2024, l’influenceur taïwanais Holger Chen se rend à Shanghai pour un voyage qu’il décrit comme personnel. Lors d’une diffusion en direct, il hésite à répondre à la question : « De quel pays viens-tu ? », ce qui provoque une vive polémique à Taïwan. Durant son séjour, il est accompagné par trois influenceurs chinois qui travaillent pour ou avec des médias liés à l’État chinois, comme le Global Times et Guancha. Leurs activités sont associées au Front-Uni du comité central du PCC (统战部), un organe du PCC chargé des opérations d’influence.
- Les vidéos du voyage de Chen auraient été encadrées et ensuite reprises sous forme de nouveaux montages sur les réseaux chinois, notamment Bilibili. Ces vidéos ont diffusé des messages favorables à la « réunification » de la Chine et de Taïwan. L’opération est présentée par certains analystes comme un exemple de « travail d’unification en ligne » (网络统战工作). Ce type de voyage s’inspire d’un modèle déjà testé avec le Youtuber américain iShowSpeed, en 2023.
Commentaire. A noter la coordination de moyens inter-agences des organes chinois de contrôle du cyberespace (网信办) et du front uni (统战部). Leur travail conjoint génère ou amplifie des controverses (争议) et des émotions pour accroître la visibilité du discours « d’unification », en intégrant les acteurs extérieurs dans la machine de narration chinoise — ce qu’on appelle familièrement, sur d’autres théâtres d’opération, les « idiots utiles ».
12. « En matière d’ingérence, la Chine a une technique rodée : elle tente, et, surtout, ose »,
Extrait de la Lettre Conformité Défense, Pechmeze Law :
« Et parfois, ça marche. Bilan des offensives menées (mais surtout découvertes) au cours du mois d’octobre. Aux États-Unis, nos confrères du cabinet Williams & Connolly, représentant des personnes physiques et morales politiquement exposées, ont été victimes d’une cyber attaque attribuée à des hackers chinois. À Paris, Polytechnique s’est désengagée (de justesse) d’un partenariat avec un campus chinois. Toujours chez nous, d’autres instances publiques semblent ne pas avoir pris la mesure de la menace, à l’instar de Business France, qui ne voit pas de difficultés à ce que les PME navales françaises candidatent sur le marché chinois »
Commentaire
- La liberté académique ne concerne pas que les chercheurs mais aussi et surtout la stratégie partenariale des établissements et organismes rattachés . Certains directeurs de centres ou de laboratoires sont manifestement à rebriefer sur les enjeux, qui manifestement les dépassent.
- Pour Business France, je ne suis qu'à moitié étonné, tant la culture du chiffre, de l’opération, et du « KPI » sont ancrés dans les missions et les esprits. Sauf erreur de la ma part, les contrats d'objectifs et de moyens (COM) de Business France ne sont pas publiés au JO et je m’interroge sur la pertinence des objectifs quantitatifs dans les filières stratégiques. Lire Projet annuel de performances, Annexe au projet de loi de finances pour 2025, Programme 134,Développement des entreprises et régulations.
▶ Documentation & Agenda prospectif
Documentation et études
◇ Cherry-picking de la Chine en matière de droit maritime. Etude d'Asia Centre, 20 octobre.
- La Chine qui se revendique comme une puissance maritime émergente cherche à faire coexister son ascension stratégique avec un système juridique qu’elle n’a pas entièrement choisi. Pékin est partie prenant de la CNUDM mais en conteste des éléments fondamentaux (délimitation, passage inoffensif, juridictions). Cette “adhésion sélective” résulte d’une stratégie et non d’une ignorance du droit international.
- L’étude montre qu’à partir de là la Chine définit des « droits et intérêts maritimes » volontairement larges et évolutifs, qui servent de base à son action. Mais si l’étude démontre comment la Chine se sert du droit de la mer international pour avancer ses positions en mer de Chine méridionale, elle ne propose pas l’optique inverse : l’évolution du droit interne chinois – maritime ici - qui donne du muscle à la lawfare. Le droit interne crée un fait accompli que la Chine présente ensuite comme conforme à ses “droits et intérêts”.
Pour aller plus loin : Loi révisée (28 octobre 2025) de la Loi maritime commerciale (海商法). Entrée en vigueur 1er mai 2026.
◇ Policy Brief : “What can Europe learn from China’s critical-tech innovation push? », par Alicia Garcia-Herrero et Michal Krystyanczuk de l’Institut Bruegel, publié le 4 novembre.
Points saillants :
- Le papier part d’un constat : la Chine a comblé très vite une partie de son retard dans plusieurs (IA, semi-conducteurs, quantique, deep tech industrielle) en combinant politique industrielle ciblée, financement massif et mobilisation de l’écosystème public-privé. L’écart se réduit avec les États-Unis, tandis que l’Europe décroche.
- La progression de la Chine technologies critiques ne vient pas seulement de “Made in China 2025”, mais d’un enchaînement de stratégies techno-industrielles ( plans sur l’IA, dual circulation, sécurisation des chaînes) qui ont la même logique : identifier les maillons critiques et concentrer l’effort dessus (Cf. mon mémo n°1 supra sur « l’ouverture institutionnelle »).
- Bruegel insiste sur le fait que la Chine utilise très bien la commande publique et les marchés intérieurs pour faire monter ses firmes nationales dans ces technologies (effet d’échelle, d’apprentissage, de standard).
- L’Europe, avec un marché public plus fragmenté et des règles de concurrence plus strictes, n’arrive pas à produire le même effet d’entraînement. Le brief dit aussi que la Chine couple innovation civile et usages de sécurité/défense (logique de fusion civilo-militaire), ce qui lui donne un argument budgétaire et stratégique supplémentaire. Bruegel suggère que la hausse européenne des dépenses de défense pourrait jouer ce rôle d’accélérateur pour les technos critiques… si elle est structurée de manière industrielle.
◇ Ouverture d’un stand Shein au BHV, « plus qu’une logique économique »
« On voit bien que derrière il y a plus qu’une logique économique, il y a une logique presque stratégique de la part de la Chine de vouloir attaquer des pans entiers de notre économie et aussi quelque part de nos valeurs », juge Sébastien Martin, ministre de l’Industrie.
Je reviendrai sur cette « affaire », ce modèle d’affaire et la stratégie associée dans mon prochain Bulletin.
◇ Dealing with a resurgent China, programme Horizon, réalisé par MERICS. Mise à jour 2025 de l’Audit Europe China Resilience. La Landing page ICI. Ou les points saillants par le Directeur du Bureau de Bruxelles, Grzegorz (Greg), ICI
Agenda
✔ Pékin met le cap sur l’APEC 2026
Pékin devient le pays hôte de l’APEC en 2026, et entend faire de cet événement un moment charnière pour son rôle dans la gouvernance régionale. Dans ce communiqué informel du 2 novembre, les autorités chinoises indiquent vouloir « partager leurs réussites » en matière d’infrastructures numériques, d’intelligence artificielle et de villes intelligentes pour offrir à la région des « dividendes d’innovation ».
Surtout, elles veulent raviver le projet de Zone de libre-échange Asie-Pacifique (FTAAP), gelé depuis plusieurs années, qu’elle voit comme structure porteuse « politique » de ses ambitions APAC, depuis 2014, quand Pékin avait organisé l’APEC à domicile. Relire la « Beijing RoadMap » ou Déclaration de la 22e réunion informelle des dirigeants de l'APEC, Pékin, le 11 novembre 2014. Le temps long, toujours.
Pour l’UE et les ses Etats membres, ce sera clairement la priorité de la diplomatie économique chinoise, sous toutes ses formes, ça va tanguer. Les hauts fonctionnaires des pays membres se rencontrent déjà à Pékin début décembre. Pour les entreprises européennes, la période qui s’ouvre entre aujourd’hui et l’automne 2026 sera clé pour (re)configurer et sécuriser leur développement et chaines de valeur et suivre de près la progression des positions chinoises.
✔ Conférences à venir
Conférence de I’Ifri,
- Mardi 18 novembre: « Naviguer au cœur des tensions du Détroit de Taiwan : perspectives du Japon, des Philippines et de la France »
Notes :
Les sujets sont numérotés. Vous pouvez m’interroger dessus en les désignant par leur n° en commentaire ou en MP. Je teste un format de Bulletin hebdomadaire. Vos retours me seront donc précieux.
Les mentions du nombre de signes et des mots clés sont laissés apparents. Ils marquent la séparation entre la version abrégée du bulletin et sa version intégrale.