Bulletin n°9 : montée des tensions en Asie et résilience chinoise
15e Plan et le principe directeur du contournement ; démantèlement d’une baronnie locale ; le droit, une arme politique au service du parti ; réactions chinoises à la National Security Strategy américaine ; Semi-conducteurs, Pékin garde son cap Vers la reconnaissance d'une Corée du Nord nucléaire ?
📋 Structure de ce Bulletin
- Édito
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▶ Politique intérieure
- 1. [15e Plan et le principe directeur du contournement]
- 2. [Province du Guanxi : démantèlement d’une baronnie locale]
- 3. [Le parti gouverne l’Etat, mise à jour du Règlement sur les organes de travail du Parti]
- 4. [Le droit, une arme politique au service du noyau dirigeant du PCC]
- 5. [Le « modèle Fengqiao » ou l’ingénierie du contrôle social]
- ▶ Politique extérieure
- ▶ Influences et ingérences
- ▶ Documentation & Agenda
Edito
Durant toute cette semaine, les 27 Etats-membres de l’UE se réuniront autour de différentes thématiques : transports et énergie, affaires étrangères dont une rencontre UE-Balkans occidentaux… pour finir les 17 et 18 décembre avec le sommet des Chefs d’Etat et de gouvernement à Bruxelles.
A l’agenda : la guerre de la Russie en Ukraine, défense et sécurité européenne, compétitivité…autant de sujets où la Chine sera au coeur des discussions. Le cas des Etats-Unis de D. J Trump le sera tout autant.
La nouvelle « stratégie de sécurité nationale » américaine reçoit un accueil ambivalent en Chine. La question nucléaire refait surface en Péninsule coréenne et Séoul réfléchit à toutes les options devant elle, y compris de se doter de l’arme ultime. Des bombardiers russes et chinois ont procédé à des vols d’intimidation en mer de Chine orientale. Cette évolution fait monter d’un cran le risque stratégique global.
La Chine prépare aussi les esprits au « scénario du pire ». La résilience devient le nouveau paradigme du PCC, tant pour affirmer sa politique économique, qu’en matière de relations extérieures. Pour Pékin, c’est plus que jamais dans le mouvement et la rapidité d’exécution que se loge l’ avantage compétitif de la Chine, qui veut éprouver notre détermination et notre organisation.
Progressivement, le parti enveloppe l’Etat et la société tout entière, comme pour les préparer aux chocs à venir. Son « grand marché unifié » prend forme. Il est conçu comme un démultiplicateur de puissance. Les capitales Européennes devraient d’ailleurs s’en inspirer pour libérer de ses chaines notre propre marché unique et le rendre aussi propice aux investissements, à l’innovation et à l’affirmation de la souveraineté du continent.
Dans le prochain bulletin, le dernier de cette année, nous reviendrons précisément sur cette semaine européenne chargée. Je vous transmettrai également une synthèse des retours recueillis au cours des trois derniers mois pour optimiser les prochains bulletins de 2026.
➔ Dans ce Bulletin 11 Mémos :
▶ Politique intérieure
1. 15e Plan : "l'ouverture de haut niveau" de Wang Wentao… et le principe directeur du contournement
Wang Wentao, ministre du Commerce (MOFCOM), publie le 8 décembre 2025 dans le Quotidien du Peuple un texte programmatique sur "l'ouverture de haut niveau" pour le 15e Plan quinquennal. Derrière la rhétorique du multilatéralisme et du gagnant-gagnant, quatre chantiers concrets révèlent une stratégie de repositionnement face aux pressions occidentales.
Services et investissements. Wang appelle à élargir les projets pilotes « d'ouverture » dans les télécommunications et la santé. Ces pilotes existent déjà depuis avril-septembre 2024 : services télécoms à valeur ajoutée dans quatre zones (Pékin, Shanghai, Hainan, Shenzhen) et premiers hôpitaux 100% étrangers autorisés dans neuf villes. Parallèlement, le texte promet de "promouvoir les flux de données transfrontaliers efficaces" (推进数据高效便利安全跨境流动).
E-commerce transfrontalier : institutionnaliser le contournement. Wang appelle à "soutenir le développement de nouvelles formes d'activité telles que le e-commerce transfrontalier" (新业态新模式) – ce qui comprend les marketplace - et notamment le développement des entrepôts à l'étranger, de la maintenance sous douane et de la refabrication. Le commerce de produits intermédiaires, le commerce vert, et le commerce digital seront renforcés.
Ce n'est pas un vœu : la Chine a déjà déployé 2 500 entrepôts à l'étranger en forte augmentation en 2024-2025. Le commerce de produits intermédiaires et les entrepôts à l'étranger permettent
- d’éviter les barrières tarifaires en assemblant localement,
- de réduire les délais de livraison ( fast fashion),
- de gérer retours & échanges sans renvoyer en Chine,
- de contourner le seuil "de minimis" américain (800 USD).
Le 15e Plan institutionnalise cette infrastructure offshore : ce n'est plus seulement les produits qui circulent, c'est le système logistique chinois qui s'implante à l'étranger.
Routes de la Soie : exit les "éléphants blancs", place aux dépendances multisectorielles. Wang promet de promouvoir les grands projets emblématiques mais aussi les projets 'petits et beaux' – un remake de « small is beautiful », pour laisser aussi la place aux exportateurs « privés ».
Les "éléphants blancs" – ces méga-infrastructures (chemins de fer, barrages géants…) politiquement visibles mais économiquement non rentables qui ont endetté des pays entiers, ne sont désormais plus recherchés en priorité, mais ils continuent.
Au premier semestre 2025 les projets sous label Belt & Road (BRI) engrangent 124 Mds USD d'engagements, un nouveau record, même si le mix change : les énergies comptent pour 42 Mds USD, les minerais 25 Mds, et le digital remplace les bon vieux rails. Le Nigeria reçoit 20Mds pour du gaz industriel.
Le 15e Plan transforme la BRI en un écosystème : les prêts adossés aux ressources (resource-backed), en equity dans minerais stratégiques, projets santé, tourisme et agriculture. La visibilité médiatique des grands travaux est remplacée par la mise en place de projets d’entreprises moins grand, plus nombreux, avec un financement ad hoc.
🏷️ Wang Wentao MOFCOM Belt & Road↑ Retour au sommaire2. Province du Guanxi : démantèlement d’une baronnie locale
Le 4 décembre 2025, à Nanning, les autorités disciplinaires du PCC ont annoncé l’arrestation et l’exclusion du parti de Lan Tianli, président du gouvernement du Guangxi, dont l’enquête a révélé l’existence d’un réseau de pouvoir provincial structuré dissident.
La mise à l’écart de Lan Tianli, président du gouvernement du Guangxi jusqu’en mai 2025, est l’un des dossiers provinciaux les plus lourds depuis le 20ᵉ Congrès de 2022. Cadre local ayant gravi tous les échelons du Guangxi depuis les années 2000, il est accusé d’avoir instrumentalisé son pouvoir au profit d’un réseau personnel, mêlant promotions de proximité, pilotage des marchés publics et contournement des instructions nationales. Les enquêteurs soulignent qu’il a poursuivi ces pratiques après 2012, ce qui explique le caractère exemplaire de la sanction : exclusion du Parti et de la fonction publique, et renvoi au parquet.
Le communiqué insiste sur un point central : pour Pékin, Lan n’est pas seulement un responsable corrompu, mais un dirigeant provincial ayant constitué un pôle de loyauté parallèle. La charge la plus lourde porte ainsi sur la construction d’une « coterie personnelle » (个人势力), en lien avec des intérêts économiques locaux et une gestion opportuniste des nominations. À ce titre, sa trajectoire illustre la ligne rouge actuelle : empêcher qu’un responsable provincial transforme son territoire en base de pouvoir autonome.
Chasses à l’homme
Depuis 2017, plusieurs dirigeants provinciaux ont été sanctionnés avec des motifs similaires, notamment au Guizhou, au Shaanxi, au Shanxi, au Tibet, en Mongolie intérieure ou au Ningxia. Dans chacun de ces cas, le centre a mis en avant la combinaison de réseaux locaux, de proximité avec les milieux d’affaires et d’une mise en œuvre sélective des priorités nationales. Le Guangxi s’ajoute désormais à cette série, avec une lecture explicitement politique du dossier.
L’affaire montre que la campagne anticorruption reste un instrument de recentralisation : elle sert à neutraliser les logiques d’autonomie provinciale, à réaffirmer la discipline verticale et à prévenir l’émergence de coalitions locales trop denses dans des régions stratégiques ou sensibles. Lan Tianli est ainsi moins un « accident individuel » qu’un exemple de ce qui est désormais jugé incompatible avec l’unité politique recherchée par Pékin.
Track record
À mesure que l’affaire Lan Tianli avançait, une série d’arrestations successives a révélé l’existence d’un réseau hiérarchisé qui s’était constitué autour de lui, principalement à partir de ses passages à Hechi et à la chancellerie du gouvernement régional. Dans les semaines suivant son inculpation, plusieurs anciens collaborateurs directs sont tombés : Jiang Jiabai, figure clé du secrétariat gouvernemental et considéré comme l’un de ses « suiveurs », puis Mo Zhenzu, ancien cadre de Hechi, tous deux liés aux étapes de carrière où Lan a consolidé son influence. D’autres responsables régionaux déjà sanctionnés - anciens vice-gouverneurs ou dirigeants de l’Assemblée régionale - apparaissent rétrospectivement comme faisant partie d’un même environnement politico-administratif.
Double enquête
Cette séquence rend plausible les deux dynamiques classiques des enquêtes disciplinaires : d’un côté, la chute du premier cercle a sans doute été facilitée par les dénonciations ou ruptures d’alignement de cadres subalternes ; de l’autre, l’arrestation de Lan a servi de point de départ pour purger l’architecture qu’il avait laissée derrière lui.
Le discours du secrétaire régional Chen Gang s’inscrit dans cette logique : il présente l’affaire comme un choc systémique ayant détérioré la « santé politique » du Guangxi et justifiant des mesures de stabilisation immédiate. L’annonce d’un audit rétrospectif de dix ans sur les secteurs miniers et les pollutions aux métaux lourds confirme cette stratégie : l’objectif n’est pas seulement disciplinaire, mais vise à démonter les structures administratives et économiques qui avaient permis l’installation de ce réseau, et à neutraliser durablement les zones d’autonomie locale qui lui avaient servi de support.
🏷️ Guangxi↑ Retour au sommaire3. Le parti gouverne l’Etat, mise à jour du Règlement sur les organes de travail du Parti
Le 8 décembre le Comité central du PCC annoncé de nouvelles dispositions qui s’appliqueront aux organes du parti. 中国共产党工作机关条例
La révision du Règlement sur les organes de travail du Parti s’inscrit dans la continuité directe des réformes 2017–2018 et surtout du grand cycle 2023, qui ont reconfiguré l’architecture du Parti-État.
Elle ne crée pas d’outils nouveaux. Le texte renforce ce qu’on pourrait traduire par leadership de « filière » ou de pilotage centralisé (归口领导, 管理), qui permet de désigner un organe du Parti pour diriger, en maitrise d’ouvrage, par secteur, les unités administratives correspondantes, subalternes comme transversales. Le PCC veut éviter les chevauchements de responsabilités où, in fine, personne n’est responsable (surtout quand ça va mal). En langue vernaculaire, on parle alors du phénomène « des neufs dragons qui veulent tous contrôler les crues et les inondations » (九龙治水), un seul suffit.
Un « pilote » bien encadré
C’est la responsabilité politique des cadres locaux qui est visée. Les procédures intègrent désormais un examen de cohérence avec les orientations macro-politiques, beaucoup plus systématiques qu’auparavant.
- Dans ce dispositif, la Commission de discipline et de supervision (纪委监委) exerce un contrôle resserré et double (in situ par des missions ponctuelles) (派驻 & 派出), auxquelles s’ajoutent les inspections (巡视巡察) : l’ensemble crée une multiplication des points de contrôle sur les autorités locales et sectorielles.
- Politiquement, l’objectif est de verrouiller la chaîne de commandement, du Comité central et de Xi Jinping jusqu’aux organes exécutifs du Parti à chaque niveau et dans chaque secteur. La logique du commandement est résumée par le principe officiel de « gouverner l’État par le Parti » (以党治国).
Dans le mémo suivant, nous verrons que PCC encadre et incarne la loi, elle-même inspirée par Xi Jinping en personne. Ici, le parti gouverne l’Etat. Les choses sont dites.
Concrètement, les provinces et les administrations locales ne peuvent plus redessiner librement leurs organes du Parti, et les règles de contrôle, de décision et de supervision comme auparavant.
Ces évolutions sont modestes en apparence, mais pour le PCC, elles constituent lune mise au pas politique des collectivités et territoires et une recentralisation profonde, engagée depuis 2018.
Pour les entreprises européennes en Chine ou en contact avec cette bureaucratie locale, leurs effets seront diffus et indirects. Mais les décisions prises localement deviendront plus prudentes et plus politisées. L’alignement avec le « Centre », plus grand, avec moins de flexibilité. Surtout, il faudra bien identifier l’organe « pilote » du parti, responsable politiquement du projet ou de l’investissement.
🏷️ CCID↑ Retour au sommaire4. Le droit, une arme politique au service du noyau dirigeant du PCC
Le 8 décembre s’est tenue une session du Bureau politique du Comité Central du PCC. Deux thématiques majeures ont été traitées :
- La préparation de la réunion centrale annuelle sur l’économie et l’ agenda 2026 de la politique économique
- De nouvelles dispositions de travail en matière de gouvernance politique (par le droit)
Du compte-rendu officiel qu’en font Xinhua et le Quotidien du peuple, dans leur style jargonique caractéristique, je retiens les points suivants, après transposition en bon français :
"Nous avons, ces 5 dernières années, été résilients aux chocs extérieurs, notre hard power dans l’économie, les sciences et technologies, et la défense nationale, ainsi que notre soft power culturel, institutionnel et diplomatique ont été renforcés, nous achevons donc notre 14ème plan avec succès".
Commentaires : intéressant de noter que l’économie relève bien du « hard power » (硬实力) au même titre que la défense nationale. Par soft power institutionnel (制度), comprendre tout ce qui relève du normatif, règlementaire, en quelque sorte l’OS (operating system) politique.
Le texte évoque aussi la nécessaire coordination entre la conduite de la politique entre la politique économique domestique et la « guerre commerciale internationale » (国际经贸斗争)
« Guerre » ou « bataille » économique ?
En chinois, « 斗争 » se traduit plutôt par « lutte » ou « combat », et non « guerre », « 战争 », réservé aux confits militaires ouverts. Mais notre propension, en France notamment, à mettre la « guerre » à toutes les sauces me force à traduire de la sorte. Pour les Chinois, c’est un affrontement d’un autre type mais pas édulcoré, au contraire : la « guerre » commerciale est perçue comme un champ de l’action extérieure et une politique parfaitement légitimes (puisque c’est une « lutte’’ pour sa propre « sécurité »).
Le texte se poursuit par la réaffirmation de la politique de montée en gamme qualitative sans renier la politique de puissance et de production manufacturière par les volumes (量的合理增长), ajoutant dans des proportions raisonnables (合理), mais pas pour nous plaire, pour maintenir une certaine stabilité sociale générale (保持社会和谐稳定).
Le compte-rendu signale que le parti (PCC) doit encore resserrer son leadership, et tout spécialement au niveau central, c’est-à-dire son noyau dirigeant à Pékin, et qu’il attend de ses cadres locaux de vrais résultats, pas de trajectoires solitaires, et qu’il respectent la spécialisation de leur économie territoriale (因地制宜).
Enfin, et ce point a fait l’objet d’une annonce séparée – dont le texte n’est pas rendu public à ce jour - le parti prend officiellement le leadership en matière législative. Plus encore, appelle tous ses cadres à « vénérer la Loi » et la craindre.
La loi comme instrument de pouvoir
La Loi ou le droit passe officiellement sous la coupe du PCC, y compris son application. Et puisque cette gouvernance politique est inspirée des préceptes juridiques de Xi Jinping – sa prétendue « pensée juridique » - elle ne peut donc souffrir d’aucune interprétation, encore moins de contestation. Le droit, les Lois deviennent un instrument supplémentaire de test de loyauté politique envers son créateur, la direction centrale du PCC et la volonté de son chef.
C’en est fini de l’ère Hu Jintao. Il y a maintenant fusion totale entre le pouvoir exécutif et judiciaire. Le mouvement a été engagé dès 2020 et la « planification 2020-2025 d’une Chine gouvernée par la Loi (法治中国建设规划) ». Plus aucun contresens n’est désormais possible. Pour nos juristes, en Chine comme en France, cela va devenir un casse-tête.
🏷️ Hu Jintao↑ Retour au sommaire5. Le « modèle Fengqiao » ou l’ingénierie du contrôle social
Dans un précédent mémo, j’avais évoqué la « Fengqiao experience » , une méthode de médiation sociale inspirée des années 50 et 60 en Chine.
Début décembre, le directeur du célèbre Bureau « des lettres et visites » - des cahiers de doléances –, Li Wenzhang, est interviewé par le Quotidien du Peuple.
Ce sujet est intéressant pour ceux qui veulent comprendre la dynamique du 15ème plan quinquennal qui couvre tout le champ économique et social, mais aussi juridique.
Ce Bureau n’est pas présenté par Li comme un simple “bureau des plaintes”, mais comme un maillon structurant de la gouvernance sociale qui traite la conflictualité dans les rapports sociaux et économique dans un cadre procédural.
La méthode Fengqiao.
Dans cette architecture, le Bureau aux Lettres & visites (信访) n’est plus conçu comme une voie ascendante d’expression citoyenne, mais comme un dispositif de gestion procédurale de la conflictualité, visant à empêcher la remontée des différends vers les échelons supérieurs.
Le slogan hérité de Fengqiao — « 小事不出村、大事不出镇、矛盾不上交 » — agit comme un fusible doctrinal, tandis que la gouvernance par la Loi (ou le droit)« 法治化 » fournit l’ossature procédurale et normative qui rend ce verrouillage soutenable et légitime. Tout est classé, orienté, traité et suivi dans un cadre juridicisé qui transforme la médiation politique en procédure administrative
Voilà pour l’explication « socialiste ». Si l’on traduit dans une grammaire SciencesPo classique ou libérale, l’intention, comme le schéma d’organisation et la méthode mobilisés n’ont pas de différence marquante avec la mise en place d’une surveillance généralisée et orchestrée par le parti.
La référence à Mao n’est pas fortuite, mais elle ne doit pas être comprise comme un simple retour en arrière. La méthode Fengqiao peut être lue comme une reformulation contemporaine de la distinction maoïste entre « contradictions au sein du peuple » (人民内部矛盾) et « contradictions antagonistes » (敌我矛盾).
Là où Mao privilégiait la mobilisation politique directe, le Parti actuel lui substitue des procédures, des normes et des dispositifs juridiques. La gestion des contradictions est ainsi modernisée, professionnalisée et intégrée à une chaîne administrative continue.
L’enjeu dépasse la seule question des libertés fondamentales. Il s’agit d’un modèle de gouvernance préventive susceptible d’être technologisé, juridicisé et exporté.
Les autorités mènent, en effet une réflexion sur :
- le recours à l’IA pour « Redéfinir les voies judiciaires grâce à l'intelligence numérique » (Cf. un colloque universitaire sur la question impliquant le ministère de la justice)
- L’intégration de la « méthode Fengqiao » dans le code de procédures en droit civil et la création de tribunaux populaire « Fengqiao »
- L’exportation de cette méthode dans les coopérations internationales judiciaires (Cf. mon post du 16 septembre : la police chinoise aux îles Salomon
- La mise en place à l’étranger d’organisation structurées (« stations») au sein des communautés des chinois d’outre-mer, sous la supervision du MSP, hors cadre d’échanges bilatéraux.
La méthode Fengqiao est désormais présentée comme une « carte de visite » de la gouvernance chinoise, une solution « endogène » censée offrir une alternative aux modèles occidentaux perçus comme excessivement contentieux.
Sans constituer une norme de droit international à proprement parler, elle devient un élément central de la boîte à outils narrative que la Chine mobilise dans les forums sur la gouvernance, l’État de droit, la médiation et la sécurité préventive.
🏷️ Bureau des lettres et visites Fengqiao↑ Retour au sommaire
▶ Politique extérieure
6. Réactions chinoises à la National Security Strategy américaine
L’impression qui se dégage est celle d’un ton relativement modéré et d’un style assez factuel, les développements sur l’Indopacifique n’ayant pas fait l’objet d’un traitement autonome (pages 19 à 24) dans la National Security Strategy (NSS).
Les sources officielles et médias retiennent ce qui résonne favorablement en Chine:
- le cadrage très net sur America First,
- un repli sur l’hémisphère Ouest, et
- un recul sur le climat et le champ multilatéral.
D’autres sources préfèrent y voir un manifeste présidentiel pour un rééquilibrage de la relation économique et commerciale et vont jusqu’à y voir un changement de priorité géopolitique vers l’Amérique latine, interprété comme un tournant par rapport au discours américain de « pivot vers l’Asie ».
Sur Taiwan, la NSS introduit un glissement sémantique discret mais politiquement singificatif.
De la formulation sous Biden ((U.S. Relations With Taiwan, Bilateral Relations Fact Sheet, Bureau of East Asian and Pacific Affairs, May 28, 2022) :
“we oppose any unilateral changes to the status quo from either side”,
On passe dans la NSS 2025 à :
“the United States does not support any unilateral change to the status quo in the Taiwan Strait”.
Or, à une question d’un journaliste de Reuters, le 8 décembre, le porte-parole chinois évite toute lecture ou validation explicite de cette nuance :
Reuters :
"Le rapport sur la stratégie de sécurité nationale récemment publié par le gouvernement américain indique que les États-Unis ne soutiennent aucune action unilatérale visant à modifier le statu quo dans le détroit de Taiwan. Il mentionne également la capacité des États-Unis et de leurs alliés à contrecarrer toute tentative de prise de contrôle de Taiwan.
Porte-parole du MAE chinois :
(…) La manière de résoudre la question de Taïwan relève de la seule compétence de la Chine et ne saurait faire l'objet d'aucune ingérence extérieure. Les États-Unis doivent respecter scrupuleusement le principe d'une seule Chine et les trois communiqués conjoints sino-américains, honorer les engagements pris par leurs dirigeants, faire preuve de la plus grande prudence dans le traitement de la question taïwanaise et cesser de tolérer ou de soutenir les forces séparatistes « indépendantistes taïwanaises » dans leurs tentatives de « rechercher l'indépendance par des moyens militaires » ou de « rejeter la réunification par la force militaire ». La détermination de la Chine à défendre sa souveraineté nationale et son intégrité territoriale est inébranlable".
Xinhua, quant à lui, préfère retenir l’abandon de l’idéalisme américain, désormais plus « pragmatique », alimentant les tensions entre Washington et l’Europe notamment. Cette lecture est présentée comme la confirmation d’un affaiblissement de la cohésion occidentale, un angle qui trouve un écho favorable à Pékin.
L’agence officielle redevient cynique lorsqu’elle cite les réactions offusquées européennes, soulignant que le fossé transatlantique se creuse davantage.
Mais les experts chinois gouvernementaux, qu’ils soient d’un background militaire ou civil, sont critiques, pas hostiles.
Ils décrivent le pivot vers l’Asie et la stratégie indo-pacifique américaines comme durablement contraints, moins « idéologiques », moins explicitement anti-chinois, et reviennent sur le concept de « balance of power », qui semble davantage compatible avec leurs propres grilles de lecture stratégiques.
Au final, au vu de ces réactions tout en retenue et souvent dubitatives, tout se passe comme si Pékin considérait que cette NSS n’augmente pas la pression stratégique américaine en Asie, mais la stabilise sous la forme d’une compétition davantage économique que militaire, qu’elle estime pouvoir gérer.
Néanmoins, cette position feint probablement d’ignorer, au moins provisoirement, que le document affirme également que Washington ne souhaite pas laisser l’Asie — pourtant désignée par le Pentagone comme son « priority theater » — passer sous domination chinoise, révélant ainsi un décalage entre le discours présidentiel et la posture opérationnelle américaine.
🏷️ NSS Indopacifique↑ Retour au sommaire7. Semi-conducteurs, Pékin garde son cap
Dans un mémo du Bulletin précédent, j’attirais l’attention sur les passes d’armes entre l’administration Trump et une partie du Congrès sur Taïwan. Elles se poursuivent désormais sur le terrain des semi-conducteurs.
8 décembre
Le 8 décembre, le président Donald Trump annonce sur Truth Social que l’administration américaine autorise Nvidia à vendre ses puces H200 à la Chine, plus précisément à des « clients approuvés » (approved customers), après examen par le Département du Commerce.
Le H200 est une puce d’IA sensiblement plus performante que le H20, la version « bridée » précédemment autorisée, mais reste d’une génération inférieure aux architectures Blackwell et aux futurs processeurs Rubin, déjà utilisés par les clients américains.
Donald Trump précise que l’administration prélèvera 25 % du montant des ventes, présentant cette mesure comme une logique assumée de monétisation du contrôle à l’export : transformer l’export control en source de revenus tout en maintenant un différentiel technologique avec la Chine, ce que certains observateurs chinois qualifient d’« avantage d’une génération » (代差优势).
Cette décision s’inscrit dans la séquence diplomatique amorcée à Pusan en novembre dernier.
Trump prépare activement sa visite à Pékin, prévue en avril 2026, et cherche à valoriser sur le plan intérieur un rapprochement avec Xi Jinping. Nvidia salue immédiatement la décision, évoquant un « équilibre réfléchi » (a thoughtful balance) permettant à l’industrie américaine des semi-conducteurs de rester compétitive et de soutenir l’emploi aux États-Unis, un argument qui peine toutefois à convaincre. Les marchés, eux, réagissent favorablement : l’action Nvidia progresse de près de 2 % en séance post-clôture.
9 et 10 décembre
Le 9 décembre, un diplomate chinois interrogé sur cette annonce adopte un ton mesuré et prudent : « Nous avons pris note des informations. La Chine maintient fermement que la Chine et les États-Unis doivent rechercher des bénéfices mutuels par la coopération. »
Le 10 décembre, interrogé plus directement sur les intentions d’achat chinoises et sur d’éventuelles préoccupations de sécurité liées aux puces Nvidia, le même diplomate renvoie la question aux « départements compétents » (主管部门). Une manière de signaler que Pékin entend laisser le temps agir, sans engagement public ni empressement visible.
Depuis l’annonce présidentielle, plusieurs membres du Congrès, républicains comme démocrates, ont publiquement exprimé leurs réserves quant à l’autorisation accordée à Nvidia, soulignant les risques de détournement et de prolifération des capacités de calcul avancées en Chine. Aucune initiative législative immédiate n’a toutefois permis de bloquer la décision exécutive, confirmant, à ce stade, la primauté de l’arbitrage présidentiel sur les contrôles à l’exportation dans le domaine des semi-conducteurs.
Une ligne de fracture américaine de plus en plus visible
L’autorisation accordée à Nvidia illustre une divergence croissante entre l’exécutif et le Congrès, et en son sein, sur la politique américaine de contrôle des exportations de semi-conducteurs avancés.
D’un côté, l’administration Trump privilégie une approche flexible et transactionnelle, visant à préserver la compétitivité des entreprises américaines et leur capacité d’investissement en recherche et développement, tout en maintenant un différentiel technologique avec la Chine. Cette philosophie est formalisée dans l’AI Action Plan publié en juillet 2025, qui considère que des ventes contrôlées vers la Chine peuvent servir les intérêts stratégiques américains, dès lors qu’elles n’effacent pas l’avance technologique des États-Unis.
De l’autre, le Congrès multiplie les initiatives législatives visant à durcir structurellement les export controls. Le GAIN AI Act, adopté au Sénat dans le cadre du NDAA, entend garantir aux clients américains un droit de premier refus sur les puces avancées avant toute exportation vers des pays jugés sensibles. Plus récemment, le SAFE Chips Act, introduit le 4 décembre 2025, propose de bloquer temporairement l’exportation de puces d’IA de pointe, y compris le H200, vers la Chine et d’autres adversaires stratégiques. Ces textes visent explicitement à réduire la marge de manœuvre de l’exécutif et à limiter les risques de contournement.
L’opposition active de la Maison-Blanche à ces projets traduit une volonté claire : conserver un contrôle politique au cas par cas sur les exportations de semi-conducteurs, plutôt que d’inscrire ces restrictions dans un cadre législatif strict.
Le calcul à Pékin
Dans ce contexte de tensions institutionnelles américaines, Pékin n’a aucun intérêt à précipiter une escalade ni à sur-réagir aux décisions de l’exécutif. La coexistence d’un Congrès enclin au durcissement structurel et d’une Maison-Blanche favorable à une gestion transactionnelle des exportations affaiblit la crédibilité stratégique américaine.
Pour la Chine, cette fragmentation constitue un avantage. Elle permet de gagner du temps, d’exploiter les interstices du système décisionnel américain et de poursuivre sa trajectoire d’autonomisation technologique sans provoquer de rupture brutale. Tant que l’exécutif et le législatif américains resteront en désaccord sur la finalité et l’architecture des contrôles à l’exportation, Pékin pourra se contenter d’une posture d’attente active, en laissant les contradictions internes américaines produire leurs propres effets.
Néanmoins, une autre lecture est possible: le désalignement entre le Congrès et la Maison Blanche marquerait également le retour de l’exercice des checks and balances, compliquant à Pékin la lecture des décisions stratégiques américaines.
🏷️ Nvidia GAIN AI Act SAFE Chips Act↑ Retour au sommaire8. Vers la reconnaissance d'une Corée du Nord nucléaire ?
Le 8 décembre 2025, un journaliste de l’AFP interpelle un diplomate chinois sur un article du South China Morning Post (SCMP) affirmant que le nouveau livre blanc chinois sur le contrôle des armements (Cf. mon mémo dans le bulletin n°7) ne mentionne plus la « dénucléarisation de la péninsule coréenne ».
Le porte-parole chinois se contente de rappeler que la position de la Chine est « constante et claire », sans reprendre le terme de dénucléarisation.
Dans mon mémo cité, je ne relève pas cette omission… malgré un post précédent, du 4 octobre, dans lequel je fais part de ma préoccupation sur ce sujet.
En parallèle, un autre article du SCMP souligne que la nouvelle National Security Strategy (NSS) de Donald Trump ne mentionne plus la dénucléarisation nord-coréenne, alors que cet objectif figurait dans toutes les stratégies américaines depuis le début des années 2000.
Reuters confirme que cette omission est interprétée à Washington et Séoul comme un signal de flexibilité en vue d’un possible retour à la table des négociations en 2026, Trump se disant à nouveau prêt à rencontrer Kim Jong-un.
Avenir nucléaire dans la Péninsule
Séoul, tout en maintenant que la dénucléarisation reste l’objectif, semble accepter de facto ce glissement : le conseiller à la sécurité Wi Sung-lac met en avant une « fenêtre favorable » pour relancer un processus de paix, tandis que la Corée du Sud renforce simultanément sa posture militaire (hausse du budget de défense, projet de sous-marins nucléaires avec appui américain sur le combustible), ce qui cadre davantage avec une gestion durable d’un voisin nucléarisé qu’avec un démantèlement complet.
On peut dès lors s’interroger : la Corée du Sud veut-elle et peut-elle s’armer de l’arme atomique ? (« going nuclear »), avec l’aide des Etats-Unis ? Le Traité de Non-Prolifération (TNP) est-il en question ?
L’émergence d’un nouveau schéma « campiste » à cinq - États-Unis, Russie, Chine, Corées du Nord et Sud, succédant de facto au format « Six-Party Talks » (le consensus originel autour d’une « dénucléarisation vérifiable de la péninsule ») abandonné depuis au moins 2009, est-il à l’œuvre ?
Les études récentes suggèrent que cette triple entente chercherait moins un accord de désarmement qu’un paquet politico-militaire : acceptation implicite du statut nucléaire nord-coréen, dénonciation des déploiements US (AUKUS, IRBM aux Philippines) au nom d’une sécurité « indivisible », et la promotion de la formule chinoise de double track (« 双轨并进 + 分阶段、同步走) comme solution de façade, et un allègement de facto des sanctions via la coopération russo-nord-coréenne.
Face à cela, l’administration Trump donne le sentiment d’accepter une Corée du Nord nucléarisée, pourvu que la menace directe sur le territoire américain et « l’Hémisphère occidental » reste gérable.
Et que l’effort de dissuasion soit davantage porté par les alliés asiatiques et que la Maison Blanche puisse capitaliser sur un « coup diplomatique » avec Kim dans un environnement stratégique recentré sur la compétition avec la Chine.
La NSS et la National Defense Strategy (NDS) qui va suivre prochainement semblent prolonger cette logique de recentrage continental et de burden-sharing renforcé en Indo-Pacifique, déjà analysée de la sorte depuis quelques mois déjà
Rappel des textes clés :
- 2005 : Livre blanc chinois sur le contrôle des armements, avec soutien explicite à la « dénucléarisation de la péninsule »
- 2017 : Livre blanc chinois sur la sécurité en Asie-Pacifique, pas de changement.
- 27 novembre 2025 : nouveau livre blanc chinois, langage sur la « solution politique » et la « paix durable » sans mention de dénucléarisation (无核化)
- 5 décembre 2025 : nouvelle NSS américaine, aucun renvoi à la dénucléarisation nord-coréenne .
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▶ Influence et ingérences
9. La Chine lance un nouveau « groupe d’amis de la gouvernance mondiale »
Le 10 décembre, la Mission permanente de la Chine auprès des Nations unies a annoncé la création, sur la plateforme des Nations unies, d’un « Groupe des amis de la gouvernance mondiale » (全球治理之友小组)
Traduction :
« La Chine a proposé la création du « Groupe des amis de la gouvernance mondiale » dans le but de renforcer, avec l’ensemble des parties, les échanges et la coopération autour des grandes questions de la gouvernance mondiale, afin de rassembler une sagesse collective et de coordonner des actions communes en vue de réformer et de perfectionner la gouvernance mondiale »
« Les pays participants ont exprimé une forte reconnaissance et un soutien clair à l’Initiative pour la gouvernance mondiale, ont salué le rôle moteur joué par la Chine dans ce domaine, ont chaleureusement félicité la création du groupe et ont exprimé l’espoir qu’il insuffle un nouvel élan à la défense du multilatéralisme ainsi qu’à la réforme et à l’amélioration du système de gouvernance mondiale »
NdA : en note 1, liste des pays membres de ce groupe infra.
« À l’issue de la réunion, les 43 États membres fondateurs du groupe ont publié une déclaration conjointe, soulignant la nécessité de préserver ensemble les acquis de la victoire de la Seconde Guerre mondiale, de soutenir le rôle des Nations unies, de faire face collectivement aux défis mondiaux et de répondre aux attentes des peuples de tous les pays. »
NdA : en Note 2, la déclaration
« La gouvernance mondiale est l’affaire de tous ; elle touche aux intérêts fondamentaux de chaque État et requiert une participation conjointe, une prise de décision partagée et un bénéfice commun des résultats. Le groupe est ouvert à l’ensemble des États membres des Nations unies et accueille favorablement l’adhésion de tous les pays partageant les mêmes aspirations. Il soutient également le renforcement des échanges et de la coopération avec les États, le Secrétariat des Nations unies et les organisations internationales concernées, afin de construire un système de gouvernance mondiale plus juste et plus équitable et d’apporter de nouvelles contributions à la paix et au développement dans le monde ».
On voit comment cela fonctionne :
- La chine annonce des initiatives, ici « l’Initiative pour la gouvernance globale » (GGI),
- puis la matérialise sûr le terrain - et donne raison au PCC quant au caractère performatif et effectif du dogme - comme plateforme d’influence, ralliement, et d’expression autour des sujets qu’elle veut amplifier publiquement.
- L’autre fonction de ces groupes est de créer des sous-ensembles permettant, une sorte de plug-and-play, ou de greffe organique, développant à son propre compte et profit, au nom de l’hôte, ici, l’ONU, de mêmes thématiques.
Reste à savoir s’il s’agit d’un gain de fonction également au profit de l’ONU, d’un cas de commensalisme, bénéfique pour l'un, neutre pour l'autre, ou d’un cas de parasitisme.
A noter que la Chine a déjà créé :
- Le "Groupe des Amis pour la défense de la Charte des Nations Unies" (avec la Russie, l'Iran, etc.)
- Le "Groupe des Amis pour la paix" sur l'Ukraine (cf. mon mémo 11, Bulletin n°5)
Note 1 : La Liste « d’amis » :
Antigua-et-Barbuda, Biélorussie, Burkina Faso, Burundi, Cap-Vert, République centrafricaine, Tchad, Chine, Comores, République du Congo, Cuba, Corée du Nord, Djibouti, Guinée-Bissau, Iran, Kazakhstan, Kenya, Kirghizistan, Laos, Lesotho, Libye, Malaisie, Maldives, Mauritanie, Mongolie, Maroc, Mozambique, Nicaragua, Niger, Pakistan, Palestine, Samoa, Sénégal, Îles Salomon, Tadjikistan, Tanzanie, Thaïlande, Turkménistan, Ouganda, Ouzbékistan, Venezuela, Zambie et Zimbabwe.
Note 2 : la déclaration, traduite in extenso, sans commentaire.
↑ Retour au sommaire10. Webinaire du CEFC sur les paiements chinois : au service de quels intérêts ?
Le Comité d'Échanges Franco-Chinois (CEFC) de la CCI IDF a organisé, le 12 décembre, un webinaire intitulé "les paiements chinois : un levier stratégique pour les entreprises françaises", réunissant des responsables d’UnionPay et Alipay.
L'objectif affiché vise à aider les entreprises françaises à "simplifier l'expérience client", "optimiser les conversions" et "anticiper les comportements digitaux internationaux" en adoptant les solutions de paiement numériques chinoises (cartes, portefeuilles électroniques, QR codes).
Quelques observations :
- L'intégration de ces systèmes crée une dépendance croissante vis-à-vis d'infrastructures chinoises, sans réciprocité équivalente pour les acteurs européens sur le marché chinois. Les commerçants français s'appuient sur des plateformes qu'ils ne contrôlent pas, fragilisant leur autonomie stratégique.
- Le prétexte initial des "touristes chinois" sert historiquement de tête de pont pour élargir ensuite à la clientèle locale, comme observé en Asie du Sud-Est. La rhétorique du webinaire ("quelle que soit l'origine du marché") confirme cette ambition d'extension au-delà du segment touristique.
- Aucune mention des enjeux de protection des données de paiement, de leur localisation, ou de leur conformité RGPD face aux obligations légales chinoises en matière de sécurité des données. Le système de scoring social intégré à Alipay en Chine soulève des questions non abordées sur d'éventuelles extensions futures.
Alors que l'Union européenne cherche à réduire ses dépendances critiques vis-à-vis de la Chine (véhicules électriques, semi-conducteurs…), promouvoir l'adoption de systèmes de paiement chinois va à contre-courant de cette stratégie de souveraineté économique.
Angles morts du webinaire
- Le programme n'aborde probablement pas – je me suis inscrit, mais n’ai pas reçu de confirmation d’inscription, probablement un problème technique - la question de la réciprocité du contrôle régulateur français sur ces flux financiers, ni des alternatives européennes comme l'European Payments Initiative (EPI) qui pourrait offrir une interopérabilité sans dépendance. La transparence sur la collecte, le stockage et l'accès aux données reste également en suspens.
- Si l'argument des "touristes" justifie l'adoption d'infrastructures chinoises en France, pourquoi le CEFC ne déploie-t-il pas la même énergie pour promouvoir Wero, Bizum ou iDEAL auprès des commerçants chinois accueillant des touristes européens ?
- Cette asymétrie révèle que l'argument touristique masque une stratégie unilatérale d'implantation infrastructurelle, sans contrepartie pour les acteurs européens sur le marché chinois.
Mon sentiment
- Ce webinaire relève davantage de la promotion commerciale habillée en veille stratégique que d'une réflexion équilibrée sur les intérêts français. Les "opportunités concrètes" bénéficient principalement à UnionPay et Alipay pour normaliser leur présence, constituer des réseaux de partenaires et créer une dépendance de fait.
- L'argument de la "simplicité" occulte les coûts stratégiques à long terme : désintermédiation bancaire, perte de souveraineté sur les données de paiement, et asymétrie structurelle défavorable aux acteurs européens. Une approche plus équilibrée consisterait à développer des solutions européennes interopérables plutôt qu'à adopter passivement des infrastructures étrangères.
11. Au sujet du « Leadership transformationnel » franco-chinois
L’École du Leadership de Paris, présidée par Henri Giscard d’Estaing, a inauguré lundi 17 novembre 2025 son 1er « Atelier du Leadership » en partenariat avec la Fondation Prospective & Innovation et ESCP Business School.
Les documents sont accessibles ici. 7e édition du Forum Culturel Franco-Chinois Changsha 2025 et 1er Atelier du Leadership
Mes observations
- Le document sur le Forum culturel franco-chinois ne pose aucune question de fond. C'est un récit descriptif, élogieux, où tout semble couler de source : "la culture construit des ponts", "coexistence dans la diversité", "harmonie et progrès commun". Aucune tension, aucun questionnement sur les déséquilibres, les rapports de force, ou les intérêts divergents, une sorte l’éloge d’un consensus ex ante.
- Le thème "Culture & Diplomatie" présente la culture comme un espace neutre, au-dessus des tensions, où la culture n’est pas un terrain de soft power, où les plateformes numériques chinoises mentionnées (Bytedance, Tencent, Bilibili) ne sont pas des vecteurs d'influence massive potentielles. La question de l'accès asymétrique auxdites plateformes ne pose pas question : liberté totale pour les acteurs chinois en France, contrôle strict pour les acteurs français en Chine.
D’aucuns pourraient m’objecter qu’en matière d’affaires culturelles, je manque cruellement d’énergie positive. Peut-être.
Plusieurs passages évoquent l'IA dans la culture. Ici, aussi, aucune trace de réflexion sur, par exemple :
- Qui contrôle ces technologies ?
- Quelles données sont collectées ?
- Quelle souveraineté sur les algorithmes culturels ?
Je cite, pêle-mêle, des passages qui m’interrogent :
« Maria Koutsovoulou, professeure à ESCP Business School, a identifié Nicolas de Tavernost comme une figure emblématique du « leadership transformationnel »
Question : transformer comment et pourquoi faire au juste ?
Bien que le concept de « leadership transformationnel » nous vienne des Etats-Unis dans les années 70’, comme technique de management, il est aussi théorisé, notamment en Chine, dans le champ de la guerre cognitive, et doit agir sur les consciences.
Plus loin :
« La technologie ne s’oppose pas à la culture, elle doit venir l’appuyer, la prolonger, pour renforcer le dialogue entre civilisations et élargir les horizons du partage ».
Question : est-ce traduit directement du chinois ? J’ai essayé, cela sonne très politiquement correct en Chine. Les concepts clés y sont.
Je suis impatient d’assister, si l’on veut bien de ma présence en qualité d’observateur critique, au le 2ème Forum Annuel du Leadership et le lancement de la Chaire ESCP « Leadership and Business Transformation », qui se tiendra le jeudi 19 mars 2026. Des thématiques très étudiées en Chine.
↑ Retour au sommaire▶ Documentation & Agenda
◇ Documents et études
- Stratégie IA chinoise
Strategic technology competition revisited: A National Innovation System rationale for China's artificial intelligence standardisation strategy par Junhua Zhu (University of Turku), Elina Sinkkonen et Mikael Mattlin, 31 octobre 2025
La compétition technologique stratégique ne se joue pas seulement sur “innover”, mais sur “diffuser” : ce qui compte, c’est la capacité d’une puissance à faire adopter ses solutions à l’international, et la standardisation est un canal clé de cette diffusion. Les auteurs soutiennent que l’“écosystème IA” chinois mûrit, ce qui permet une nouvelle phase d’internationalisation de l’effort de standardisation. Cette internationalisation est perçue au travers et repose sur l’analyse de documents chinois. S’ils éclairent les intentions, ils gonflent la capacité réelle d’adoption effective par les tiers, la capacité de traction industrielle et d’implémentation.
- Suède-Chine
Un rapport clé sur la recherche Suède–Chine (en suédois) : Ce rapport analyse comment le système politique chinois affecte à la fois les chercheurs suédois qui collaborent avec des partenaires en Chine et les spécialistes de la Chine basés en Suède. Il s’appuie sur des entretiens, des enquêtes et une revue de la littérature internationale sur la répression transnationale et l’influence autoritaire dans le monde académique.
- Investissements chinois
Chasing China, Learning to Play by Beijing's Global Lending Rules, novembre 2025.
Résumé : Ce que fait la finance extérieure chinoise n’est pas de “l’aide”, mais un instrument de puissance. La note insiste sur l’effondrement de la part “aid-like”: ODA de 22% (2000) à 1% (2023), avec une confessionnalité moyenne qui tend vers « 0 ». Les estimations antérieures sous-évaluaient de 2 à 4 fois la taille du portefeuille de prêts. Il faut comprendre que la compétition se joue aussi dans le « Global North » - pays riches et de moyenne puissance - via des instruments hybrides. En somme, la montée en gamme chinoise se joue aussi dans les investissements.
Commentaire : AiData est un labs américain spécialisé dans la traçabilité des financements internationaux opaques. Leur double méthode top-down – bottom-up est bonne. Cependant, si l’étude cartographie et ratisse le champ de bataille, elle n’entre pas dans les effets à rechercher poursuivis. Il faut adapter au fil de l’eau nos capacités de détection et de reporting aux outils “offshore" et de contournement, à l’aune des buts intermédiaires et finaux du régime.
Europe-China: A New Joint Venture Strategy for Cleantech, Policy paper, décembre 2025, par Joseph Dellatte, responsable des études sur l'énergie et le climat et chercheur résident, programme Asie, de l’Institut Montaigne.
Alors qu’elle est en train de devenir un “hub d’assemblage” des chaînes cleantech dominées par la Chine et pour éviter une dépendance durable, l’UE doit conditionner l’accès à son marché via une stratégie de coentreprises (joint ventures) avec une gouvernance sous contrôle, et une localisation des fonctions critiques (R&D, manufacturing, management) en Europe. Les outils existants sur le screening, la concurrence, les subventions, les marchés publics… n’ont pas été conçus pour imposer une “ réciprocité » fondée sur une stratégie industrielle. les JV « greenfield » peuvent passer entre les mailles et les règles de l’OMC, et par conséquent celles du marché intérieur, contraignent fortement les exigences de “local content”.
Etude que je n’ai pas eu le temps de lire et d’analyser. Je le ferai pour le prochain bulletin.
A lire ensuite avec :
Europe’s new critical minerals plan will unlock new resources, but permitting and Chinese involvement remain key hurdles Henry Sanderson, Associate Fellow, RUSI, décembre. Le texte commente l’adoption (3 déc. 2025) du plan RESourceEU Action Plan.
Résumé : l’UE veut réduire dépendances critiques, mais deux obstacles dominent :l a acceptabilité locale, et l’implication chinoise dans les chaînes industrielles européennes – batteries - qui rend la stratégie plus ambivalente qu’annoncé. Comment peut-on, en pratique, vouloir limiter l’investissement chinois dans les projets miniers, alors que les plus gros acheteurs de certains minerais produits en Europe pourraient être… les usines de batteries chinoises en Europe (Hongrie…) ?
Europe-China Between Competition and Cooperation, Institut Mobilités en transition, par Jean-Philippe Hermine, Directeur Général, et Marine Hautsch, chargée de projet métaux critiques & recyclage, le 8 décembre 2025
Dans l’automobile, l’UE doit ancrer des chaînes de valeur stratégiques sur son territoire. Une coopétition est possible mais sans bouclier temporaire (droits de douane), forte conditionnalité, l’Europe risque de devenir surtout un marché à forte marge et rester une base d’assemblage pour des champions chinois, OEM et fournisseurs.
◇ Agenda
- Passé
Les 11 et 12 décembre, la Chine a lancé en avancé l’APEC 2026 à Shenzhen, premier événement de la Chine en tant que prochain pays hôte de l'organisation pan-asie-Pacifique.
- A venir
Web conference : Japan and Western Allies: Bridging Euro-Atlantic and Indo-Pacific Security for Peace in Ukraine, FRS, Jeudi 18 décembre 2025, de11:00 à 12:00.
Tournée du top diplomate Wang Yi au Moyen-orient, du 12 au 16 décembre. Il visitera les Émirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite et Jordanie pour préparer le second Sommet Chine-États arabes prévu en 2026
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Bulletin n°16 : capitalisme d'Etat et dissuasion, avis de tempête pour le printemps
au sujet des récentes purges au sein de l’APL ; loi contre le cybercrime ; Gestion de la data automobile ; Stellantis-Chine ; Appels Xi-Poutine-Trump ; Position de la Chine sur New Start ; Chine-Taiwan-Etats-Unis ; la Chine conduit des sondages d’opinion en Europe
Bulletin n°15 : les boîtes noires du PCC et l'arbre malade de l'APL
Reprise en main de l’APL : pour quoi faire ? De l’Etat-parti, au parti-Etat ; A/S du "Front-Uni patriotique" ; Keir Starmer en Chine ; Nvidia sur tous les fronts ; Chine-Panama
Bulletin n°14 : de la balance des pouvoirs et la quête de stabilité
Le noyau dirigeant du PCC reprend le contrôle sur l’APL ; Sciences et technologies dans le 15ème plan ; IA et Cybersécurité ; Etats-Unis-Chine et Indopacifique : la NDS ; activisme chinois au Moyen-Orient
Bulletin n°13 : la sécurité du régime à l'épreuve du désordre mondial
Discours He Lifeng à Davos ; la CCID et la sécurité politique du régime ; le double monopole du BNS ; Board of Peace" de D. J. Trump ; Europe-Chine : Affaire Nexperia et MACF ; nomination d’un représentant spécial pour l'OCS ; Chine-Canada