Bulletin n°28 : Chine–États-Unis : problème de grammaire stratégique, aux frais de la paix mondiale

Pékin place la conformité étrangère sous contrôle chinois ; Textile : Pékin prépare l’après-Shein ; Chine-Etats-Unis : une nouvelle cage dorée ; Stellantis-Dongfeng : un « retour en Chine » qui ouvre l’Europe à la Chine ; Enquête Nuctech

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Bulletin n°28 : Chine–États-Unis : problème de grammaire stratégique, aux frais de la paix mondiale

Edito

Il semblerait que les appels hypnotiques de la Chine à la « stabilité constructive » dans la relation sino-américaine — et, au-delà, dans les affaires du monde — n’aient pas atteint les couches profondes de la psyché du président américain.

Profitant de la visite opportune de Vladimir Poutine en Chine, l’exécutif chinois, piqué au vif par le retournement apparent des intentions de Donald Trump vis-à-vis de l’Iran malgré son tête-à-tête avec Xi Jinping, a publié hier, mercredi 20 mai, un court communiqué :

« La situation dans la région du Golfe au Moyen-Orient se trouve à un tournant entre la paix et la guerre. Il ne peut être question de retarder la fin complète de la guerre ; encore moins de choisir la reprise des hostilités. Il est particulièrement important de s’en tenir à la voie de la négociation. »

À Pékin, Donald Trump avait semblé prêter une oreille attentive à Xi Jinping. Ormuz devait rester ouvert, la guerre suspendue. La Chine pouvait croire, l’espace d’un sommet, qu’elle avait obtenu une pause.

Une fois rentré à Washington, le président américain, en menaçant de nouvelles frappes, a réussi à vider de toute substance la « stabilité stratégique » proclamée dans les communiqués officiels et les médias chinois. Or donner tort à Xi Jinping, et si rapidement, relève du désaveu politique. La bureaucratie du PCC n’a alors d’autre choix que le rappel à l’ordre, et la menace.

Poutine arrive donc à Pékin au bon moment. Non pour sauver Moscou d’un G2 fantasmé, mais pour rappeler à Xi qu’il lui reste une profondeur stratégique, notamment énergétique, quand la parole américaine se dissout. Pour Pékin, Moscou redevient utile : elle rappelle à Donald Trump et à son administration qu’ils font face non à un adversaire isolé, mais à un duo coordonné, décidé à lui faire entendre raison.

Mais ce nouvel épisode de réassurance mutuelle sino-russe risque surtout de galvaniser le noyau dur à Washington. Xi Jinping a voulu apprivoiser Donald Trump par la grammaire de la stabilité. Il a échoué. Son grand frère russe est venu lui prêter main-forte, et lui offrir quelques leçons d’acculturation au logiciel trumpien.


▶ Politique intérieure

1. Agenda législatif 2026 : Pékin place la conformité étrangère sous contrôle chinois

Le 8 mai, le Conseil des Affaires d'État a publié son Plan législatif 2026 (国务院2026年度立法工作计划, 国办发〔2026〕14号), approuvé en amont par le Comité central du PCC. Le document, à parution annuelle, fixe la feuille de route des projets de loi et de règlement que les ministères, dont le ministère de la justice, doivent conduire dans l'année. Pour une vue exhaustive du plan, le suivi le plus complet je vous recommande le NPC Observer : : China’s National Legislature Releases 2026 Legislative Plan

Cet artefact de calendrier signale l’accélération de la production normative en matière de politique juridique extérieure – plus exactement de gouvernance du droit à l’international. La Chine construit les fondations d’une nouvelle architecture juridictionnelle, c’est-à-dire la capacité d’un État à dire quel droit s’applique, quelle autorité peut décider, quelle décision peut être bloquée, et quel recours peut être ouvert devant ses tribunaux.  ( 3 624 signes. Mots-clés : conformité : extraterritorialité ; ministère de la justice).

Je retiens deux « paquets législatifs » d’intérêt stratégique :

Le paquet sécurité et défense est particulièrement relevé, avec :

  • Une nouvelle Loi sur la mobilisation nationale, significative dans le contexte politique et géopolitique actuel
  • Une loi en préparation sur la sécurité des stocks stratégiques
  • Un règlement sur la pose et à la protection des câbles sous-marins

Sur l’IA, après quelques tergiversations en 2025, une « Loi générale pour le développement sain de l’IA » est en préparation.

Mais ce sont les ordonnances 834 et 835, et deux textes à venir sur les ODI et la gouvernance par le droit, qui doivent retenir l’attention. Ils participent d’une même volonté politique de donner au gouvernement et au PCC les moyens d’appliquer ses décisions politiques sur la scène mondiale par le truchement d’un ensemble d’instruments juridiques et règlementaires.

Il s’agit notamment de trois règlementations , présentées comme « à élaborer » dont deux sont en réalité déjà en vigueur depuis avril dernier et déjà bien connues de nos entreprises et de nos pouvoirs publics :

  • le règlement sur la sécurité des chaînes industrielles (国务院令第834号),
  • le règlement contre l'extraterritorialité étrangère indue (国务院令第835号), et un troisième en préparation,
  • le règlement sur les investissements sortants (ODI) (国务院关于对外投资的规定).

En résumé, un régime de double conformité émerge de cet assemblage règlementaire.

Les entreprises transnationales doivent désormais évaluer simultanément leurs obligations sous droit étranger et leurs obligations sous droit chinois pour les mêmes mesures restrictives,  ce qui transfère implicitement aux entreprises le coût de la mise à jour normative. Et l’exécution d’une obligation étrangère peut désormais être contrôlée, bloquée ou contestée par le droit chinois lorsqu’elle affecte des « intérêts chinois », notion vague et extensible.

Certains cabinet juridiques anglo-saxons désignent cette nouvelle fonction de conformité par le terme de « piercing rules » (looking through), renvoyant au concept chinois « d’examen perforant » (穿透式审查).

Là où le droit international classique reconnaît la nationalité d'une entreprise à son siège ou à sa structure capitalistique, cet examen reconnaît la « nationalité » de quatre éléments moins visibles : la technologie, les équipes qui l'ont conçue, les données d'entraînement, et la chaîne de propriété intellectuelle. Une société immatriculée à Singapour – Manus par exemple - reste donc substantiellement chinoise si ces quatre éléments sont d'origine chinoise.

Ces obligations s’appliqueront potentiellement partout où une opération met en jeu un actif chinois « dissimulé » : fusions-acquisitions transfrontalières (entrantes et sortantes), cessions de technologie, levées de fonds offshore, listes de sanctions, contrôles à l'exportation, et transferts de données. D’où la loi sur les ODI en préparation.

Ces dispositions convergent vers un effet à recherche spécifique : répondre symétriquement à l'extraterritorialité du droit américain et européen en construisant une juridiction-miroir.

En parallèle, fermer la voie d'évasion utilisée par certaines entreprises tech chinoises après incubation domestique, restructuration offshore, et revente à un acquéreur occidental, illustrée notamment par l’affaire Méta-Manus.

Cf. Bulletin #22– Mémo 2 – Pékin requalifie l’affaire Meta-Manus en affaire de sécurité industrielle nationale

Enfin, transférer aux multinationales étrangères le coût du conflit de juridictions, en les contraignant à intégrer le droit chinois au même rang que le droit occidental dans leur conformité interne.

 Quelques implications, et adaptations nécessaires

Pour les entreprises européennes la fonction conformité doit désormais cartographier les conflits inter-juridictionnels, en amont, et appréhender préventivement les décisions du ministère de la Justice chinois, acteur clé du nouveau dispositif en construction à qui les nouveaux textes donnent un rôle de qualification et de blocage juridique.

Il faut intégrer que certaines transactions deviendront (très) compliquées à réaliser. Pour les entreprises chinoises, la sortie internationale, jusqu'ici tolérée, devient elle-même un objet de contrôle, et surtout le fer de lance d’un droit extraterritorial en construction.

🏷️ conformité extraterritorialité ministère de la justice
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2. Textile : Pékin prépare l’après-Shein

Le 11 mai, le ministère chinois de l’Industrie et des Technologies de l’information (MIIT), avec quatre autres administrations, a publié le Plan d’action pour la culture de marques d’excellence dans le textile-habillement 2026-2028 (纺织服装卓越品牌培育行动方案(2026—2028年)). Le texte vise à faire passer la Chine du statut de producteur textile mondial à celui de centre de marque, de normes, de données, de matériaux et de plateformes, avec au moins « 25 marques d’excellence » d’ici 2028. La stratégie distingue trois objets : les marques de supply chain (供应链品牌), les marques d’écosystèmes industriels (产业生态品牌) et les marques de consommation finale (终端消费品牌), soit toute la chaîne, de la fibre au consommateur. (3 503 signes. Mots-clés : textile : Shein)

Le texte définit les marques d’excellence comme des marques capables de construire leur avantage par l’innovation technologique, la qualité des produits et les services associés.

Les marques de supply chain désignent les entreprises et produits situés en amont et au milieu de la chaîne : fibres, matériaux, tissus fonctionnels, fabrication haut de gamme. Elles visent à capter la valeur technologique du textile.

Les marques d’écosystèmes industriels désignent les clusters, bassins productifs et ceintures industrielles ; leur rôle est de transformer un territoire manufacturier en plateforme organisée de production, marketing, canaux et export. (Keqiao pour les tissus, Panyu/Guangzhou pour l’ultra-fast fashion, Humen/Dongguan pour le vêtement, Nantong pour le textile maison, Shengze pour la soie/chimie textile, etc.

Les marques de consommation finale désignent les marques visibles, habillement, textile maison, textile industriel, avec priorité au design, à la création. Ici, on retrouve les marques type Shein, Urban Revivo, Bosideng, Anta pour le sportwear… Même si toutes ne relèvent pas du même segment.

Le plan pousse les entreprises vers les textiles intelligents, le « wearable », la maison connectée, le textile santé et médical, les fibres biosourcées, fonctionnelles et haute performance.

Commentaire 

La logique dépasse la simple promotion des marques nationales : Pékin veut organiser une filière textile pilotée par la demande, capable de transformer les signaux consommateurs en conception, production, distribution et réassort quasi immédiats.

L’écosystème Shein depuis la province de Guangdong figure parmi les modèles phares les plus avancés : il associe plateforme globale, ateliers flexibles de Panyu, fournisseurs notés et encadrés, innovation manufacturière, logistique, conformité fournisseur et capacité d’ajustement en temps réel.

Cf. Bulletin #5– Mémo 5 – Affaire Shein-France et Shein vu de Chine

Imaginer dix nouveaux Shein dès 2028 n’est pas la bonne façon de voir l’évolution en cours. Le risque est la constitution d’écosystèmes capables de produire des effets Shein par la vitesse, la donnée, la flexibilité, les prix, la conformité, et export, sur plusieurs segments du textile à la fois.

Pékin envoie donc un signal à l’ensemble des acteurs de la filière et des entreprises technologiques, car les « 25 marques d’excellence » ne seront pas toutes des marques grand public : certaines seront des fournisseurs technologiques, des clusters industriels ou des écosystèmes territoriaux. Elles seront labellisées par le MIIT à l’horizon 2028 leur ouvrant potentiellement droits à des appuis et subventions publics pour accélérer leur développement, notamment à l’international.

Il n’y aura donc pas 25 « nouveaux Shein » en 2028, mais peut-être bien autour des années 2030-2032, organisés en cluster ou grappes d’entreprises. Une fois massivement aidées et « scalées », ces nouvelles entreprises et clusters regroupés en un écosystème industriel homogène constitueront un nouveau défi pour l’ensemble de la filière textile européenne, dont la fragmentation reste une faiblesse structurelle majeure.

De plus cette politique sectorielle vise expressément les segments de niches et le positionnement dit « premium » et non pas seulement les entrées et le milieu de gamme. Au-delà de la question de la contrefaçon et de la dangerosité des produits importés Mesures immédiates à l’encontre des plateformes hors UE, c’est l’avenir du commerce de détail de l’habillement qui est en jeu.

En France, l’Alliance du Commerce estime que la branche du commerce succursaliste de l’habillement représente 150 enseignes, 16 000 points de vente, et regroupe 150 000 salariés. A l’échelle européenne, l’ordre de grandeur, fourni par EURATEX évoque environ 192 000 entreprises, 1,3 million d’employés.

Ci-dessous, mon précédent mémo sur la filière soie. L’histoire et le modèle se répètent. La Chine ne va pas remettre en cause son modèle après les contentieux réglementaires visant Shein, Temu. Au contraire, elle appelle à une nouvelle phase d’industrialisation de ces modèles.

Cf. Bulletin #6– Mémo 5 – Filière soie : le cheval de Troie de la Chine dans le luxe européen ?
🏷️ textile Shein
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3. Plan d’action sur le couplage stratégique entre intelligence artificielle et énergie

La NDRC, la NEA, le MIIT et l’Administration nationale des données publient un plan d’action qui organise la fusion opérationnelle entre intelligence artificielle et système énergétique (关于促进人工智能与能源双向赋能的行动方案). Le texte ne se limite plus à l’optimisation des réseaux, des centrales ou de la maintenance par l’IA : il fait de l’énergie le socle matériel de la puissance de calcul, et du système énergétique chinois l’infrastructure, le laboratoire et la base de données de l’IA industrielle chinoise. D’ici 2027, Pékin veut bâtir un premier système d’approvisionnement sûr, vert et économique pour les infrastructures de calcul ; d’ici 2030, il vise un niveau mondial dans l’alimentation propre des centres IA et dans les modèles spécialisés pour l’énergie.

Commentaire

Pékin organise et veut harmoniser la convergence de trois souverainetés : énergétique, numérique et normative. Les centres IA deviennent des instruments de flexibilité du système électrique, capables d’absorber les renouvelables, de participer aux marchés électriques et de soutenir l’équilibre réseau. Pour les entreprises étrangères, la coopération avec des partenaires chinois change de portage : elles seront amenées à fournir, en plus des équipements et/ou du savoir-faire, des données, des scénarios industriels et des briques de standardisation au profit d’un écosystème chinois complet appelé à être exporté.

🏷️ NEA intelligence artificielle

▶ Politique extérieure

4. Chine-Etats-Unis : une nouvelle cage dorée

Sommes-nous devenus à ce point blasés des sommets entre hommes forts que nous n’en retenons que l’écume distillée dans leurs communiqués officiels ? Heureusement, D. Trump, par son verbe débridé, nous en apporte une version plus haute en couleurs. Il n’empêche, sur des sujets si sérieux et potentiellement tragiques – Taiwan, les discussions stratégiques, la Corée du Nord et le nucléaire, la guerre au Moyen-Orient, l’indigence et les divergences des comptes-rendus ne sont pas pour rassurer  et font passer les incantations à la « stabilité » de la relation sino-américaine pour autant de cache-misères d’une rivalité potentiellement destructrice pour le monde.

La visite n’a donc pas produit de percée stratégique ; elle a surtout permis à Pékin de tenter d’installer un cadre de stabilité qui contraindrait politiquement Washington, pendant que D. Trump convertirait quelques résultats commerciaux en victoire personnelle. ( 5 313 signes. Mots-clés : Scott Bessent ; He Lifeng ; Taiwan)

La comparaison des deux comptes-rendus officiels (à ce jour) est facilitée par l’asymétrie de la qualité de leurs auteurs. Même les plus fins analystes américains n’échappent pas au « jeu des différences » entre communiqués.

Côté chinois, il est produit par le ministère du commerce (MOFCOM) 商务部新闻发言人就中美经贸磋商初步成果答记者问 (traduit intégralement ICI)., côté américain, c’est la Maison blanche qui publie le sien.

Qu’ils soient différents est une chose, qu’ils soient exprimés par deux autorités de rangs institutionnels (très) différents en est une autre.

La priorité affichée de Pékin doit aller au commerce et à l’économie, en droite ligne des négociations précédentes depuis le premier mandat de D. Trump (2016-2020), emmené par un vice-premier ministre en charge du commerce, Liu He.

La quasi-totalité du compte-rendu du MOFCOM est une reprise des conclusions des discussions tenues par Scott Bessent et He Lifeng, à Séoul, la veille de l’arrivée de D. Trump en Chine.

Pour autant, Pékin semble avoir dissuadé Washington d’utiliser un levier de pression très sensible, celui des composants aéronautiques  :

«les deux parties sont parvenues à des arrangements concernant l’achat d’avions américains par la Chine, ainsi que la garantie, par la partie américaine, de l’approvisionnement de la Chine en moteurs d’avion et en pièces détachées. 

Mais sans que Pékin ne s’engage de son côté sur ses approvisionnements en terres rares et minerais critiques.

La Maison-Blanche, en revanche, affirme que la Chine s’est engagée à prendre en considération les préoccupations américaines (« address U.S. concerns ») sur les pénuries de terres rares et de minéraux critiques, notamment yttrium, scandium, néodyme et indium, ainsi que sur les restrictions visant les équipements et technologies de production/transformation des terres rares. Espérons, pour le président américain, de les promesses d’achat d’avions Boeing seront rapidement tenues par Pékin.

En revanche, sur les sujets extra-commerciaux – pour ce qui concerne le sujet de l’IA, cf. mon mémo infra -, les retours sont très limités, mais pourraient se découvrir plus avant dans les semaines à venir.

Sur Taïwan, la Chine n’a même pas eu besoin de pousser sa communication : D. Trump s’en est chargé, après son départ de Pékin. Il a dû, selon ses propres dires, écouter patiemment Xi Jinping probablement lui refaire l’histoire intégrale de l’île renégate depuis le 19ème siècle, comme il l’avait fait avec ses prédécesseurs Barack Obama en 2014, et plus récemment avec Joe Biden, en novembre 2023, Californie.

Dans une interview – à regarder absolument et intégralement, sous-titres en français activables ! – à Fox News, avec Bret Baier, le 15 mai, D. Trump fait une synthèse très personnelle de son expérience avec Xi Jinping sur la question taiwanaise :

Au fait, hier soir, on a parlé toute une nuit de ce sujet.  (…)

D. Trump semble s’adresser directement à Xi Jinping, et lui signifier que ses propos n’engageront que lui,  et non son administration.

Ce que vous devez retenir en quelques mots

La formule-concept de « relation stratégique constructive »  que Pékin a spécialement créée pour l’occasion, n’est pas reprise par Washington, comme le reste des narratifs de Pékin d’ailleurs (Ni B .Obama ni J. Biden et leurs administrations n’avaient non plus repris de telles formulations). Elle est censée donner le ton et le cap à la relation.

Cette pratique qui consiste à encapsuler un événement ou une action par une « catchphrase » consacre la volonté chinoise d’apprivoiser la relation avec Washington, pour, en l’occurrence, conjurer ses débordements. Lire mon mémo sur cette nouvelle invention narrative dans la rubrique « influence et ingérences ».

Mais Pékin obtient ce qu’il veut : la relation stratégique constructive est reprise par tous (y compris par moi, mais je m’en explique dans un mémo, l’honneur est sauf)  

Derrière cette façade, l’asymétrie se creuse. Les think tanks et observateurs américains voient glisser la relation vers un format administré dont les mécanismes mis en place sont autant un moyen qu’une fin pour Pékin.

Dans un webinar du CSIS, du 15 mai, (sur Youtube), Scott Kennedy du CSIS, qualifie la rencontre de « grand bargain on China’s terms » (grand compromis à la chinoise) dans lequel la Chine accepterait la compétition avec les Etats-Unis selon ses propres règles.

Trump a-t -il ouvert la boîte de Pandore sur Taiwan ?

Sur Taiwan, bien que le tandem Trump-Rubio fonctionne assez bien et nourrisse l’ambiguïté stratégique coutumière sur la politique taïwanaise américaine, Pékin semble avoir néanmoins obtenu satisfaction sur un point : politiquement, les propos du président américain affaiblissent la lisibilité de la dissuasion américaine : s’il refuse d’approuver pour l’instant les nouvelles ventes d’armements, il reconnaît que cela dépend de la Chine. Pour Pékin, c’est déjà un gain : Taïwan entre plus explicitement dans la logique transactionnelle trumpienne. Elle devient une variable. Et une variable, c’est négociable.

Toutefois, dans ses communications officielles Pékin a usé d’un registre puisé dans la grammaire stratégique de la guerre froide, celle des grandes puissances stabilisatrices de l’ordre mondial. Il n’est pas certain que le noyau dur de l’administration Trump partage et se repaisse de cette même culture.

Les incantations à la stabilité et les perspectives de futurs sommets  plantées devant Trump auront vite fait d’être interprétés comme de futurs rappels à l’ordre et à la raison pour enfermer la relation dans une « cage dorée » (gilded cage) ou, si l’on reprend une autre métaphore usuelle du ministère chinois des affaires étrangères, pour la placer sur « les bons rails »  à l’aide de checkpoints au sommet comme autant de postes d’aiguillage posés le long de la ligne.

Xi Jinping saura-t ’il apprivoiser Trump comme a su le faire Vladimir Poutine ? C’est sans doute l’un des sujets d’échanges de la rencontre qui s’est tenue mardi et mercredi dernier à Pékin entre les présidents chinois et russe.

Pour l’heure, il semble que l’influence directe de Xi Jinping, ses mises au point nocturnes sur Taiwan et probablement aussi sur la fin de la guerre au Moyen-Orient, n’ait pas porté tous leurs fruits : à peine retourné à Washington, D. Trump menace à nouveau l’Iran de reprise des hostilités.

🏷️ Scott Bessent He Lifeng Taiwan
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5. Intelligence artificielle: offre étatsunienne, version corrigée chinoise

On attendait tous que la situation évolue sur le front des semi-conducteurs et de l’IA entre les deux superpuissances. Ce fut à nos frais. Le 15 mai, interrogé sur d’éventuels résultats de la visite Trump-Xi en matière d’intelligence artificielle, le porte-parole chinois du ministère des Affaires étrangères s’est limité à une réponse laconique: “La Chine veut promouvoir une IA « ouverte, inclusive, bénéfique au plus grand nombre et orientée vers le bien » (开放、包容、普惠、向善发展)”). À Pékin, les grands patrons américains ont bien été reçus par Li Qiang, mais l’exécutif chinois a semble-t-il voulu éviter une récupération politique et médiatique du sujet par D. Trump, très impliqué personnellement.  ( 4 769 signes. Mots-clés : intelligence artificielle )

Ce n’est que tardivement, le 19 mai, qu’une discussion sur le sujet a été évoquée par le ministère chinois des affaires étrangères, sans plus de précision :

Journaliste de CCTV : Selon certaines informations, lors de leur rencontre, les chefs d'État chinois et américain auraient échangé leurs points de vue sur la réglementation de l'intelligence artificielle et convenu d'engager un dialogue et une coopération dans ce domaine. Quel est le commentaire de la partie chinoise à ce sujet ?
Porte-parole : En tant que deux grandes puissances dans le domaine de l'intelligence artificielle, la Chine et les États-Unis devraient unir leurs forces pour promouvoir le développement et la gouvernance de l'intelligence artificielle, afin que celle-ci contribue davantage au progrès de la civilisation humaine et au bien-être commun de la communauté internationale. Lors de la visite du président Trump en Chine, les deux chefs d'État ont eu des échanges constructifs sur la question de l'intelligence artificielle et ont convenu d'engager un dialogue intergouvernemental sur ce sujet.

 Recontextualisation

La formule d’une « IA tournée vers le bien »  renvoie au registre chinois de gouvernance mondiale de l’IA : ouverture, inclusion, accès large aux bénéfices technologiques, et une « AI for good » (智能向善), est déjà présente dans l’Initiative chinoise pour la gouvernance mondiale de l’IA d’octobre 2023. Rien de nouveau.

Côté américain, la visite avait été préparée en amont sur plusieurs fronts :

  • Jensen Huang, patron de Nvidia, n’était pas initialement listé dans la délégation, puis qu’il avait rejoint le déplacement après une invitation tardive de Donald Trump, ce qui avait nourri l’attente d’un possible déblocage des ventes de puces H200 à la Chine
  • Washington avait approuvé, en décembre 2025, un cadre d’exportation de ces puces avancées vers la Chine, avant d’y ajouter des conditions supplémentaires en janvier 2026. Reuters a ensuite révélé que le département américain du Commerce avait autorisé environ dix entreprises chinoises, dont Alibaba, Tencent et ByteDance,  à acheter des H200, avec Lenovo et Foxconn comme distributeurs approuvés. Mais, au moment de la visite Trump-Xi, aucune livraison n’avait encore eu lieu : l’autorisation américaine planait, quelque part, comme suspendue. Elle ne s’était pas transformée en accord effectif avec Pékin.
  • Ce volet commercial avait été lesté d’un avertissement envoyé par le responsable de l’administration Trump en charge notamment de l’IA, Michael Kratsios, Directeur des politiques scientifiques et technologiques à la Maison Blanche, dans un mémo du 23 avril, consacré à l’« adversarial distillation of American AI models ». Le document accuse des entités étrangères, principalement basées en Chine, de mener des campagnes industrielles d’extraction des capacités de modèles d’IA américains, au moyen de comptes proxy et de techniques de contournement des garde-fous, notamment des jailbreaks (exploiter – libérer de - »  les failles d'un appareil électronique bridé pour installer un logiciel autre que celui fourni par le fabricant de l'appareil).

Lors de la visite présidentielle, Pékin a réussi à absorber la pression.

L’aréopage patronal américain a été reçu par le PM Li Qiang. Le communiqué chinois cite la liste des convives : Apple, Nvidia, Meta, Cargill, Tesla, Boeing, Citigroup, Goldman Sachs, General Electric Aerospace, Qualcomm, Visa, Micron, Mastercard, BlackRock, Blackstone, Coherent, Illumina et le New York Stock Exchange, et a  présenté la rencontre comme un échange candide sur la stabilité, l’ouverture et l’environnement d’affaires chinois…

Le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, a ensuite indiqué que les contrôles à l’exportation sur les puces n’avaient pas été un sujet majeur des discussions à Pékin, ajoutant que l’importation de H200 relevait désormais d’une « décision souveraine » chinoise, laissant néanmoins à penser qu’une offre avait bien été faite, mais qu’elle avait été déclinée ou repoussée pour examen  par ses hôtes.

Commentaire

Depuis le début de l’année, la Maison-Blanche semble avoir engagé de grandes manœuvres, apparemment sans succès. Car pour Pékin, le risque immédiat était une perte de contrôle de la communication. Un accord Nvidia-H200 annoncé pendant la visite aurait donné à Trump un trophée très visible, sur un terrain où la Chine revendique l’autonomie technologique et la sécurité des chaînes d’approvisionnement, sur fond de pressions américaines en tous genres.

Le risque était aussi protocolaire. La diplomatie chinoise prépare ses communiqués au millimètre ; elle évite les annonces ouvertes qui obligeraient ensuite Pékin à corriger, démentir ou réinterpréter d’éventuelles déclarations américaines tonitruantes. Or le dossier H200 combinait tous les ingrédients d’un dérapage possible : Nvidia, IA, sécurité nationale, licences américaines, conditions d’usage, entreprises chinoises nommées et possible mise en scène personnelle de D. Trump.

La réception par Li Qiang des patrons américains de la tech a joué un similaire. Ces CEO ont été embrigadés dans une mise en scène d’affaires classique en Chine quand elle accueille des entreprises étrangères sous le feu de ses grands médias.

La reconnaissance tardive de discussions en matière de coopération conforte cette impression. Leur contenus et attendus devraient être progressivement rendus publics.

Cette visite de D Trump était pour Pékin politiquement à haut risque. La communication devait être totalement sous contrôle. Et  l’IA n’entrait pas dans le paquet com’ stabilisé.

🏷️ Intelligence artificielle
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6. Stellantis-Dongfeng : un « retour en Chine » qui ouvre l’Europe à la Chine

Le 15 mai 2026, Stellantis et Dongfeng annoncent un renforcement de leur partenariat historique. L’accord prévoit la production, à Wuhan, de deux nouveaux véhicules Peugeot à énergies nouvelles à partir de 2027, destinés au marché chinois et à l’export. Il prévoit aussi la production de deux véhicules tout-terrain Jeep à énergies nouvelles pour les marchés mondiaux. Le projet représente plus de 8 milliards de yuans, soit environ 1 milliard d’euros, Stellantis n’apportant qu’environ 130 millions d’euros. Certains articles de la presse nationale (Le Figaro, Les Échos…) présentent l’accord Stellantis-Dongfeng du 15 mai 2026 comme « un retour de Stellantis en Chine », adossé à l’ancien partenaire PSA, et comme un prolongement des discussions autour des usines européennes sous-utilisées du groupe. Cette lecture est incomplète. L’accord est un double-win pour la Chine : les surcapacités européennes de Stellantis peuvent offrir un point d’entrée aux constructeurs chinois, tandis que Wuhan devient une base chinoise d’export sous marques Peugeot et Jeep. ( 3 458 signes. Mots-clés : Stellantis ; Dongfeng ; Hubei ; automobile)

L’accord  ne réunit pas seulement Stellantis et Dongfeng : il associe six parties, dont trois acteurs financiers et industriels liés au Hubei et à Wuhan, pour transformer Dongfeng Peugeot Citroën Automobile — DPCA/Shenlong  en un acteur global des véhicules à énergies nouvelles : Dongfeng Motor, Changjiang Industrial Investment Group, Wuhan Financial Holdings Group, Wuhan Economic Development Industrial Investment Group, Stellantis et DPCA/Shenlong Automobile.

Il vise à transformer DPCA en plateforme nationale tournée vers les trois axes du 15ème plan : l’« intelligentisation », l’internationalisation, et le « verdissement » de l’industrie chinoise à l’horizon 2030-2035.

Il ne s’agit donc pas (seulement) d’un partenariat entre deux constructeurs, mais d’un montage industriel et territorial autour de Wuhan : Dongfeng apporte l’ancrage chinois, Stellantis apporte les marques et les accès internationaux. Les acteurs provinciaux du Hubei fournissent les soutiens financiers et surtout l’écosystème industriel :  plateformes, composants, fournisseurs, en somme l’ensemble de la chaîne de valeur.

Commentaire

Si  les usines françaises peuvent retrouver des volumes, et stabiliser certains emplois, ce sera temporaire. Stellantis « ne revient pas en Chine » comme un investisseur lourd. Son apport financier annoncé est limité, très limité même en comparaison du financement côté chinois.

Quand on lit les bilans et la stratégie de Dongfeng, l’entreprise chinoise n’est ni vieillissante ni sur le déclin. Mais cet accord lui permet de changer de dimension et de se transformer en base de production export sous marques globales.

Son plan à 2030 (东方风起 2030), présenté au Salon de Pékin 2026, fixe un objectif de 5 millions de ventes mondiales en 2030, plus de 70 % de véhicules à énergies nouvelles, 40 % de ventes internationales. Dongfeng est un acteur en reconversion qui veut transformer les anciens actifs de coentreprises en plateformes de véhicules à énergies nouvelles pour l’exportation (ventes) et l’internationalisation (implantations).

Les constructeurs chinois pourront utiliser les surcapacités européennes de Stellantis pour s’implanter localement, une situation dont ils ont largement contribué à créer par une pression sur les prix, les volumes et la vitesse de développement des véhicules électriques.

De l’autre côté, la marque reste occidentale - l’accord de Wuhan permet de produire en Chine des véhicules Peugeot et Jeep -, mais l’écosystème de production est chinois : base industrielle du Hubei, opérateur Dongfeng, DPCA, fournisseurs locaux, financements locaux, politiques industrielles de Wuhan…

Bloomberg rapporte que Stellantis aurait identifié quatre usines européennes pouvant être vendues ou partagées pour traiter ses surcapacités, dont Rennes, et que des représentants de Dongfeng avaient visité Rennes et Madrid. Reuters, citant France Info, a ensuite indiqué que Stellantis pourrait assembler au moins un modèle Dongfeng à Rennes.

BYD discuterait, par ailleurs, avec Stellantis et d’autres groupes européens autour d’usines européennes sous-utilisées. Ce point ne concerne pas directement l’accord DPCA, mais il confirme notre point : les capacités européennes disponibles deviennent des actifs d’entrée pour des constructeurs chinois cherchant une production locale en Europe.

Analyse

Les capacités européennes rendues disponibles deviennent des points d’entrée pour des modèles chinois. Et les bases industrielles chinoises provinciales deviennent des points de sortie vers le monde pour leurs écosystèmes complets, sous marques étrangères.

Un mouvement que la presse et les experts en Chine surnomment non sans quelque ironie  « ((produire) en Chine, pour le monde » (在中国,为全球), faisant passer cette manoeuvre auprès des Etats-majors occidentaux pour de la grande stratégie. Il s’agit plus fondamentalement d’un « China for Global China », renforçant les positions industrielles chinoises sur leurs marchés cibles à l’international, aux conséquences potentiellement lourdes pour notre souveraineté industrielle. 

🏷️ Stellantis Dongfeng Hubei Automobile
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7. Enquête Nuctech : le piège juridique de Pékin signe-t-il la mort politique du FSR européen ?

Le 16 mai, le Ministère du Commerce (MOFCOM) a enclenché un blocage juridique contre l'Union européenne, interdisant à toute entité ou individu de collaborer à l'enquête antisubventions ciblant le fabricant de scanners Nuctech. Cette décision matérialise l'activation immédiate d'un nouvel arsenal législatif d'opposition à l'extraterritorialité occidentale. En paralysant l'accès aux données financières directes en Chine, Pékin place la Commission européenne face à ses responsabilités : renoncer à l'évaluation des subventions étatiques ou prononcer un bannissement commercial fondé sur des données indirectes. ( 4 023 signes. Mots-clés : Nuctech ; FSR ; MOFCOM)

Contexte

Il faut remonter un peu dans le temps pour bien saisir la dynamique à l’œuvre et l’enquête approfondie lancée par la Commission européenne, en décembre 2025, au titre du Règlement sur les subventions étrangères (Foreign Subsidies Regulation - FSR).

Ce cadre vise à neutraliser les distorsions de concurrence causées par des soutiens étatiques non européens, en ciblant ici Nuctech (Tongfang Weishi), filiale du groupe public Tsinghua Tongfang active dans les scanners de sécurité pour les infrastructures critiques. 

L'affaire a débuté dès avril 2024 par des perquisitions européennes.  Les deux filiales européennes de Nuctech, elles-mêmes sous le contrôle direct de Nuctech Hong Kong Co. Ltd, ont été ciblées. En Pologne : La Nuctech Warsaw Company Limited sp. z o.o et aux Pays-Bas chez Nuctech Netherlands BV.

En février 2026, l'enquête entre dans une phase d'impasse technique à la suite des demandes d'informations (Requests for Information - RFI) jugées intrusives par Pékin de la direction générale de la concurrence européenne (DG COMP) visant la comptabilité de la maison mère de Nuctech à Pékin.

La riposte chinoise se structure de manière (hautement) coordonnée avec la stratégie judiciaire de l'entreprise : Le Conseil des Affaires d'État a promulgué le 13 avril le Décret n° 835, intitulé « Règlement de la République populaire de Chine visant à contrer l'application extraterritoriale injustifiée(/indue) de législations étrangères » (中华人民共和国反外国不当域外管辖条例), verrouillant préventivement tout transfert de données souveraines.

Dès le lendemain, le 14 avril, Nuctech conteste la légalité des saisies de données devant le Tribunal de l'Union européenne (Affaire T-284/24), s'appuyant de fait sur l'impossibilité juridique de transférer des éléments hébergés sur des serveurs en Chine désormais protégés par le Décret n° 835.

S'appuyant sur ce décret, le Ministère de la Justice publie, le 15 mai, l'Avis n°5, qualifiant officiellement les investigations transfrontalières de l'Union européenne de « mesures d'application extraterritoriale injustifiées .

Le 16 mai, le MOFCOM publie le communiqué d'exécution interdisant formellement à toute organisation et tout particulier (组织、个人) d'exécuter ou d'aider à exécuter les requêtes de l'Union européenne.

Commentaire

Cette contre-attaque représente un nouvelle tentative de neutralisation du droit européen. Le MOFCOM avait préparé le terrain dès janvier 2025 en classant les procédures d'inspection européennes parmi les « barrières au commerce et à l'investissement ». L'Avis n°5 du ministère de la justice étend son pouvoir d’action à l'écosystème périphérique de l'entreprise : dirigeants, experts-comptables, avocats et filiales bancaires locales se voient ainsi interdire toute transmission de pièces sous peine de sanctions pénales en Chine. A ce titre, toute contrainte réglementaire ou juridique nouvelle donne à Pékin une occasion de vouloir imposer, par effet rebond, son propre régime en construction.

Cette configuration place le FSR européen face à un crash-test.

Deux options s'ouvrent à la Commission européenne (j’espère davantage, mais je ne vois pas). La première consisterait à limiter son instruction aux seuls éléments comptables disponibles sur le territoire européen, excluant de fait l'évaluation des dotations étatiques versées en amont en Chine. La seconde option, juridiquement ancrée dans l'article 13 du Règlement sur les subventions étrangères, autorise la Commission à clore son enquête en se basant exclusivement sur les « faits disponibles » (best facts available) en cas de non-coopération de la partie auditée.

Analyse

Pour les autorités chinoises, l'effet final recherché dépasse largement la protection commerciale des parts de marché de Nuctech en Europe. Il s'agit d'édifier une ligne rouge supplémentaire : interdire aux institutions européennes tout droit de regard ou d'audit sur l'architecture financière et de son système politico-économique.

Pour l'Union européenne, une reculade face aux lois de blocage chinoises scellerait la mort politique du FSR. À l'inverse, l'application probable de la règle des « faits disponibles » par Bruxelles, ouvrira grand le champs rétorsion ciblées mais aussi justifiera à Pékin la conception et la mise en place de nouveaux instruments de portée extraterritoriale, justifiées officiellement par les actions intrusives étrangères. Je considère personnellement que le principe des « best facts available » peut et doit être érigé en règle. Face à une Chine qui a elle-même choisi de devenir une boîte noire, il constitue une contre-mesure proportionnée, adaptée et politiquement défendable.

🏷️ Nuctech FSR MOFCOM
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▶ Influence et ingérences

8. Une maire californienne inculpée pour avoir agi comme agent au profit de la Chine

Le Department of Justice (DOJ) a annoncé l’inculpation d’Eileen Wang, maire d’Arcadia, en Californie, pour avoir agi comme agente illégale de la République populaire de Chine. L’affaire est passée largement inaperçue en Europe. Elle montre comment Pékin peut travailler des relais politiques locaux, via des médias communautaires, des réseaux diasporiques et des campagnes électorales.

Selon le DOJ, Wang et Yaoning “Mike” Sun, ancien conseiller de campagne déjà condamné dans le même dossier, ont utilisé un média local, l’US News Center, destiné à la communauté sino-américaine pour publier des contenus favorables aux positions chinoises, notamment sur le Xinjiang. Les procureurs décrivent une relation directe avec des responsables chinois : transmission d’éléments de langage, relecture d’articles, suivi de leur diffusion et compte rendu des résultats.

Sun Yaoning, alias « Mike » aurait présenté l’élection de Wang comme l’émergence d’une « nouvelle étoile politique » locale et transmis à des interlocuteurs chinois des informations liées à des sujets sensibles, notamment la visite de l’ex-présidente taiwanaise Tsai Ing-wen (DPP) en Californie du Sud en 2023.

Le 12 mai, le Select Committee on the CCP (de la House of Representatives – US Congress) s’est immédiatement saisi du dossier pour dénoncer l’action des réseaux liés au Front-Uni du Comité Central du PCC et appeler à davantage de transparence sur les organisations chinoises actives aux États-Unis. Il y décrit une stratégie du PCC pour infiltrer les institutions locales américaines et exploiter les liens de jumelage, les associations communautaires et les plateformes de coopération sino-américaines.

Commentaire.

Le Select Committee décrit une mécanique locale de légitimation via des média communautaires, et d’une campagne pour les municipales visant donc un mandat public. Ce cas illustre la stratégie omnicanale d’influence et d’ingérence via non seulement les élites nationales mais aussi, et peut-être surtout, locale, là où les contrôles sont plus faibles et les relais plus discrets. Une sorte d’investissement patient.

Depuis l’an dernier, le Select Committee – qui est bipartisan -  a rendu compte  à de nombreuses reprises de certains agissements qui démontrent une volonté coordonnée de la Chine, avec les moyens à la clé, d’entrisme et d’ingérences sur le territoire national américain, notamment :

Lettre à la maire de Philadelphie, du 24 septembre 2025 Le Comité demande l’annulation d’une cérémonie officielle de lever du drapeau chinois à Philadelphie, en ciblant deux organisations locales, la Pennsylvania United Chinese Coalition et Greater Philadelphia Fujian Hometown Association, soupçonnées de liens avec le système du Front uni. La lettre élargit ensuite le sujet aux « hometown associations » et aux jumelages, notamment Philadelphie–Tianjin, présentés comme des vecteurs d’influence subnationale.

Lettre à Marco Rubio, le 5 mars dernier Le Select Committee demande au State Department de déterminer si les Chinese Students and Scholars Associations doivent être désignées comme « foreign missions » chinoises, au motif qu’elles seraient financées, orientées ou contrôlées par Pékin sur les campus américains, aux chapitre « surveillance des étudiants chinois, promotion des récits pro-Pékin et pression sur la liberté académique ».

Lettre à la US Heartland China Association, du 16 avril Le Select Committee demande à Heartland China de fournir des garanties et des documents montrant qu’elle n’agit pas comme relais non enregistré de Pékin auprès des responsables locaux américains. Le cœur du grief porte sur ses liens avec la Chinese People’s Association for Friendship with Foreign Countries (CPAFFC), la China–United States Exchange Foundation (CUSEF) et d’autres entités chinoises, dans des programmes de délégations, dialogues agricoles, forums étudiants et jumelages destinés à influencer les élus du Midwest.

 Analyse

Le canal de communication que constitue le Select Committee et sa fonction d’alerte sont intéressants, et utiles. Le comité fait remonter à l’exécutif des faits structurés et documentés sur la situation dans les territoires. Ses courriers sont rendus publics.

Notre parlement devrait s’en inspirer. Ce type de flux au fil de l’eau complèterait le dispositif de veille et saisie en missions/commissions/rapports d’information et d’enquêtes et alerterait, en temps quasi-réel, les personnes et entités concernées.

Non pas pour faire du China bashing stérile, mais pour les prévenir d’une éventuelle qualification pénale si les faits sont suffisamment graves et étayés. Pour les aider, surtout, à surmonter une situation potentiellement difficile eu égard aux risques encourus.

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9. « Constructive Strategic Stability » : anatomie d’un piège cognitif

À l’occasion du sommet Trump–Xi, les communiqués officiels chinois ont présenté la relation sino-américaine comme devant entrer dans une phase de « constructive strategic stability » (建设性战略稳定). Bien que la formule cherche en réalité à définir le cadre conceptuel et mental dans lequel cette relation devra être pensée, elle a pourtant été rapidement reprise par des observateurs étrangers, y compris chez les experts, familiers des pratiques discursives du PCC.

Je m’intéresse ici à une population particulière de récepteurs : les experts Chine (« China watchers »). Bien que minoritaires parmi les cibles visées par ces concepts du domaine discursif, ils constituent un sous segment crucial parce qu’il sert ensuite de relais de légitimation et de reproduction au sein des élites.

Je prends deux exemples, et m’excuse par avance auprès des intéressés. Ils ne servent que ma démonstration, rien de personnel.

Dans les analyses de Manoj Kewalramani ou les reprises d’experts chinois de Signification, le concept n’est pas interrogé comme production stratégique chinoise et devient une production analytique apparemment neutre, destinée à « gérer la compétition », « maintenir des garde-fous » ou « stabiliser » la rivalité sino-américaine, bref au premier degré.

Ce qui est fascinant est absence de mise à distance du dispositif de production du concept.

Le problème n’est pas que Manoj ou Sinification mentionnent le concept, après tout, c’est ce que je fais ici, mais qu’ils raisonnent dans son architecture implicite, sans évoquer  sa fonction réelle dans la communication officielle chinoise.

Chez Manoj, le concept traduit une description plausible de la réalité stratégique, ce qu’il n’est pas.

The deal Beijing offered Trump: constructive strategic stability

Or, sa fonction n’est pas de décrire ce qui est réel et elle ne traduit pas la pensée stratégique prévalant à Pékin. C’est un procédé de préemption cognitive et, en l’occurrence, un mécanisme de délégitimation anticipée des politiques américaines disruptives et, en parallèle, de légitimation d’une classification chinoise des relations internationales et stratégiques, purement factice, mais qui est reprise aussi plus loin :

China was following gradations in relations that yield a framework for diplomacy

Chez Sinification, le phénomène est encore plus net car il s’appuie sur les interprétations de prétendus chercheurs chinois dont la fonction est précisément, surtout dans ces occasions hautement médiatisées, de véhiculer ces concepts en leur trouvant, avec quelque génie créatif, des interprétations différentes, parfois implicites, voire cachées, offrant l’illusion d’accéder à une sophistication stratégique supérieure.

“keeping competition within proper limits”

Analyse

Ce qui frappe n’est pas seulement la circulation du concept, mais la disparition presque instantanée de toute distance herméneutique (des interprétations des textes). La formule est absorbée comme un simple signal stratégique « plausible », sans passer par les étapes minimales de suspicion analytique habituellement appliquées aux productions, surtout adverses : qui parle ? pour quoi faire ? dans quelle chaîne doctrinale ? avec quels effets recherchés ?

Les concepts sont reçus avant d’être interrogés. Et cela révèle probablement trois transformations cognitives profondes des milieux stratégiques occidentaux, puisque si Pékin en use (et en abuse), c’est qu’ils atteignent leurs cibles.

D’abord, une accoutumance au flux du langage. Le commentaire géopolitique contemporain fonctionne de plus en plus comme un écosystème de circulation rapide de signaux, de mots-clés, de formulations « intelligentes » immédiatement réutilisables. Un concept comme « constructive strategic stability » possède les qualités requises : il sonne sérieux, modéré, diplomatique, techniquement sophistiqué, et surtout immédiatement intégrable dans les grilles de lecture existantes des relations internationales.

Ensuite, une culture de l’immédiateté interprétative. Le temps de la contre-visite critique disparaît. Le concept n’est plus traité comme un objet à démonter, mais comme un matériau directement opérationnel pour produire de l’analyse. Le commentaire occidental devient alors le prolongement involontaire de la circulation discursive chinoise. Le PCC n’a même plus besoin d’imposer son vocabulaire ; il suffit qu’il soit cognitivement compatible avec les attentes du milieu récepteur.

Enfin, et c’est sans doute le plus important,  cette acceptation rapide traduit une suspension de l’intentionnalité adverse. L’adversaire n’est plus présumé produire des concepts pour transformer le champ cognitif ; il est présumé communiquer « sincèrement » une préférence stratégique. La formule est donc lue de l’intérieur de sa promesse explicite (« stabilité », « constructif »), et non depuis les effets qu’elle cherche à produire sur les catégories de perception du récepteur.

C’est précisément ce que les théoriciens chinois du pouvoir discursif (话语权)  ont analysé et ce qu’ils recherchent continuellement: non pas nécessairement convaincre frontalement, sur tout,  mais installer des formulations suffisamment compatibles avec les réflexes cognitifs adverses pour qu’elles circulent spontanément, sans résistance, et qui facilitent ensuite la réalisation des véritables objectifs politiques et stratégiques.

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▶ Documentation & agenda

◇ Documentation et études

  • Politique intérieure

Chine et Révolution culturelle, des mémoires sous contrôle : épisode du podcast Révolution culturelle, une histoire chinoise | France Culture. 13 mai, podcast de 58’ avec Chloé Froissart, INALCO,  et Michel Bonnin, EHESS. Histoires factionnelles et luttes de pouvoir, utiles pour appréhender, dans maintenant 18 mois, le 21ème Congrès du PCC et la question de la succession de Xi Jinping. Il faut savoir entrer dans l’analyse politique du régime chinois, même si c’est parfois un peu ardu.  

  • Chine-Etats-Unis et Intelligence artificielle

2028: Two scenarios for global AI leadership \ Anthropic, 14 mai (la veille de l’arrivée de D. Trump en Chine), par Anthropic. Anthropic soutient que la compétition IA États-Unis–Chine se jouera d’ici 2028 autour du compute, des contrôles export, de l’accès aux modèles et de la diffusion mondiale des infrastructures IA. Les États-Unis et leurs alliés disposeraient encore d’un avantage substantiel, mais la Chine resterait proche grâce aux contournements des contrôles export, aux data centers offshore et aux « distillation attacks » (cf. mon mémo supra). Les auteurs posent ainsi le sujet : la question est « qui impose l’architecture mondiale de l’IA » : puces, modèles, cloud, standards, usages publics, usages militaires, sécurité, gouvernance. Réponse : les démocraties doivent diriger l’IA avant les régimes autoritaires.

  • Coercition économique

Beijing’s Critical Raw Material Weapon. And how to dismantle it, mai 2026, Chaillot Paper, par Joris Teer, Policy Analyst à l’EUISS. La note décrit et analyse comment la Chine a transformé sa domination sur les matières premières critiques en arme géoéconomique. Cette arme sert à  collecter du renseignement industriel et militaire, contraindre les partenaires commerciaux, affaiblir leurs bases industrielles et dissuader toute action contraire aux « intérêts fondamentaux » chinois. L’Europe est particulièrement exposée, car ses secteurs défense, santé, énergie, automobile, semi-conducteurs et réseaux dépendent directement ou indirectement des terres rares, du gallium et du germanium raffinés ou contrôlés par la Chine. La domination et la coercition chinoise résulte d’un système d’État ; elles ne peuvent donc être corrigées que par une réponse d’État et de coalition entre Etats.

  • Europe-Chine-Moyen-Orient

European Chamber Flash Survey: Impact of the Middle East Conflict on European Business in China, 12 mai 2026, enquête conduite du 27 avril au 10 mai 2026, par l’European Union Chamber of Commerce in China, basée à Pékin. Objectif : mesurer l’impact du conflit au Moyen-Orient sur les opérations en Chine des entreprises européennes membres de la Chambre. les secteurs les plus représentés sont automobile/composants, chimie/pétrole, machines, services professionnels et dispositifs médicaux. La Chambre européenne constate que le conflit au Moyen-Orient affecte déjà fortement les opérations chinoises des entreprises européennes. 79 % des répondants signalent un impact négatif, dont 44 % un impact modéré ou significatif. Les principaux canaux de transmission sont les difficultés d’approvisionnement, les coûts logistiques, l’allongement des délais, l’énergie et, dans certains secteurs, la baisse de la demande. Le document montre aussi que cette crise pousse certaines entreprises à réviser leurs chaînes d’approvisionnement et leurs investissements en Chine. Mais le mouvement est ambivalent : certaines cherchent à diversifier hors de Chine, tandis que d’autres renforcent au contraire l’onshoring en Chine pour sécuriser leurs opérations.

  • Relation sino-américaine et guerre cognitive

China and the U.S. Agreed to ‘Strategic Stability’ in Beijing. They Don’t Define It the Same Way. | Council on Foreign Relations, 18 mai, par des chercheurs du Council on Foreign Relations (CFR. La note reste plus prudente que certains commentaires récents de sinologues ou de newsletters spécialisées : elle identifie bien l’asymétrie d’interprétation du concept et souligne son caractère flou. Mais elle tombe néanmoins partiellement dans le cadre cognitif produit par Pékin en acceptant implicitement la « stabilité stratégique constructive » comme catégorie naturelle de description de la relation sino-américaine.

Relié : mon memo supra “« Constructive Strategic Stability » : anatomie d’un piège cognitif »

◇ Agenda

21–25 mai, Visite officielle du vice-premier ministre et ministre des Affaires étrangères de Moldavie, Mihai Popșoi, rencontre avec Wang Yi. À surveiller : formulation chinoise sur l’Europe orientale, Ukraine, connectivité eurasiatique et positionnement de Pékin vis-à-vis des petits États européens.

 Conférence en ligne

Le 26 mai, 10h-11h, Bruxelles, SESEC Webinar: China Semi-conductor Standardization, priorités du 15e plan quinquennal, SAC/TC 599, RISC-V, puces automobiles, matériaux avancés, fiabilité et semi-conducteurs, avec Betty Xu, Directrice du SESEC, EUSME Center.

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