Bulletin n°26 : Pékin entre détente américaine et choc européen

Avec la production manufacturière, les services : un prolongateur de puissance globale ; évaluation et contrôle du pic et de la neutralité carbone ; Chine-États-Unis-Iran : comment Pékin convertit la désescalade en levier bilatéral ; Europe–Chine : la sécurisation des chaînes avec les Etats-Unis ?

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Bulletin n°26 : Pékin entre détente américaine et choc européen
Le ministre iranien des affaires étrangères, Abbas Araghchi, reçu par Wang Yi, à Pékin, mercredi 6 mai


Edito

A une semaine de la tant attendue rencontre Xi Jinping-Donald Trump à Pékin, la guerre en Iran s’invite officiellement au menu de l’agenda bilatéral. La visite du ministre iranien des affaires étrangères à Pékin, mercredi 6 mai, constitue le « baiser de la mort » pour l’administration américaine, empêtrée dans les buts contradictoires de sa politique étrangère. Elle replace la Chine au centre du jeu dans un processus politique de résolution de crise régionale, ce qu’elle entend exploiter à l’échelle mondiale durant le mois de mai au cours duquel la Chine prend la présidence tournante du Conseil de sécurité de l’ONU.

En outre, la conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) offre à Pékin un faire- valoir pour ses positions en faveur d’une redéfinition de l’architecture de la sécurité en Asie de l’Est. Pékin utilise les dossiers nord-coréen et iranien pour déplacer la discussion de la non-prolifération vers les causes sécuritaires de la prolifération : sanctions, alliances, dissuasion élargie, sécurité «indivisible»…

Le précédent iranien doit servir d’avertissement à l’Europe : face à Pékin, il ne suffit pas de durcir les instruments ; encore faut-il éviter que son propre calendrier politique et réglementaire ne devienne un levier aux mains de la Chine.

La Commission prévoit de demander aux dirigeants européens de lui donner le feu vert pour aller de l’avant lors de la prochaine réunion du Conseil européen, prévue mi-juin. Toutefois, ces annonces laissent deux mois à Pékin pour  peser sur une réunion dont la Chine sera l’un des sujets majeurs. Les nouvelles initiatives législatives telles que la loi sur l'accélérateur industriel (IAA) et la loi sur la Cybersecurity Act révisée (CSA2) ne seront pas promulguées avant un an, voire plus, ce qui laisse l'Union européenne très vulnérable face à l'aggravation du « second choc chinois » tel qu’il est désigné aujourd’hui.

Mais ce choc ne portera plus seulement sur la production manufacturière, mais aussi sur les services (cf. un mémo infra, dédié aux dernières mesures de Pékin).

L’Europe, dans les années 2000, avait voulu s’affranchir de l’industrie et la France bâtir un pays « sans usines », tourné vers les services. Il est à craindre qu’elles aient à affronter à la fois les usines chinoises et les services qui les accompagnent, sur des bases qui s’éloignent de ce que l’Union et ses États membres peuvent accepter. Le coût économique et social varie selon les États. Pourtant, des formes diverses de moratoire, ou de gel des projets chinois deviennent progressivement discutables et discutées dans un nombre croissant de capitales.


➔ Dans ce Bulletin 12 Mémos

▶ Politique intérieure

1. Les services :  un prolongateur de puissance globale

Le 22 avril 2026, le Conseil des affaires d’État (CEA) publie une directive visant à porter les services chinois à 100 000 milliards de yuan en 2030. Le texte, 国务院关于推进服务业扩能提质的意见-新华网 prolongé par une conférence de presse  du CEA le 28 avril, traite présente les services comme relais de croissance, support de montée en gamme industrielle, infrastructure numérique exportable et outil de normalisation internationale. Pékin entend ainsi prolonger l’avantage manufacturier chinois par les services, accompagner l’internationalisation de ses entreprises et structurer les marchés futurs par les standards, la certification, les plateformes et les données. ( 4 487 signes. Mots-clés : SAMR ; MIIT ; services )

Note : C’est un nouveau mémo assez dense. Pour les principaux sujets stratégiques et structurants, de politique intérieure comme de politique extérieure chinoises, il nous faut partir d’un point « zéro » complet. Ensuite, je citerai ce mémo en référence dans les prochains mémos, plus courts, ou les brèves sur le même sujet. Je vais d’ailleurs renforcer la couverture par les brèves, un format qui semble convenir à beaucoup d’entre vous. Sur le site, l’archivage sera thématisé, permettant d’opérer un suivi en temps réel, et reposant sur un « dossier » de fond.

 Les services comme relais de croissance interne

La directive positionne explicitement les services comme un moteur central de la croissance domestique, avec un objectif quantifié de 100 000 milliards de RMB à l’horizon 2030, soit un saut d’environ 20 000 milliards sur le 15e Plan.

La directive distingue implicitement deux fonctions complémentaires :

  • les services productifs, orientés vers la compétitivité industrielle ;
  • les services de vie, orientés vers la consommation, l’emploi et la stabilité sociale.

Ils constituent un instrument de gestion de la transition économique, permettant de compenser les limites du modèle industriel, de soutenir la demande intérieure et de maintenir la stabilité sociale dans un contexte de transformation structurelle de l’économie chinoise.

Services comme nouvelle infrastructure de puissance industrielle

La directive place les services productifs au cœur de la montée en gamme industrielle, en assumant explicitement qu’il ne peut y avoir de manufacturing compétitif sans un appareil de services de haut niveau :

Sans un secteur tertiaire de haut niveau, il ne peut y avoir d'industrie manufacturière de qualité “没有高水平的服务业,就没有高质量的制造业”

L’objectif est de combler les maillons faibles de la chaîne de valeur industrielle et de pousser les entreprises chinoises vers les segments les plus rémunérateurs, en structurant une offre de services couvrant l’ensemble du cycle de vie des produits.

Le texte détaille de manière très opérationnelle les composantes de cette infrastructure :

  • Amont de la chaîne (conception, innovation) : développement du design industriel, des services de R&D, des infrastructures scientifiques, des plateformes de transfert de technologie, des incubateurs et des bases d’essai (中试), afin d’améliorer la capacité à concevoir, tester et industrialiser rapidement.
  • Encadrement juridique et technologique : montée en puissance des services de propriété intellectuelle (conseil, navigation brevets, pools de brevets), des services de certification, d’inspection et de métrologie, avec un objectif explicite d’alignement international et de reconnaissance externe.
  • Cœur opérationnel (production élargie) : intégration des logiciels industriels, des services numériques, de l’internet industriel et des données sectorielles
  • Aval (mise en marché et exploitation) : renforcement de la logistique intégrée (multimodale, nationale et internationale), des services de distribution, de maintenance, d’exploitation et de gestion du cycle de vie des produits.
  • Support financier et organisationnel : développement de la finance de chaîne d’approvisionnement (nantissement de stocks, commandes, créances), des assurances industrielles, des instruments de financement adaptés aux cycles industriels, et des mécanismes de partage du risque.

L’ensemble vise à transformer les entreprises industrielles en fournisseurs de solutions complètes (“produit + service”), capables de maîtriser non seulement la fabrication, mais aussi la conception, l’exploitation, la maintenance et la valorisation des produits.

Services comme infrastructure numérique exportable

La directive fait des services numériques l’un des piliers de la montée en puissance du tertiaire chinois, mais leur fonction dépasse le marché domestique : ils constituent une infrastructure exportable, capable d’accompagner l’internationalisation des entreprises chinoises et de diffuser leurs outils, plateformes, standards et écosystèmes techniques.

Le texte vise explicitement le développement des logiciels et services d’information : logiciels industriels, logiciels de base, open source, internet industriel, données sectorielles, data labelling, certification des données, mécanismes de valorisation des données, cloud intelligent, calcul en périphérie, modèles et agents. Il s’agit de construire un continuum allant de la donnée brute aux applications industrielles, en passant par les plateformes, les algorithmes et les services de transformation numérique.

La conférence du 28 avril précise l’ampleur du secteur : en 2025, les logiciels et services IT atteignent 15,48 trillions de yuan de revenus, avec plus de 11 millions d’employés. Le MIIT souligne également l’émergence de nouveaux formats, modèles comme service (Model-as-a-Service) et agents comme service (Agent-as-a-Service) , ainsi qu’un usage massif des modèles, avec plus de 140 trillions de tokens appelés quotidiennement fin mars 2026.

Les grands fournisseurs chinois de cloud auraient selon le CEA déjà déployé leurs services dans plus de 30 pays et régions, avec plus de 150 data centers.

Les services comme puissance normative des marchés futurs

La directive inscrit les services dans une logique explicite de projection internationale.

Ces services accompagnent d’abord les entreprises chinoises, mais peuvent ensuite développer une clientèle locale, constituant une offre concurrentielle nouvelle sur les marchés tiers.

Sur le plan strictement normatif, la SAMR indique que la Chine compte déjà plus de 7 000 normes nationales de services et environ 27 000 normes de groupe, couvrant à la fois les services productifs et les services de vie. Depuis début 2026, les plans de normes nationales de services auraient progressé de 190 % sur un an, dans des domaines comme la logistique moderne, l’intelligence artificielle, les services de basse altitude, l’économie de plateforme ou les services numériques.

L’objectif est de transformer des prestations souvent immatérielles en objets mesurables, certifiables, auditables et interopérables. Par la standardisation, la certification, la métrologie, les plateformes et les protocoles techniques, Pékin rend les services chinois plus facilement exportables et plus compatibles avec une reconnaissance internationale.

Les services deviennent ainsi un outil de structuration des marchés.

Analyse

La politique sur les services s’inscrit dans une troisième phase de l’internationalisation économique chinoise, après l’export manufacturier puis la montée en gamme industrielle :

  • 2001–2015 : insertion par les biens manufacturés (OMC)
  • 2015–2025 : montée en gamme industrielle et export de capacités
  • 2025–2035 : projection externe par les services (15ème  et 16ème plans)

Désormais, Pékin cherche à projeter à l’extérieur une couche de services et de prolonger ainsi l’avantage manufacturier, permettant de capter davantage de valeur et de s’insérer durablement dans les segments à forte valeur ajoutée des chaînes globales.

Cf. Bulletin #12 – Mémo 4 – La Chine veut internationaliser ses écosystèmes industriels

Cette orientation repose sur une trajectoire déjà engagée depuis le XIVe Plan, celle de la « servicialisation » du manufacturing (两业融合). Les services sont intégrés à l’ensemble du cycle de vie des produits, conception, production, maintenance, exploitation, financement, à travers des modèles hybrides (EPC, supply chain intégrée, maintenance à distance, personnalisation, R&D pilotée par les modèles).

Dans ce cadre, les services deviennent un outil de reconstitution d’écosystèmes industriels complets à l’étranger. En accompagnant les entreprises chinoises à l’international via des services juridiques, financiers, logistiques, techniques et numériques, ils permettent de reproduire hors de Chine des chaînes de valeur intégrées, tout en développant une clientèle locale. On passe ainsi d’une logique « d’exportation » de biens à une logique « d’implantation » systémique, réduisant la dépendance aux acteurs étrangers et favorisant l’exclusion progressive de ces derniers.

Ces services agissent comme des vecteurs de normalisation et de structuration des marchés, en amont. À travers la standardisation, la certification, les plateformes, les protocoles techniques et les infrastructures numériques, la Chine transforme des prestations immatérielles en référentiels opérationnels et en formats interopérables, autant d’éléments qui participent à l’émergence des marchés futurs.

🏷️ SAMR MIIT services
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2. Directive sur la gestion des nouveaux métiers

Le Comité central du PCC et le Conseil des affaires d’État ont publié le 26 avril une  directive sur les « nouveaux groupes d’emploi » (关于加强新就业群体服务管理的意见) (plateformes, livraison, VTC), visant à combler un vide d’organisation désormais explicitement reconnu – « 填补好这个空白 ».

Ces populations, estimées à 84 millions de personnes (environ 21 % des salariés), sont identifiées comme un levier majeur de stabilité de l’emploi, mais aussi comme un facteur de risque social. Le texte fixe un objectif de couverture complète du travail du Parti d’ici 2027, tout en renforçant l’encadrement des plateformes (rémunération, algorithmes), les droits sociaux et l’accès aux services publics.

Il met surtout en avant, en premier point, le renforcement du travail idéologique et politique, et organise l’intégration de ces travailleurs dans les dispositifs locaux, jusqu’à en faire des auxiliaires de gouvernance (participation à la gestion de proximité, remontée des doléances).

Commentaire.  Ce texte marque une inflexion par rapport aux régulations de 2021 centrées sur la protection sociale : dans le prolongement du XXe Congrès, il consacre le basculement vers une logique d’intégration politique via ce que le PCC appelle la « construction du parti » (党建), visant à réinsérer une main-d’œuvre mobile et peu structurée dans les circuits d’encadrement du Parti, à la fois comme base sociale et comme instrument de gouvernance.

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3. Méthode d’évaluation et de contrôle du pic et de la neutralité carbone

Le 23 avril, le Comité central et le Conseil des affaires d’État instaurent un dispositif national d’évaluation des provinces sur le carbone (碳达峰碳中和综合评价考核办法), fondé sur des indicateurs contraignants (émissions totales, intensité, charbon, pétrole, part non fossile). Le texte transforme explicitement le carbone – et non plus le « climat » ou « l’écologie » – en critère d’évaluation des cadres, intégré à leur promotion, supervision et sanction.

Il organise un pilotage bicéphale NDRC / Département de l’Organisation, matérialisé par des plans provinciaux obligatoires validés par le Centre, ainsi qu’une surveillance dynamique – comprendre : appuyée notamment sur les outils d’IA – des données énergétiques et carbone. À partir du 16e plan, chaque première année de cycle quinquennal devra s’ouvrir par un « plan national de contrôle des émissions », décliné localement.

Commentaire : Ce texte confirme le basculement d’une politique climatique vers un outil d’alignement bureaucratique des élites locales, dans la continuité des instruments déjà utilisés pour la dette ou l’environnement. Mais la programmation dès le 16e plan révèle en creux le retard accumulé dans la mise en place d’un pilotage carbone pleinement opérationnel. La mise en œuvre effective du système de sanction reste à observer. Comme l’a montré la résorption de la dette des gouvernements locaux, il ne suffit pas de disposer d’un cadre réglementaire et disciplinaire : encore faut-il l’appliquer. En parallèle, la diffusion rapide du texte, notamment dans les médias en langue anglaise, participe d’une volonté de réaffirmer la capacité de Pékin à tenir ses engagements climatiques à l’horizon 2030–2060.

🏷️ énergies
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4. Directive sur les économies d’énergie et la réduction carbone

Le 22 avril, le Comité central et le Conseil des affaires d’État publient un texte de consolidation sur les économies d’énergie et la réduction carbone (关于更高水平更高质量做好节能降碳工作的意见), visant l’industrie, le bâtiment, les transports, les infrastructures numériques, les institutions publiques et les grands projets.

Le texte remet en cohérence des instruments déjà connus : contrôle des projets à forte intensité énergétique et carbone, standards, audits, surveillance dynamique des données, réforme des prix, commande publique, finance verte, dans une logique de continuité. L’intégration explicite des infrastructures de calcul et data centers dans une "discipline énergétique", la montée en généralité du modèle « produire vert avec de l’énergie verte », constituent les seules avancées notables de la directive.

Commentaire : Ce texte ne durcit pas la trajectoire climatique chinoise. Il cherche surtout à limiter les nouveaux déséquilibres sans s’attaquer frontalement au stock productif carboné existant. La formule d’un « contrôle raisonnable »  (合理控制)  résume l’équilibre recherché. Si l’on croise cette mesure avec l’objet de la brève précédente, on peut s’interroger sur cette mise en cohérence tardive des dispositifs.

🏷️ énergies
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▶ Politique extérieure

5. Chine-États-Unis-Iran : comment Pékin convertit la désescalade en levier bilatéral

Le ministre iranien des affaires étrangères, Abbas Araghchi, est à Pékin depuis ce mercredi 6 mai. Il est reçu par Wang Yi pour sa première visite en Chine depuis le déclenchement de la guerre Iran–États-Unis/Israël, le 28 février dernier. La visite intervient à une semaine du déplacement annoncé de Donald Trump à Pékin, les 14–15 mai. (4423 signes. Mots-clés : Wang Yi, Iran, Marco Rubio)

Extrait du communiqué chinois de la rencontre Wang Yi - Abbas Araghchi :

Abbas Araghchi a fait le point sur l'état d'avancement des négociations entre l'Iran et les États-Unis et a exposé les prochaines intentions de l'Iran, affirmant que les faits avaient démontré que la crise politique ne pouvait être résolue par des moyens militaires. (…)
La partie iranienne fait confiance à la Chine et espère que celle-ci continuera à jouer un rôle actif pour promouvoir la paix et mettre fin au conflit, tout en soutenant la mise en place d'une nouvelle architecture régionale d'après-guerre capable de concilier développement et sécurité (…).
En ce qui concerne la question nucléaire, la Chine salue l'engagement pris par l'Iran de ne pas développer d'armes nucléaires, tout en estimant que ce pays a le droit légitime d'utiliser l'énergie nucléaire à des fins pacifiques

 Le cadrage officiel iranien ajoute deux éléments : la visite intervient « peu avant » celle de Trump en Chine et au moment d’échanges de messages entre Téhéran et Washington, montrant que l’Iran dispose d’un canal chinois actif avant l’éventuelle séquence Xi–Trump.

Du côté des médias américains, Reuters met l’accent sur la proximité temporelle avec la visite Trump–Xi et sur la pression américaine exercée sur Pékin pour que la Chine obtienne de Téhéran la réouverture d’Ormuz. Le papier souligne que la crise touche directement Pékin comme premier importateur mondial de brut et ancien grand acheteur de pétrole iranien.

AP ajoute que Rubio et Bessent demandent à la Chine d’utiliser son influence sur l’Iran, y compris dans la perspective d’une résolution au Conseil de sécurité. Washington considère que Pékin peut faire plus, malgré son rôle dans la préservation d’un cessez-le-feu fragile

Quelques jours plus tôt, le 30 avril, Wang Yi  rappelait à Marco Rubio (王毅同美国国务卿鲁比奥通电话)  ne pas oublier l’essentiel et de replacer la relation bilatérale dans un contexte global :

La question de Taïwan touche aux intérêts fondamentaux de la Chine et constitue le principal facteur de risque dans les relations sino-américaines. Les États-Unis devraient respecter leurs engagements, faire le bon choix, ouvrir de nouvelles perspectives de coopération entre la Chine et les États-Unis et faire tout ce qui est en leur pouvoir pour contribuer à la paix mondiale.

 Commentaire :

L’analyse des médias américains sur cette séquence diplomatique apparait très alignée sur les éléments de langage de la Maison Blanche. Voir dans la visite d’Araghchi à Pékin la marque d’une pression chinoise sur l’Iran revient à reprendre sans distance le cadrage américain.

Comme nous l’avions posé en hypothèse dans le précédent bulletin :

« Au travers de l’appel au prince saoudien (le 20 avril), Pékin transmet à D. Trump ses exigences : les États-Unis doivent contribuer au cessez-le-feu immédiat et total et au rétablissement de la libre circulation dans le détroit d’Ormuz et créer ainsi les conditions de discussions à venir à Pékin sur des bases consensuelles.
« Si Donald Trump accepte (publiquement ou pas) ces deux préconditions, Pékin s’introduirait dans l’équation de la résolution de la guerre directement avec l’administration américaine ».
Cf. Bulletin #25– Mémo 3 –Ormuz : la Chine met un prix politique à la rencontre Xi–Trump

Bien que les propos de Wang Yi — et non d’Abbas Araghchi lui-même — sur une promesse ou un engagement (承诺) iranien de ne pas développer l’arme atomique puissent apparaître comme une concession faite par l’Iran aux États-Unis, la formulation n’est pas nouvelle.

Xinhua rapporte, mercredi matin, les propos de Marco Rubio tenus la veille, mardi :

« l'Iran avait désormais l'occasion de « montrer clairement » qu'il ne souhaitait pas se doter de l'arme nucléaire, ce qui, selon lui, est essentiel à la conclusion d'un accord de paix avec Washington ».

 Analyse

Pékin semble réussir à modifier l’équation politique dans laquelle la Maison Blanche prend sa décision. En liant implicitement l’accès au sommet Xi–Trump à une stabilisation préalable du Golfe, la Chine transforme Ormuz en variable d’entrée du dialogue stratégique, pesant aussi indirectement sur l’ensemble des dossiers bilatéraux.

La désescalade américaine ne serait pas un choix militaire, mais le coût politique d’accès au maintien d’un sommet bilatéral.

L’efficacité de la manœuvre chinoise tient à son caractère non coercitif. Il place Washington devant la hiérarchisation de ses propres priorités.

Le problème pour Washington est que le facteur chinois ne pèsera plus aussi lourdement dans l’équation politique américaine dans quelques mois, une fois l’administration entrée dans la campagne des élections de mi-mandat, cet horizon politique majeur, pour ne pas dire unique chez les Républicains.

La sortie effective du piège de la guerre en Iran aura un coût politique important. Washington aura besoin de la Chine pour la garantir. Pékin aura alors réussi à créer une nouvelle dépendance dans la relation bilatérale à son avantage, qu’elle répartira sur l’ensemble du spectre de ses priorités dans quelques jours… si le rendez-vous entre dirigeants est maintenu.

🏷️ Wang Yi Iran Marco Rubio
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6. Chine-Iran-Ormuz : Pékin en juge-arbitre du droit de la mer

 

Le 27 avril, au Conseil de sécurité, l'ambassadeur Fu Cong s’exprime sur les entraves à la navigation dans le détroit d’Ormuz aux « actions militaires illégales » des États-Unis et d’Israël contre l’Iran et appelle à un cessez-le-feu global et durable comme condition préalable à toute stabilisation. Il dénonce le renforcement du dispositif militaire américain et des opérations de « blocus ciblé », tout en valorisant les médiations régionales, notamment pakistanaises.

Dans un second temps, le diplomate chinois réoriente son discours sur le terrain du droit maritime en réaffirmant la centralité de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, tout en exigeant une interprétation « complète, exacte et de bonne foi » et en insistant sur le respect de la souveraineté, de la sécurité et des « droits et intérêts légitimes des États côtiers ». (4 462 signes. Mots-clés : UNCLOS ; Iran )

Extraits de la déclaration de Fu Cong,

D’abord, une accusation de circonstance :

Les entraves actuelles trouvent leur origine dans les actions militaires illégales engagées par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Les États-Unis, alors même qu’un arrangement de cessez-le-feu temporaire avait été conclu, ont encore renforcé leur déploiement militaire et mis en œuvre des opérations de blocus ciblé, ce qui constitue un comportement dangereux et irresponsable. La solution pour rétablir la navigation passe par la réalisation rapide d’un cessez-le-feu global et durable, afin de promouvoir le retour de la paix et de la stabilité dans la région du Golfe et au Moyen-Orient.

Plus loin, Fu Cong s’attarde sur l’UNCLOS et le droit maritime international :

Fu Cong a ajouté que la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, ainsi que les autres traités internationaux pertinents et le droit international coutumier, constituent ensemble le fondement de l’ordre maritime international moderne. Les États doivent interpréter et appliquer la Convention de manière complète, exacte et de bonne foi, en excluant toute application sélective et tout double standard. Ils doivent exercer de bonne foi les droits de liberté de navigation conférés par le droit international, respecter pleinement la souveraineté, la sécurité et les droits et intérêts légitimes des États côtiers, et garantir le déroulement normal des échanges commerciaux maritimes et la fluidité de la navigation.

Fu Cong déclare enfin que la Chine :

a toujours été un défenseur et un bâtisseur résolu de l’état de droit international en matière maritime, et qu’elle est disposée à poursuivre, aux côtés de la communauté internationale, des efforts constants pour préserver la sécurité maritime commune et promouvoir la construction d’une « communauté de destin maritime ».

Commentaire

Derrière la défense apparente de la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz, Pékin conteste l’appropriation occidentale de la notion même de liberté de navigation et veut en redéfinir les conditions d’exercice : non absolue, elle devient subordonnée à l’appréciation sécuritaire des États riverains. La liberté de navigation doit s’effacer dès lors qu’un État côtier estime que sa sécurité ou ses intérêts sont affectés.

Analyse

Dans le cadre de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, la notion d’« État côtier » est juridiquement bornée : ses droits sont territorialisés et précisément délimités (mer territoriale, ZEE, plateau continental), au-delà desquels prévaut la liberté de navigation. Autrement dit, la souveraineté maritime y est encadrée et s’arrête clairement.

Dans l’intervention de Fu Cong, l’invocation du respect de la « souveraineté, de la sécurité et des droits et intérêts légitimes des États côtiers » introduit un déplacement notable : la catégorie d’État côtier devient fonctionnelle.

La notion de « droits et intérêts légitimes » (合法权益), volontairement indéterminée, puisée dans l’arsenal doctrinaire du PCC,  permet d’élargir le champ des prérogatives au-delà des espaces strictement définis par le droit positif, en y intégrant des considérations de sécurité, de « stabilité » ou plus directement « d’intérêt stratégique ».

Ce glissement opère à plusieurs niveaux. Il déplace le fondement des droits maritimes du territoire vers la sécurité : l’État côtier n’est plus seulement celui qui exerce une souveraineté sur des zones délimitées, mais celui dont les intérêts peuvent être affectés par des activités maritimes, indépendamment de leur localisation stricte.

Ensuite, il politise l’interprétation juridique en substituant à des catégories normatives fermées une appréciation ouverte, fondée sur des critères évolutifs et contextuels. Enfin, il transforme la frontière maritime elle-même : d’une limite fixe et objectivable, elle devient une projection, susceptible d’extension au gré des intérêts invoqués.

Cette lecture trouve une traduction directe en mer de Chine méridionale, où Pékin refuse une application stricte de l’UNCLOS, étend progressivement sa zone d’intérêt et convertit sa présence en légitimité, en mobilisant des arguments de sécurité, de stabilité et de droits historiques.

Le cas d’Ormuz offre un terrain d’application externe moins risqué : la Chine n’y est pas partie prenante, peut s’y présenter comme défenseur du droit international et y contester l’action d’une puissance navale occidentale. Il sert ainsi de laboratoire discursif pour légitimer une interprétation plus souverainiste du droit maritime.

Le sous-texte est clair : la liberté de navigation n’est plus conçue comme un principe autonome, mais comme un droit conditionné, susceptible de s’effacer dès lors qu’un État côtier - ou proche, la Chine se revendiquant un Etat « proche de l’arctique » -  estime que sa sécurité ou ses intérêts sont en cause, une appréciation qui relève en dernière instance de cet État lui-même.

À un niveau supérieur, Pékin cherche reprendre le cadre interprétatif général. En articulant l’UNCLOS avec le droit coutumier, la pratique des États et des considérations de sécurité, la Chine se place au cœur d’une production normative floutant les fondements du droit international. 

🏷️ UNCLOS Iran
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7. Europe–Chine : la sécurisation des chaînes bascule-t'elle dans une logique transatlantique ?

Le 29 avril 2026, la mission chinoise auprès de l’Union européenne s’exprime publiquement contre le projet de Cybersecurity Act révisé et l’Industrial Accelerator Act, qu’elle qualifie de dispositifs discriminatoires excluant les entreprises chinoises des chaînes industrielles et numériques européennes. Cette intervention s’inscrit dans une séquence de montée des tensions sino-européennes avec l’adoption, le 7 avril, d’un règlement chinois sur la sécurité des chaînes industrielles critiques du ministère chinois du Commerce (MOFCOM) et, le 22 avril, contre les critères « non techniques » européens.  La signature, le 24 avril d’un accord UE–États-Unis sur les minerais critiques vient aussi éclairer la charge diplomatique chinoise du 29 avril.  ( 2571 Signes. Mots-clés : chaînes d'approvisionnement ; G7 ; mines)

Contexte

Le 24 avril 2026, l’Union européenne et les États-Unis signent un Memorandum of Understanding sur les minerais critiques :  accompagné d’un plan d’action visant à sécuriser les chaînes d’approvisionnement dans les secteurs stratégiques, notamment les semi-conducteurs, les batteries et les technologies énergétiques : United States–European Union Action Plan for Critical Minerals Supply Chain Resilience

Commentaire

Le MoU Rubio–Šefčovič est un signal politique majeur qui confirme que l’UE semble vouloir sécuriser ses chaînes de valeur et d’approvisionnent avec Washington.

Ce MOU s’accompagne d’un plan d’action qui, du reste, n’est qu’une introduction au plan d’action confidentiel. Mais le MOU proprement dit préfigure une architecture de sécurisation transatlantique des chaînes critiques.

Il contient des outils très sensibles pour Pékin : coopération sur les restrictions export de pays tiers, réponse rapide, stockage, intégration industrielle UE–US, screening/dissuasion des ventes d’actifs critiques et coordination avec partenaires « like-minded » via la  G7 Production Alliance et FORGE (Forum on Resource Geostrategic Engagement), qui vise à élargir la coopération avec les partenaires tiers.

L’Alliance du G7 sur les chaines critiques a été lancée sous présidence canadienne en 2025. Et le renforcement de la résilience des chaînes de valeur des minéraux critiques figure en priorité transversale de la présidence française du G7 cette année dont le sommet se tiendra à Evian, du 15 au 17 juin prochain.

Dès février, lorsque l’idée d’un partenariat UE–US sur les minerais critiques circulait, le ministère chinois des Affaires étrangères avait senti le vent tourner et réagi rapidement. Un article du tabloïd Guancha, en février aussi formulait déjà l’idée de manière plus «politique »  : l’UE chercherait à offrir la Chine comme « preuve d’allégeance » (投名状) pour se rapprocher de Washington sur les minerais critiques.

Analyse

Pour Pékin, l’UE glisse d’un de-risking autonome et quasi-inoffensif vers une architecture transatlantique de sécurisation et insère progressivement dans une architecture occidentale de chaînes « de confiance », construite contre les dépendances chinoises.

C’est l’une des raisons d’un durcissement de ses positions. Pékin estime sans doute que l’Europe, divisée sur la réponse à apporter au défi posé par sa politique économique et industrielle extérieure et affaiblie économiquement sur fond de crise énergétique, n’ira pas jusqu’à l’affrontement. Elle mais redoute un axe Washington-Bruxelles-G7 qui pourrait regrouper davantage de pays.

La séquence UE-Chine observée traduit une transformation des rapports de force : la conformité réglementaire devient un instrument de sécurisation mais aussi d’exclusion. Il devrait en résulter une incompatibilité croissante des cadres réglementaires entre les deux superpuissances commerciales, qui redessine progressivement les conditions d’organisation des chaînes d’approvisionnement à l’échelle mondiale.

🏷️ chaînes d'approvisionnement G7 mines
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8. Chemchina (Sinochem) / Pirelli : de l’acquisition industrielle au repli tactique sous contrainte

Fin avril 2026, à l’approche de l’assemblée générale de Pirelli prévue le 19 mai, les signaux convergent vers une réduction structurée de l’influence de Sinochem au capital du groupe italien. Sous pression combinée des autorités italiennes (golden power), des contraintes réglementaires occidentales et du contexte transatlantique, Pékin semble privilégier une sortie négociée.

Cette évolution marque un tournant dans la gestion des actifs industriels sensibles acquis dans les années 2010. Elle intervient dans un contexte plus large de réévaluation des investissements chinois en Europe. Le cas Pirelli devient ainsi un test grandeur nature d’un mode opératoire chinois : une extraction de valeur suivie d’un désengagement maîtrisé. (4 412 signes. Mots-clés : Sinochem ; pneumatiques ; Nexperia ; Midea ; Kuka )

 Contexte

 L’acquisition de Pirelli en 2015 par ChemChina (désormais intégré à Sinochem) répondait à une logique stratégique : s’adosser à une marque premium mondiale, capter un savoir-faire technologique et industriel de premier plan, et accélérer la montée en gamme de la filière chinoise du pneu. Pendant près d’une décennie, Pirelli a ainsi constitué un point d’ancrage occidental, à la fois plateforme d’apprentissage industriel et vecteur d’accès aux marchés haut de gamme.

 Le tournant s’opère à partir de la fin 2025. Le durcissement des dispositifs de contrôle des investissements étrangers en Europe, la montée des tensions technologiques avec les États-Unis et le renforcement des contraintes italiennes sur la gouvernance du groupe modifient profondément l’équation initiale.

 Structure capitalistique de Pirelli post conversion obligataire de fin 2025

 

Dans ce contexte, l’assemblée générale du 19 mai prochain doit entériner une reconfiguration du contrôle et de la gouvernance.

 Réaction dans la presse chinoise : le récit d’un retrait organisé

 Dans la presse financière et certains relais académiques, le cas Pirelli est explicitement rapproché de Nexperia : même séquence de pression réglementaire occidentale et désengagement et même logique de perte de contrôle sur un actif industriel jugé sensible.

Pirelli est ainsi présenté comme le deuxième cas emblématique après les semi-conducteurs.

 Mais ce rapprochement n’apparait pas pertinent. Premièrement, il n’est ni repris ni formalisé au niveau gouvernemental. le ministère chinois adoptant une posture faiblement réactive, sans montée en charge rhétorique comme il sait le faire concernant les intérêts des entreprises chinoise à l’étranger, dont Nexperia.

 Surtout, le MOFCOM, habituellement en première ligne sur les questions de « discrimination économique », ne formule aucune prise de position publique structurée sur le dossier.

 En parallèle, la presse économique et les universitaires chinois produisent une lecture assez apaisée du dossier qui ne serait que l’expression d’un « apprentissage inévitable »

Ces formulations semblent mettre en cohérence d’une décision officielle déjà arbitrée. Selon cette hypothèse, la sortie de Sinochem serait déjà acceptée au niveau central.

 Analyse : comment expliquer ce qui s’apparente à une renonciation de la part de Pékin ?

 L’essentiel des actifs transférables de cette « opération Pirelli » a déjà été capté. Dès 2015-2016, la Chine récupère une partie substantielle de la valeur industrielle recherchée : les activités industrielles et OTR (off the road) de Pirelli sont réorganisées autour d’Aeolus / Fengshen (风神轮胎).

 La coentreprise de Jiaozuo (倍耐力轮胎焦作有限公司) devient un vecteur de production et d’appropriation de procédés Pirelli, et les rapports mêmes de Fengshen indiquent l’introduction de procédés de fabrication avancés, d’équipements et de standards de production issus de Pirelli. Le cœur de valeur transférable dans une opération de ce type  est son ingénierie industrielle.

 Les actifs captés concernent donc moins la marque Pirelli elle-même que les technologies industrielles transférables : procédés de fabrication, ingénierie de pneus industriels, méthodes qualité, organisation de production, savoir-faire TBR (Truck and Bus Radial) – OTR…

 La valeur n’a pas été conservée dans l’actif italien mais bien ventilée vers l’écosystème chinois via Sinochem / ChemChina, Aeolus / Fengshen, la base industrielle de Jiaozuo et, indirectement, la filière pneumatique chinoise appelée à monter en gamme.

 En revanche, ce que Sinochem n’obtient pas, ou beaucoup plus difficilement, relève de la couche suivante : une marque premium pleinement transférable, les données, les logiciels, le pneu connecté, et le Cyber Tyre (Pirelli).

 Or, la « couche data » du pneu, et non le produit lui-même, constitue désormais la véritable « frontière » technologique.

 Le blocage est venu du politique : en Italie, par un élan de souveraineté capitalistique (golden power, dans un contexte de retrait de la BRI en 2023) ; aux États-Unis, début 2025, par la sécurisation des architectures numériques du véhicule et des composants connectés, au nom de la sécurité nationale.

 À partir de là, rester accroché à Pirelli coûte plus que cela ne rapporte. Le maintien de la position exposerait l’ensemble des investissements chinois en Europe à un risque de durcissement généralisé.

 Le cas Pirelli montre un changement d’époque et nous offre un enseignement pour l’avenir.

 En 2015, les grandes acquisitions industrielles chinoises en Europe, dont Kuka par Midea en Allemagne (robotique, 2016), étaient encore possibles, parfois même accueillies comme des opérations de capitalisation et de relance.

 Dix ans plus tard, le même type d’opération serait presque impossible : filtrage des investissements, sécurité économique, contrôle des données, souveraineté technologique et alignement transatlantique ont refermé la fenêtre d’opportunité. Les médias et l’opinion publique seraient même vent debout. Pékin le sait. Il n’a pas de solution magique lorsque les règles du jeu se durcissent ; il arbitre, réduit son exposition et recule lorsque le coût politique devient supérieur au gain industriel.

🏷️ Sinochem pneumatiques Nexperia Midea Kuka
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9. Corée du Nord : la Chine déplace le débat hors TNP, et pointe la responsabilité américaine

Le 30 avril, au Conseil de sécurité de l’ONU, l’ambassadeur chinois Fu Cong répond (傅聪大使在安理会朝核问题公开会上的发言) à l’exposé de Rosemary DiCarlo, Rosemary DiCarlo, sous-secrétaire générale aux affaires politiques et à la Pace Building, sur la non-prolifération et la RPDC, tandis que se tient depuis le 27 avril et  jusqu’au 22 mai la 11e conférence d’examen du TNP.

Alors que R. DiCarlo insiste sur la réduction du risque nucléaire (DPRK Korea: Continued militarisation a ‘serious concern’, political affairs chief warns Security Council), la dénucléarisation complète et vérifiable de la péninsule coréenne, le respect par Pyongyang de ses obligations et l’application des sanctions, Fu Cong évite la question de la dénucléarisation de la Péninsule et le langage du TNP.

Il ne parle ni de non-prolifération, ni de dénucléarisation, ni des obligations juridiques de la RPDC. Il reformule le dossier comme une question de sécurité régionale, dont le cœur serait la « contradiction États-Unis–RPDC », alimentée selon Pékin par les alliances militaires américaines, les exercices conjoints, la dissuasion élargie et la pression par les sanctions.

Commentaire. La position chinoise était prévisible, depuis que le PCC s’est aligné avec Pyongyang (cf. mes mémos infra). Pékin déplace le centre de gravité du dossier nord-coréen de la prolifération vers la « sécurité indivisible », ou « sécurité commune ». À quelques jours de la visite annoncée de Donald Trump en Chine, ce cadrage prépare une ligne de négociation où la stabilisation coréenne passe d’abord par une correction de la politique américaine dans la zone, et notamment sa posture stratégique, le seul vrai sujet pour Pékin.

Cf. Bulletin #9– Mémo 8 – Vers la reconnaissance d'une Corée du Nord nucléaire ?
🏷️ Corée du Nord TNP
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10. Chine-Afrique et le "zéro tarif" : un instrument tarifaire marginal dans une stratégie globale

Le 1er mai 2026, la Chine étend à 53 pays africains le régime du zéro tarif douanier, prolongeant le dispositif déjà appliqué aux 33 PMA depuis décembre 2024. La portée juridique est réelle mais limitée : 94,5 % des exports africains vers la Chine entraient déjà en franchise, et les huit catégories sensibles sous quotas (TRQ) demeurent encadrées. La mesure intervient sur fond de déficit africain record (102 Mds USD en 2025, 29 Mds USD pour le seul T1 2026). Au-delà du tarif, elle s'inscrit dans une architecture en trois étages — soutien chinois à l'AfCFTA, réseau bilatéral d'Accords de Partenariat Économique pour le Développement Partagé, zéro tarif unilatéral comme accélérateur, qui réplique sur l'Afrique le schéma déjà éprouvé sur le marché unique européen. ( 7 601 signes. Mot-clés : Chine-Afrique : AfCFTA)

Le 29 avril, le porte-parole du MAE chinois est interrogé en conférence de presse :

China Daily :

 À compter du 1er mai de cette année, la Chine appliquera intégralement la mesure de tarif zéro à l'égard des 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques (…). Le porte-parole peut-il commenter ?

Porte-parole :

La partie chinoise prend acte des vives attentes et du retour positif exprimés par la partie africaine au sujet de la mesure de tarif zéro. Le tarif zéro constitue une initiative majeure d'ouverture unilatérale (单边开放) élargie prise à l'initiative de la Chine
Le tarif zéro deviendra la clé d'or de la prospérité commerciale, l'accélérateur de l'investissement industriel (…)  il permettra à davantage de produits africains de qualité et au caractère distinctif d'entrer dans des milliers de foyers chinois, renforcera le sentiment d'accomplissement et de bien-être des peuples chinois et africains, et accompagnera également l'expansion des entreprises chinoises en Afrique, apportant aux pays africains de nouvelles opportunités d'investissement et de montée en gamme industrielle, et renforçant leur capacité de développement autonome.
La partie chinoise poursuivra par ailleurs ses négociations avec les pays africains concernés en vue de la signature d'Accords de Partenariat Économique pour le Développement Partagé (共同发展经济伙伴关系协定), procédera de manière concomitante à la mise à niveau des « voies vertes » d'importation des produits agricoles et alimentaires africains vers la Chine.

 Contexte

Le déficit commercial africain avec la Chine s'est creusé de 64,5 % en 2025 par rapport à l'année précédente, atteignant 102,01 Mds USD, un saut de 40 milliards USD en un an. Le mouvement s'accélère : sur le seul premier trimestre 2026, le déficit atteint déjà 29,1 Mds USD, un record trimestriel absolu. Et 94,5 % des exports africains vers la Chine entraient déjà en franchise avant la mesure : le zéro tarif ne joue donc, en réalité, que sur 5,5 % des flux entrants.

Sur les 53 pays africains entretenant des relations diplomatiques avec Pékin (l'Eswatini, qui reconnaît Taïwan, reste exclu), 33 PMA bénéficient déjà depuis le 1er décembre 2024 du zéro tarif sur 100 % des lignes tarifaires.

La mesure du 1er mai 2026 ajoute donc en réalité 20 pays non classés PMA  (Algérie, Botswana, Cap-Vert, Cameroun, Congo-Brazzaville, Côte d'Ivoire, Égypte, Guinée équatoriale, Gabon, Ghana, Kenya, Libye, Maurice, Maroc, Namibie, Nigeria, Seychelles, Afrique du Sud, Tunisie, Zimbabwe)  sous régime de tarif préférentiel pour une durée de 2 ans.

Avant la mesure, la Chine appliquait déjà depuis juin 2024 le zéro tarif à 98 % des lignes tarifaires originaires de 27 PMA africains. Le saut juridique est donc de 98 % à 100 % pour les PMA, et de tarifs NPF à zéro pour les 20 pays nouvellement intégrés. Pour donner un ordre de grandeur, le commerce agricole sino-africain a dépassé 70 milliards de yuans en 2024, dont 37 milliards (5,4 milliards USD) d'importations chinoises depuis l'Afrique. C'est ce segment-là, l'agroalimentaire et la consommation, pas les matières premières, qui sera réellement réorienté par la mesure.

Commentaire

Le périmètre de la mesure est le tarif douanier dans son ensemble. Mais l'effet réel se concentre hors TRQ - fruits, café, cacao, vin, agroalimentaire transformé, textile-confection -car les huit catégories TRQ sensibles (maïs, blé, riz, sucre, coton, laine, tops (laine peignée), engrais) restent juridiquement encadrées : pour ces produits, seul le tarif intra-quota est ramené à zéro, l'extra-quota demeurant inchangé. La portée juridique est donc nettement plus limitée que ne le suggère la formule « 100 % zéro tarif ».

Note : Le TRQ (tariff rate quota) est un mécanisme à deux étages hérité de l'accession de la Chine à l'OMC en 2001 : un volume annuel d'importations bénéficie d'un tarif faible (intra-quota) ; au-delà, le tarif extra-quota est fortement majoré. Pour le blé, la Chine alloue chaque année environ 9,6 millions de tonnes au tarif préférentiel de 1 %, tandis que toute importation au-delà est taxée jusqu'à 65 %. Le passage à zéro à l'intérieur du quota ne déverrouille donc rien : il optimise le coût pour les acheteurs étatiques chinois, sans élargir l'accès des producteurs étrangers à la consommation chinoise réelle.

Analyse

La portée tarifaire effective est moins importante que l'usage stratégique de la mesure.

Avec un déficit africain qui passe de 62 à 102 Mds USD entre 2024 et 2025 et atteint 29 Mds dès le seul Q1 2026, Pékin avait besoin de faire un « geste commercial ». C'est aussi un signal politique adressé aux capitales africaines à un moment où la fenêtre AGOA américaine se referme et où l'EBA européenne devient plus conditionnelle * (Cf. Note infra) .

La Chine réoriente ses exportations vers l'Afrique, l'Amérique latine, le Moyen-Orient et l'Asie du Sud-Est face au resserrement tarifaire américain et européen. La mesure visant l’Afrique s'inscrit dans cette redirection des flux, et bénéficie davantage à la Chine en débouché qu'à l'Afrique en fournisseur.

La zone de libre-échange continentale africaine (AfCFTA) va probablement accélérer cette tendance en favorisant le développement de chaînes de valeur régionales et en offrant aux entreprises chinoises l'accès à un marché africain unifié élargi. Un résultat similaire a été obtenu avec le marché unique européen. C'est l'unification du marché européen qui a transformé la Chine en premier exportateur vers l'UE. Pékin a parfaitement intégré que la même mécanique jouera pour l'AfCFTA. Plus le marché africain devient unifié, plus l'avantage comparatif des manufactures chinoises se diffuse à l'échelle continentale, et plus le coût marginal de pénétration des marchés africains baisse.

Or, la Chine est l'un des principaux soutiens institutionnels du Secrétariat AfCFTA.

En octobre 2021, le Secrétariat AfCFTA et le gouvernement chinois ont signé un MoU établissant un groupe d'experts coopératif.

La déclaration précise que le groupe est attendu pour collaborer dans des domaines comme l'échange d'expériences sur les droits de propriété intellectuelle, les procédures douanières, le commerce numérique et la politique de concurrence. La Chine fournit une assistance financière au Secrétariat AfCFTA depuis sa création.

Pékin se positionne ainsi comme partenaire technique de l'élaboration des règles d'origine, des procédures douanières et de la politique de concurrence, c'est-à-dire précisément les éléments qui détermineront quels produits chinois pourront circuler librement sur le marché unifié africain.

La Chine déploie en parallèle un réseau d'accords bilatéraux qui constituent la trame d'une future architecture continentale.

Le premier FTA Chine-pays africain a été signé avec Maurice (entré en vigueur en 2021). La Chine a lancé en 2004 des négociations FTA avec l'Union douanière d'Afrique australe (SACU), toujours pas conclues. Mais surtout, Pékin pousse désormais des « Accords de Partenariat Économique pour le Développement Partagé » (共同发展经济伙伴关系协定).

Le 30 mars 2026, la Chine et le Kenya ont signé un Early Harvest (dispositif de libéralisation anticipée) de l'Accord de Partenariat Économique pour le Développement Partagé. Le 12 novembre 2025, la Chine et la République du Congo ont signé un Early Harvest similaire. Ces early harvest sont des FTA en construction, conçus pour mailler le continent.

Dans ce contexte, le « zéro tarif unilatéral » agit comme un accélérateur.

De plus, si les règles d'origine (rules of origin) de l'AfCFTA finissent par retenir un seuil de transformation locale faible, les manufactures chinoises montées dans des zones économiques spéciales africaines ( Suez en Égypte, Lekki au Nigeria, l'usine BYD prévue au Maroc, Hawassa en Éthiopie…) pourront circuler librement comme « biens AfCFTA ».

C'est le modèle que la Chine applique en Europe via la Slovaquie, la Hongrie ou la Tchéquie : assemblage local, circulation tarifaire libre dans le marché unique. BYD, premier fabricant mondial de véhicules électriques, prévoit d'établir des usines au Maroc. La filiale marocaine vise le marché de l'UE, mais aussi les marchés AfCFTA.

*Note : AGOA (African Growth and Opportunity Act) : loi américaine adoptée en 2000 sous l'administration Clinton, accordant un accès en franchise de droits au marché américain pour env. 6 400 produits originaires des pays d'Afrique subsaharienne éligibles. Éligibilité conditionnée annuellement à des critères politiques et de gouvernance (état de droit, droits humains, économie de marché, lutte anti-terrorisme). Expirée le 30 septembre 2025 sans reconduction par l'administration Trump.

EBA (Everything But Arms) : régime de préférences commerciales unilatérales de l'Union européenne instauré en 2001, accordant un accès en franchise de droits et sans quotas au marché européen pour tous les produits, à l'exception des armes et munitions, originaires des Pays les Moins Avancés (PMA). Pas de réciprocité exigée. Suspension possible en cas de violation grave des conventions ONU sur les droits humains et le travail (cas du Cambodge en 2020).

🏷️ Chine-Afrique AfCFTA
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▶ Influence et ingérences

11. La doctrine Xi comme bien public mondial : anatomie d'une OPA sémantique

Le 23 avril 2026, à Pékin, dans la Salle Rouge du Musée d'histoire du PCC, s’est tenu un forum de « réflexion » sur les « innovations théoriques et les principales pratiques de la gouvernance chinoise dans la nouvelle ère », avec la participation active (discours) de Qu Qingshan, directeur de l'Institut central d'études sur l'histoire du Parti et des archives, Fu Hua, président de l'agence de presse Xinhua, Chang Bo, directeur de l'Administration générale de la publication en langues étrangères de Chine, et He Guangcai, secrétaire du Comité du Parti de l'Université de Pékin.

Commentaire

  • La dialectique marxiste est prédominante dans le sujet et la façon de le présenter. Il faut toujours que le réel s’accorde avec la théorie. Comme la théorie du PCC ne peut qu’être exacte, la réalité qui en résulte devra être constatée par tous et ne souffre d’aucune remise en cause.
  • Ici, la photo montre, dans le plus pur style maoïste, des étrangers lire et prendre des notes. Car en matière de théorie, la Chine est en avance par rapport à l’Occident, ce dernier est donc tout naturellement en position d’élève.
  • Le forum se déroule dans le Musée d'histoire du PCC. La Chine sacralise sa diplomatie publique en l'accueillant dans son sanctuaire mémoriel partisan plutôt que dans un hôtel-conférence neutre. Le diplomate étranger invité ne discute pas dans l'enceinte du ministère chinois des affaires étrangères ni dans un institut universitaire, mais dans le temple historique du Parti.
  • Les communicants du PCC inventent une nouvelle catégorie discursive : la doctrine comme bien public mondial. La formule utilisée :« Produit intellectuel d'intérêt public à l'échelle mondiale » (SIC) (全球公共思想产品) veut élever les écrits de Xi Jinping en produit-idée public mondial » (全球公共思想产品). Une sorte « montée en gamme normative » appelée à se diffuser dans d’autres textes officiels à l’avenir.
  • Cependant, les matériaux distribués et psalmodiés en session ne sont pas directement les recueils de discours de Xi Jinping. Il s’agit d’une compilation de 26 longs reportages journalistiques narratifs, accompagnés de 41 photographies, qui a pour charge de vulgariser la « pensée de Xi » pour la gent étrangère à qui l’idée de consulter les Discours sur la gouvernance de Xi Jinping (谈治国理政) ne viendrait probablement pas immédiatement à l’esprit.
  • Tout suggère une préemption narrative du 15ème plan auprès des publics étrangers. En effet, deux mois après les deux Sessions parlementaires de mars, le récit officiel du 15ème plan codifié en interne doit être imposé, pardon, transposé à l'extérieur. Les trois axes thématiques du forum (高质量发展 / 文化自信 / 全球治理) sont précisément les trois formules clés de la grille de lecture officielle que Pékin veut voir adoptées par les diplomates et journalistes étrangers comme cadre de référence pour les cinq prochaines années.

Mais si l’on compare les versions chinoises et anglaises des comptes-rendus des événements, on observe plusieurs points intéressants :

  • La version anglaise insiste sur les quatre initiatives globales (GDI/GSI/GCI/GGI) et fait dire à Wang Yuqiang qu'elles sont « interconnectées ». La synthèse chinoise du forum, elle, est beaucoup plus économe : elle revient sur la « communauté de destin pour l'humanité » (人类命运共同体) et la « réforme du système de gouvernance mondiale » sans nommer les quatre initiatives. Cette différenciation suggère que la grammaire des "quatre initiatives" est encore principalement un produit d'export,  le méta-cadre interne reste la « communauté », et les quatre initiatives en sont les déclinaisons fonctionnelles à destination des publics étrangers.
  • En particulier, il s’agit de s’adresser au « Sud Global onusien ». L'amplification dans la version anglaise des trois ambassadeurs de Dominique, Samoa et Barbade n'a rien d'arbitraire. Ces trois pays cumulent un PIB inférieur à celui d'une ville chinoise moyenne, mais ils ont chacun une voix à l'AGNU, dans les caucus régionaux (CARICOM, Pacific Islands Forum), et dans les enceintes spécialisées de l'ONU.
  • Le forum sert donc à activer et resserrer le réseau des relais multilatéraux du Sud insulaire, qui sont sous-représentés en termes de PIB mais surpondérés en termes de votes. C'est le pendant doctrinal d'une diplomatie de scrutin onusien dont la Chine maîtrise désormais très bien la mécanique comptable (one country, one vote).

A partir d’un discours, qui nous semble à nous autres creux et relever de la « propagande », Pékin compte se rallier les cœurs, les esprits et les voix aussi des élites mondialisées. Un test de réalité de cette stratégie se mesurera à la circulation effective du photojournalisme de Xinhua dans les chancelleries, notamment dans le « Sud ».

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12. Nouveau « Group of Friends » : Pékin reconfigure l’ONU de l’intérieur

Tandis que s’ouvre, à New York, la 11e conférence d’examen du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), la Chine crée à Vienne - l’un des principaux théâtres diplomatiques sur les questions nucléaires, de non-prolifération, de désarmement et d’usages civils - un nouveau « Groupe des amis de la gouvernance mondiale », comme l’annonce le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères le 28 avril. (4 459 signes. Mots-clés : ONU ; TNP)

Extrait :

Il s’agit du troisième « Groupe des amis de la gouvernance mondiale » créé par la Chine sur la base de la plateforme des Nations unies, après ceux établis à New York en décembre dernier et à Genève en février de cette année. En moins de cinq mois, ces groupes sont passés de zéro à une implantation concrète dans trois villes — New York, Genève et Vienne —, avec une expansion continue de leurs membres et un renforcement constant de leur influence et de leur cohésion. Cela démontre que la réforme et l’amélioration de la gouvernance mondiale, ainsi que la réponse collective aux défis globaux, correspondent à une aspiration partagée ainsi qu'à une tendance de fond.

Commentaire

Dans un mémo précédent, "La Chine lance un nouveau Groupe d’amis pour la gouvernance globale », j'ai a rendu compte, mais de façon superficielle, de la création de ces "Group of Friends. Je complète ici.

La Chine n’a rien inventé. Un « Group of Friends » (GoF) classique est normalement l’appendice politique d’un mandat ou d’un programme onusien : il soutient une structure existante, conseille, fournit des relais nationaux, aide à la mise en œuvre.

Par exemple, l’UNAOC – United Nations Alliance of Civilizations - est assez éclairant : son groupe d’amis sur les alliances de civilisation, réunissant plus de 150 pays, apporte un soutien politique à l’Alliance, participe à sa planification stratégique, se réunit régulièrement, désigne des points focaux et peut même décliner des stratégies nationales ou régionales liées aux objectifs de l’UNAOC.

En fait il existe des dizaines de "Group of Friends" mais la Chine ne participe pas à ceux dont elle ne peut maîtriser l’agenda et le processus de cooptation des membres.

La Chine est membre de l’UNAOC, mais ne s’y investit pas. Elle crée, en 2023, une initiative pour la « Civilisation globale » concurrente.

Pékin aurait pu travailler dans le Groupe existant. Il ne le fait pas, ou ne s’y limite pas, parce que ce cadre ne lui permet pas de réécrire le sujet. Ses "initiatives globales" servent précisément à reprendre le thème principal, civilisationnel, ou de bonne gouvernance, sur une base chinoise : égalité des civilisations, refus de l’universalisme libéral, critique implicite du modèle occidental, pluralisme culturel comme argument de non-conditionnalité politique.

Plus encore, elle inverse la logique de ces « Group of Friends ». Le « Groupe des amis de la gouvernance mondiale » à la chinoise ne vise pas à soutenir un mandat onusien existant mais sert à introduire, au sein même de l’ONU, un programme exogène, la Global Governance Initiative (GGI).

Pékin change la fonction même des GoF : Ils deviennent outil d’importation de programmes chinois dans l’écosystème onusien.

Analyse

Ces prises de greffe dans les organisations onusiennes constituent une entreprise de transformation du multilatéralisme en espace de coalitions par affinité politique.

Le groupe sert à aligner les perceptions, discours, et à préformater les positions des membres, sous couvert d’un sujet consensuel, mais en réalité sur un large spectre de sujets politiques, économiques, sociétaux.

Le groupe de Vienne récemment créé intervient dans un contexte particulièrement sensible. La conférence d’examen du TNP s’ouvre dans un environnement de forte fragmentation stratégique, marqué par l’absence de consensus entre États dotés et non dotés, la montée des arsenaux et les critiques croissantes des « doubles standards » occidentaux.

Dans ce cadre, le GoF de Pékin peut servir de relais pour :

  • la critique des arrangements de partage nucléaire de l’OTAN,
  • la contestation d’AUKUS,
  • la promotion de l’accès au nucléaire civil pour le Sud global,
  • la dénonciation des asymétries normatives du régime de non-prolifération.

Plus largement, ces initiatives globales (GDI, GCI, GGI) constituent des matrices de structuration de réseaux humains, appelés à fonctionner de manière coordonnée dans les enceintes multilatérales.

Projection

Après New York, Genève et Vienne, la logique d’implantation appelle un quatrième point d’ancrage : Nairobi, dernier des grands centres onusiens, où siège le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE).

Une prochaine fenêtre d’opportunité pour la Chine de créer un nouveau « Group of Friend pour le Développement mondial »  pourrait être la réunion informelle en personne des chefs de délégations sur la pollution plastique, annoncée se tenir à Nairobi du 30 juin au 3 juillet prochain.

Le plastique combine industrie, commerce, environnement, normes, responsabilités différenciées, développement, et opposition Nord/Sud. Il offrirait un terrain propice à la transposition du modèle chinois : transformer une négociation environnementale en débat structurant sur l’équité, le développement et la souveraineté réglementaire.

Cf. Bulletin #9– Mémo 9 – La Chine lance un nouveau « Groupe d’amis » pour la gouvernance globale
🏷️ ONU TNP
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▶ Documentation & Agenda

◇ Documents et études

  •  Armée chinoise

Is China’s military as strong as it looks?, 28 avril, par Ryan Hass, Jonathan Czin, John Culver,  rattachés au John L. Thornton China Center,  Brookings Institution, The Beijing Brief (transcription d’un podcast)

Le point de départ est la nature particulière de l’APL : elle sert Parti communiste. Cette précision est essentielle pour comprendre les purges. Elles expriment une exigence de loyauté politique absolue. Sur Taïwan, les intervenants rejettent l’idée d’une fenêtre mécanique autour de 2027. Pour eux, Xi raisonne davantage en termes de trajectoire de puissance à long terme : économie, innovation, domination manufacturière, autonomie stratégique chinoise et dépendance du reste du monde à la Chine. Dans cette perspective, une guerre majeure contre Taïwan serait un risque systémique pour le projet chinois, sauf si la dynamique politique taïwanaise ou américaine changeait profondément. Commentaire : une discussion de spécialistes américains de haut niveau.

  • Ecosystèmes manufacturiers

Embodied AI: China’s Ambitious Path to Transform Its Robotics Industry, MERICS Report, avril 2026, par Wendy Chang, Rebecca Arcesati, Altynay Junusova. Ou évaluer la trajectoire chinoise dans l’IA incarnée, embodied AI, 具身智能, à partir du cas de la robotique industrielle et humanoïde. La Chine cherche à transformer son avantage manufacturier, ses chaînes EV/batteries/capteurs et ses politiques industrielles en avantage dans la robotique intelligente. Elle n’est pas encore au niveau technologique complet, mais son écosystème industriel, son soutien public et sa capacité de passage à l’échelle peuvent créer un effet « VE bis ».

  • Contrôle des exportations

Exporting Control: China's New Strategic Toolkit, Chambre de commerce de l'Union européenne en Chine, 14 avril 2026, signé par Jens Eskelund. Période d'analyse : novembre 2025- mars 2026.

Une analyse de l’extension du régime chinois de contrôle des exportations, en particulier sur les terres rares, les matériaux critiques, les technologies liées aux batteries, les matériaux superdurs et les dispositifs extraterritoriaux annoncés le 9 octobre 2025.

Ce texte constitue un plaidoyer de sécurité économique. Son intérêt est donc double : il fournit des informations de terrain sur les effets concrets des contrôles chinois, et défend aussi une position : convaincre Pékin qu’un usage trop large et trop coercitif des contrôles d’exportation nuira à la Chine elle-même. Par ailleurs, il pointe que les nouvelles dispositions peuvent désormais cartographier les dépendances critiques à un niveau très fin : pays, entreprises, produits, composants, chaînes d’approvisionnement. Le contrôle des exportations devient un instrument de connaissance stratégique des vulnérabilités adverses ou partenaires.

  • Ingérences

Point de vue Contre les ingérences, pour un nouveau bouclier démocratique, français et européen !, 30 avril 2026, par Clément Beaune, Haut-commissaire à la Stratégie et au Plan et Nathalie Loiseau, députée européenne et présidente de la commission spéciale sur le bouclier européen de la démocratie du Parlement européen

Le cœur de la note est la nécessité de créer un bouclier démocratique français et européen contre les ingérences numériques étrangères, dans la perspective des échéances électorales françaises de 2027 et de plusieurs scrutins européens.

Elle inscrit la Chine dans la des régimes autoritaires qui perçoivent le modèle démocratique libéral comme une menace. La mention la plus concrète intervient dans la partie consacrée au modèle canadien. Les auteurs expliquent que la transparence institutionnelle canadienne aurait permis de désamorcer plusieurs tentatives d’ingérence lors des élections de 2019, 2021 et 2025, dont « l’amplification de contenus sur WeChat attribuée à des acteurs chinois ». Ils ajoutent qu’aucun de ces épisodes n’a eu d’impact significatif sur le vote ou les résultats, précisément parce qu’ils ont été exposés dans un cadre institutionnel préétabli, transparent et robuste. L’exemple de Taïwan sert de cas-limite : une démocratie directement exposée aux opérations d’influence, de coercition, de désinformation et de pression stratégique chinoises.

  • Hongkong

« Les procès politiques à Hong Kong : comment Pékin a éradiqué l’État de droit en s’en réclamant », Chloé Froissart, Le Rubicon, vol. 6, 22 avril 2026. Pékin n’a pas aboli l’État de droit hongkongais en exploitant les ambiguïtés internes de la Loi fondamentale et en substituant au rule of law libéral une gouvernance autoritaire de sécurité nationale.  Hong Kong n’est pas (seulement) un cas de répression politique, mais de capture sémantique, juridique et constitutionnelle. Le but est une continuité apparente tout en renversant la table : Le LegCo existe encore, les tribunaux existent aussi, les procès ont lieu, les mots « démocratie » et « État de droit » sont toujours mobilisés, mais ils ne limitent plus le pouvoir politique, ils le servent : « Le cas de Hong Kong illustre de manière saisissante comment un régime autoritaire peut démanteler un État de droit, non par la force brute, mais au moyen d’une instrumentalisation méthodique du droit. En s’appuyant sur les ambiguïtés et les contradictions inhérentes à la Loi fondamentale, Pékin est parvenu à vider de leur substance les principes qu’elle était censée garantir, transformant progressivement un État de droit en un État policier sous contrôle du Parti communiste chinois ».

  •  Semi-conducteurs et Taiwan

Semiconductors in EU–Taiwan Relations: Bridging Gaps, Building Trust, avril 2026, Note de Mathieu Duchâtel, Directeur des études internationales de l’Institut Montaigne publiée dans le cadre de CHIPDIPLO, projet de 18 mois cofinancé par la DG Connect et exécuté par un consortium UE (Institut Montaigne, CEIAS, CSDS, EUISS).

Au printemps 2026, Taïwan est devenu le hub indispensable de l'infrastructure manufacturière de la révolution IA (croissance >8% en 2025, production semi-conducteurs à 202,4 Md USD). Mais la relation UE-Taïwan dans ce secteur reste périphérique par rapport à la réorientation structurelle de Taïwan vers les États-Unis (accord US-Taïwan de janvier 2026 engageant 250 Md USD d'investissements taïwanais aux USA ; 30% de la production 2nm prévue en Arizona). L'auteur soutient que la coopération UE-Taïwan évolue néanmoins d'un modèle « innovation européenne / scale taïwanais » vers un partenariat plus stratégique structuré par la sécurité économique, la résilience des chaînes d'approvisionnement et le de-risking de la Chine.

  • Maîtrise des armements et non-prolifération

«Les enjeux de la 11e Conférence d’examen du TNP. Un régime fragilisé par la compétition stratégique », 24 avril 2026, Éditoriaux de l’Ifri, par Héloïse Fayet, IFRI. La note porte sur la 11e Conférence d’examen du TNP, ouverte à New York le 27 avril dernier, dans un contexte de compétition stratégique avec guerre en Ukraine, guerre États-Unis/Israël contre l’Iran, croissance des arsenaux nucléaires, affaiblissement des mécanismes de maîtrise des armements et risque d’échec d’un nouveau document de consensus. Si le TNP reste indispensable comme cadre normatif, il est fragilisé sur ses trois piliers : le désarmement nucléaire, la non-prolifération, et l’usage pacifique de l’énergie nucléaire civile. La Chine est décrite dans la note comme acteur de la crise du régime nucléaire, à la fois par la croissance de son arsenal, par sa posture diplomatique au sein du P5, par sa critique des arrangements nucléaires occidentaux, et par son opposition aux transferts de propulsion nucléaire vers des alliés des États-Unis. 

◇ Conférences à venir

Le 7 mai, en soirée (pour nous) : Silk Cage Series – Webinar V: Hormuz in the Silk Cage: China’s Choke Point Strategy by 2030–35 - Institute for Security and Development Policy

Le 8 mai, Hormuz 2030: The Next Great Chokepoint - Institute for Security and Development Policy 

◇ Agenda

La Chine assume la présidence mensuelle du Conseil de sécurité à partir du 1er mai. Important pour suivre les dossiers Iran/Hormuz, Ukraine, Moyen-Orient, sanctions, multilatéralisme.

À l'invitation de S.E. Ferdinand R. Marcos, Jr., président de la République des Philippines et président de l'ASEAN en 2026, le secrétaire général de l'ASEAN, M. Kao Kim Hourn, dirigera la délégation du Secrétariat de l'ASEAN qui participera au 48e sommet de l'ASEAN et aux réunions connexes, qui se tiendront du 6 au 8 mai 2026 à Cebu, aux Philippines, sous le thème « Naviguer vers notre avenir, ensemble ». Vaste programme.

20–23 mai 2026. A Suzhou, APEC Ministers Responsible for Trade Meeting Réunion ministérielle commerce de l’APEC organisée à Suzhou et présidée par le ministre chinois du Commerce.

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 Sources chinoises, le 7 mai 2026.