Bulletin n°35 : Sommet de l’OTAN, tir de missile et résonance stratégique
Promotions dans l’APL : objectif 2027 ; Plan IIoT : l’usine connectée devient infrastructure de puissance ; A Ankara : Pékin donne-t-il des arguments au front OTAN–Indopacifique ? Tir de missile, la Chine teste ses capacités ; Balkans : La bulle A2/AD serbe et l'aide de la Chine
📋 Structure de ce Bulletin
- 1. [Promotions dans l’APL : objectif 2027]
- 2. [Plan IIoT : l’usine connectée devient infrastructure de puissance]
- 3. [Planification du nouveau système énergétique pour le 15e plan quinquennal]
- 4. [Directive sur l'optimisation du système de transport intégré des métropoles modernes]
- 5. [A Ankara Pékin donne-t-il des arguments au front OTAN–Indopacifique ?]
- 6. [Dissuasion : la Chine teste ses capacités et veut faire entendre sa voix]
- 7. [Balkans : La bulle A2/AD serbe comme poste avancé et vitrine d’exportation militaire de Pékin en Europe]
- 8. [Paraguay-Chine-Taïwan : le Mercosur face au prix politique de l’accès au marché chinois]
- 9. [Gouvernance mondiale : Pékin et le party building]
- 10. [La Chine à l’assaut des études aréales et de la gouvernance mondiale]
Edito
Alors que le sommet de l’OTAN vient de s’achever à Ankara sur un appel au réarmement capacitaire, le paysage sécuritaire mondial enregistre de nouveaux soubresauts. Non loin de là, les tensions s’intensifient de nouveau et les échanges de tirs reprennent entre les États-Unis et l’Iran. Dans le même temps, la Chine procède au tir démonstratif d'un missile stratégique dans le Pacifique, au moment même où se consolide un arc sécuritaire renforcé entre l’OTAN et ses partenaires de l’Indopacifique.
Même au cœur du continent européen déjà meurtri par la guerre d’agression russe contre l’Ukraine, les ondes de choc se propagent : la Serbie planifie l'achat de systèmes de missiles antiaériens à longue portée chinois HQ-9BE, parachevant un bouclier souverain dans les Balkans. Jamais auparavant les théâtres européen, moyen-oriental et asiatique n’avaient été en telle résonance stratégique.
Face à cette instabilité, Pékin prépare méthodiquement sa profondeur stratégique. En durcissant sa sécurité économique par une planification renforcée et la restructuration intégrée de ses métropoles, le régime mobilise ses ressources territoriales pour faire face au temps long et à l'éventualité de crises majeures. Sur le plan militaire, après une séquence de purges, Xi Jinping enclenche une nouvelle phase de recomposition du commandement de l'APL en promouvant de nouveaux généraux clés pour afficher une armée restructurée et opérationnelle.
Tous les signaux pointent dans la même direction : celle d'un basculement vers des tensions systémiques durables. Comme le rappelait la célèbre formule attribuée aux stratèges des heures sombres de la guerre froide : « pourvu que les têtes les plus froides l'emportent » (may coolest heads prevail) dans la période incertaine qui s’ouvre.
▶ Politique intérieure
1. Promotions dans l’APL : objectif 2027
Xi Jinping, président de la Commission militaire centrale (CMC), a officiellement élevé, vendredi 3 juillet, deux officiers supérieurs de l’Armée populaire de libération (APL) au grade de général. Les faits établis sont les suivants : les deux promus sont Zhang Shuguang, nouveau secrétaire de la Commission disciplinaire de la CMC et directeur de la Commission de supervision de la CMC, et Wang Gang, commandant de l’armée de l’air. La cérémonie était présidée par le général Zhang Shengmin, vice-président de la CMC (à droite de Xi Jinping sur la photo). ( 2 790 signes. Mots-clés : APL : CMC : Zhang Shuguang : Wang Gang)
Tout ce qui suit relève de l’analyse :
Point 1 : Attention au domaine discursif. Certaines sources semi-officielles chinoises présentent l’évènement de la façon suivante. Ces promotions signifieraient:
- la fin de la période de transformation des armées, entamée en 2015, pour « transformer les dividendes de la réforme en capacités opérationnelles ».
- l’affirmation de l'autorité du commandant en chef (Xi Jinping) sur les hauts gradés de l'armée et renforcent encore davantage le système de responsabilité du président de la Commission militaire centrale (Xi Jinping)
- une dissuasion stratégique vis-à-vis de l'extérieur, incarnée par Wang Gang, patron de l’Armée de l’Air, force primordiale dans la guerre moderne.
Commentaire sur ces arguments :
L’argument de la réforme paraît rétrospectif : il présente comme l’aboutissement maîtrisé de la transformation militaire une séquence qui ressemble davantage à une crise de sélection du haut commandement.
Par ailleurs, c’est intéressant que la dimension discursive et des perceptions extérieures (internationales) soient mentionnées dans les textes chinois consultés. Comme souvent, le message est à double lecture : en interne, la présence des deux Zhang et du système disciplinaire traduit une reconstruction par le cœur. Pour ce qui concerne Wang Gang, pour le moral des troupes : c’est possible qu’une Armée entière soit considérée et récompensée de ses efforts. Pour l’audience internationale, Wang Gang doit incarner la dimension opérationnelle et fonctionnelle du changement : malgré les purges, l’APL reste présentée comme “combat ready”. On peut en douter, mais le message est bien celui-là.
Point 2 : plus fondamentalement, une nouvelle phase de reconstruction débute.
On repart du noyau, et d’une nouvelle bulle de confiance : les purgeurs sont promus. La reconstruction par le cœur devrait donc progresser dans son extension réticulaire, par nœuds de réseaux dans lesquels les promus s’engagent sur la fiabilité des nouveaux entrants. Mais on ne sort pas de la « purge » pour autant. Dans le système politique communiste chinois, elle n’est pas un accident avant retour à la normale. C’est un mode de renouvellement des élites, civiles comme militaires.
Xi pourra continuer à gouverner par « purge », plus exactement par rotation, sélection accélérée et exposition des promus, avec en ligne de mire un format CMC redéfini, probablement resserré. Question : est-ce que les purgeurs promus sont à l’abri des prochains remaniements ? Est-ce que Xi et son entourage veulent vraiment une CMC à l’ancienne, reconstituée, ou redistribuer les pouvoirs ailleurs ? Je penche pour la seconde hypothèse.
Point 3 : calendrier jusqu’à 2027 : stabilisation ou processus continu ?
Ce processus avec en ligne de mire le prochain Congrès du PCC, en octobre 2027, expose des profils brillants mais non testés politiquement ou opérationnellement. Comme dans les campagnes anticorruption, l’accélération crée de la fragilité : certains promus sont choisis parce qu’ils sont disponibles, loyaux et « propres » mais pas nécessairement parce qu’ils ont déjà démontré qu’ils savaient tenir une crise majeure et intégré la logique personnelle du pouvoir sous Xi Jinping. Cela pourrait conforter davantage la « purge » en mécanisme de sélection permanente.
2. Plan IIoT : l’usine connectée devient infrastructure de puissance
Le 30 juin, huit ministères, administrations et régulateurs chinois ont publié conjointement une feuille de route pour standardiser et passer à l’échelle l’Internet industriel à l’horizon 2030-2035. Le texte associe le MIIT, la NDRC, le MOHRSS, le MEM, la Banque populaire de Chine, la SASAC, la SAMR et la CSRC. 工信部等八部门联合印发《关于推动工业互联网高质量发展的实施意见》 - 安全内参 | 决策者的网络安全知识库. Les objectifs quantifiés pour 2030 imposent le déploiement de 50 000 réseaux privés 5G autonomes (SA), l'interconnexion par identifiants uniques, et un taux de 80 % de conformité cyber (audit par classification) chez les industriels d'importance critique. Le secteur devra générer 2 500 milliards de yuans de valeur ajoutée. Visant le renforcement de l’autonomie technologique et la capacité à imposer une architecture chinoise de référence, le plan s'articule autour de l'intégration de l'IA générative (jumeaux numériques, modèles de langage sectoriels), de la monétisation des données d'usine, et de mécanismes de financement bancaire et boursier dédiés. ( signes. Mots-clés : IIoT ; MIIT)
Commentaire
Les notes d’analyse publiées à la suite du texte par le CAICT, l’Alliance pour l’Internet industriel et le CCID (trois relais d’expertise dépendants du MIIT) confirment le changement d’échelle. Le texte marque un pivot architectural, réglementaire et géopolitique par rapport aux plans de 2017 ((Directives « Internet + Manufacturing ») et de 2021 (Plan d'action IoT).
Premièrement, les plans de 2017 et 2021 toléraient, voire encourageaient, l'intégration de briques logicielles (PLM, ERP, SCADA) et de puces occidentales au sein de l'écosystème industriel chinois. Le présent texte répond directement au durcissement des restrictions américaines et européennes sur les semi-conducteurs et les technologies critiques.
Le développement d'une architecture basée sur de la 5G indépendante (Standalone), des protocoles nationaux d'analyse d'identifiants uniques (« 一物一码一号 ») et la migration massive vers un IPv6 de bout en bout vise à immuniser la chaîne de valeur manufacturière chinoise contre un éventuel découplage technologique. Il s'agit de construire une pile logicielle et matérielle souveraine, du capteur à l'Edge Computing.
Deuxième évolution : la bataille des standards.
La Chine adoptait massivement les standards des consortiums occidentaux (comme l'OPC UA pour l'interopérabilité ou l' Industrial Internet Consortium). Le texte affiche une ambition agressive à l'international, adossée au troisième plénum du 20e Comité central de juillet 2024. Il demande explicitement aux acteurs chinois de piloter la rédaction des futures normes internationales de l'IIoT. L'objectif est d'exporter cette « pile technologique souveraine » (5G industrielle, plateformes cloud, modèles IA) vers les pays des BRICS et les partenaires des Nouvelles routes de la soie, créant ainsi un espace économique et technique verrouillé par les standards chinois, en concurrence directe avec les solutions occidentales.
Ensuite, la donnée, encore elle.
Le plan initial de 2017 reposait sur un triptyque classique : Réseau, Plateforme, Sécurité. Puis en 2021, le MIIT y avait adjoint l'Identification (systèmes de résolution de noms d'objets connectés). Nouveauté 2026, en droite ligne avec les « 20 Mesures sur les Données » de fin 2022 qui ont élevé la donnée au rang de facteur de production national, ce texte consacre officiellement les données comme la 5e fonction de l'Internet industriel. L'innovation réside dans la création de registres de propriété des données d'usine, de bases de données maîtresses standardisées par processus de fabrication, et de plateformes de trading de jeux de données industriels au sein des clusters technologiques régionaux.
Quatrième évolution majeure, l’émancipation vis-à-vis des opérateurs publics.
Les architectures s'appuyaient sur les réseaux commerciaux ou les tranches de réseau (slicing) des opérateurs étatiques. Le texte acte une libéralisation réglementaire en autorisant l'octroi de fréquences industrielles propres pour le déploiement de réseaux 5G privés et dédiés à coût maîtrisé. Côté protocoles, l'accent est mis sur l'intégration de technologies déterministes à faible latence comme le TSN (Time-Sensitive Networking) et l'automatisation ouverte, pour accélérer la convergence OT/IT (systèmes opérationnels / technologies de l'information).
Le vrai virage IA se voit aussi dans le recours aux agents. Les plans précédents se limitaient à encourager le cloud computing industriel et la remontée brute de données de télémétrie. Le présent plan bascule dans l'ère de l'IA générative, en écho direct à la stratégie nationale "IA+" de 2024-2025. Il demande le développement conjoint de grands modèles de langage (LLM) fondés sur des données de production et de petits modèles spécialisés par cas d'usage.
L'objectif technique est le déploiement d'agents industriels autonomes interconnectés par API, capables de faire du design génératif, de la maintenance prédictive avancée, et de l'optimisation temps réel de flux de production via jumeaux numériques.
Par ailleurs, l’Etat veut mieux se protéger contre la guerre cyber.
Jusqu’ici, la cybersécurité industrielle était traitée sous l'angle de la conformité défensive classique (pare-feu et chiffrement). Ici, dans le texte, la sécurité est élevée au rang de priorité de sécurité nationale. Face aux risques de sabotage d'infrastructures critiques, le plan impose des audits pour 80 % des industries clés, systématise des campagnes de "stress-tests" cyber à l'échelle nationale et pousse pour la première fois la démocratisation des assurances contre le risque cyber pour l'industrie afin de mieux couvrir les pertes liées aux rançongiciels ou aux attaques par déni de service (DDoS).
Enfin, le gouvernement siffle la mobilisation générale des capitaux.
La co-signature de la Banque Populaire de Chine et du régulateur boursier (CSRC) interconnecte l'IoT avec les marchés financiers. Pour compenser la baisse des marges de l'industrie traditionnelle, l'État chinois organise la financiarisation des technologies numériques : les données industrielles certifiées par les plateformes doivent servir de garantie pour l'attribution de crédits bancaires automatisés.
De plus, des canaux de financement boursiers prioritaires sont créés pour les fournisseurs de solutions IoT labellisés "champions uniques", canalisant l'épargne nationale vers la souveraineté technologique.
Analyse
Quand on lit les éléments de langage censés éclairer (解读) le texte, on s’aperçoit que derrière la communication lissée, Pékin révèle ses véritables obsessions économiques et stratégiques pour la décennie à venir.
« Les objectifs de 2025 sont atteints [...] mais l’application de l’IA pose de nouvelles exigences. »
Comprendre : le plan précédent (2017-2025) a fonctionné pour la tuyauterie (poser de la fibre, connecter des machines). Mais l’explosion mondiale de l’IA générative depuis fin 2022 a pris l'industrie chinoise de court.
Les usines chinoises ont accumulé des volumes considérables de données brutes, mais leur transformation en gains de productivité reste inégale, pendant que les Américains avancent sur l'IA cognitive. Pékin s'est rendu compte que connecter les usines ne suffisait plus : il faut intégrer l’IA aux fonctions de conception, de pilotage et d’optimisation industrielle pour rester dans la course mondiale à la productivité industrielle.
Passer d'une logique de point à une logique de ligne et de surface [...] avec l'ingénierie Chaîne-Réseau. »
En clair, il faut passer à la vitesse supérieure.
Jusqu'ici, seules les très grandes entreprises d'État et les fleurons (comme Huawei ou BYD) ont réussi leur transition numérique. Le tissu des PME-PMI reste à la traîne, notamment dans les nombreuses catégories industrielles que Pékin veut désormais couvrir de manière systématique. Pékin s'inquiète pour la résilience de sa chaîne d'approvisionnement en cas de conflit ou de blocus. La stratégie est donc d'obliger les « champions nationaux » à imposer leurs outils numériques à leurs sous-traitants, de gré ou de force, pour standardiser tout l'écosystème.
Derrière :
« Bâtir un système technologique de fusion "4T" : IT (Informatique), CT (Télécoms), OT (Opérationnel), DT (Données). »
Il faut comprendre que concrètement, dans les usines, les ingénieurs réseau, les automaticiens et les développeurs logiciels ne se parlent pas et utilisent des technologies souvent incompatibles (et majoritairement d'origine étrangère au niveau des automates). Pékin veut créer une super-architecture logicielle unique.
En fusionnant ces quatre mondes sous des référentiels chinois, l’État accroît sa maîtrise de l’architecture technique et réduit la dépendance aux protocoles industriels occidentaux historiques.
En bref, quand il est dit que :
« Le 15e Plan Quinquennal prévoit d'avancer de front sur les réseaux, l'identification, les plateformes, les données et la sécurité. »
L’Internet industriel devient ainsi une colonne vertébrale de la résilience manufacturière chinoise face aux pressions technologiques occidentales. C’est ce qui explique la mobilisation conjointe du MIIT, des régulateurs financiers, des administrations de marché et des autorités chargées des actifs d’État.
3. Planification du nouveau système énergétique pour le 15e plan quinquennal
La Commission nationale du développement et de la réforme (NDRC) et l'Administration nationale de l'énergie (NEA) ont publié, le 25 juin, le document cadre de la planification énergétique pour 2026-2030. Adossé à la Loi sur l'énergie de 2025, ce texte transforme les cibles de mix en obligations légales pour les provinces et les entreprises d'État, basculant la gouvernance du pays vers le « double contrôle des émissions de carbone ».
Pour la première fois, le plan acte le double pic du charbon et du pétrole d'ici 2030, soumettant le raffinage à un régime drastique de réduction capacitaire.
Il avance à 2030 le seuil de 50 % de puissance installée et de production électrique pour le non-fossile (2 700 GW éolien-solaire). L'intégration des ENR s'opère par des quotas de consommation stricts par secteur (acier, ciment, data centers), complétés par un dispositif de flexibilité sources-stockage en hausse de 40 %.
Sur le plan spatial, la relocalisation impose que l'Est assure 70 % de sa croissance énergétique par sa production propre (nucléaire, offshore), tandis que l'arrière-pays stratégique de l'Ouest fusionne ses grands parcs d'ENR avec les huit hubs nationaux de puissance de calcul de l'Intelligence Artificielle.
Enfin, le texte généralise les réserves optionnelles (mines de charbon avec 20 à 30 % de surcapacité mobilisable), flexibilise le brut (plancher de 200 Mt/an), étend la doctrine de sécurité aux métaux critiques, et prévoit la création en Chine d'une organisation internationale non gouvernementale du nucléaire.
Commentaire
On pourrait voir dans ce texte un ajustement technique de transition environnementale et un lissage de marché face au ralentissement économique mondial. C'est en réalité une évolution doctrinale dimensionnante qui consacre le basculement d'une logique d'offre vers une logique d'obligation de consommation forcée pour absorber les surcapacités industrielles nationales face aux difficultés économiques et à la fermeture de certains marchés extérieurs.
Ce texte jette les bases d'une infrastructure de repli territorial et d'économie de guerre face à l'éventualité d'un conflit de haute intensité ou d'un blocus maritime. En exigeant 70 % d'autonomie pour la façade côtière et en déconnectant les hubs d'IA du réseau civil, Pékin immunise ses centres névralgiques contre les cyberattaques ou la destruction des lignes Très Haute Tension.
L'arsenal de stockage hybride et multicouches (1,2 milliard de barils dissimulés entre bases d'État et stocks commerciaux des NOC) et la relocalisation sous l'axe « sécurité » de la substitution pétrolière démontrent que l'appareil planificateur cherche à acquérir davantage de marges de manoeuvres.
4. Directive sur l'optimisation du système de transport intégré des métropoles modernes
Le 30 juin, dix ministères et administrations de premier plan, dont le ministère des Transports et la NDRC, ont publié un texte d’orientation pour restructurer la mobilité des grandes aires métropolitaines chinoises. Le texte impose de dépasser les cloisonnements administratifs pour atteindre, dès 2030, l'objectif de 75 % de la population des principales métropoles disposant de conditions de navettage en moins d’une heure.
Le plan structure le rail et les transports publics comme ossature principale de l’intégration métropolitaine autour des quatre réseaux ferroviaires — rail national, interurbain, suburbain/régional et urbain et avec une gestion opérationnelle en « réseau unique », tout en accélérant le virage vert (poids lourds à énergie nouvelle) et numérique (usages pilotes d'eVTOL et logistique autonome).
Commentaire. Cette directive force les gouvernements locaux à abandonner la construction d'infrastructures brutes à perte au profit d'un nouveau modèle. En imposant une logique proche du TOD (Transit-Oriented Development) et l'introduction de fonds d'investissement privés (REITs), Pékin cherche à pérenniser le financement de sa stratégie de croissance urbaine par clusterisation, tout en organisant, mesurant et disciplinant les flux quotidiens de navetteurs à l’échelle de la métropole réelle, et non plus de la ville administrative.
Implications : Le texte reconfigure les critères de compétitivité : les offres étrangères devront désormais prouver leur capacité à s’insérer dans des architectures intégrées, interopérables, décarbonées et pilotées par la donnée.
▶ Politique extérieure
5. Ankara : Pékin donne-t-il des arguments au front OTAN–Indopacifique ?
Réunis à Ankara les 7 et 8 juillet, les dirigeants de l’OTAN ont concentré leurs travaux sur trois priorités : le renforcement des investissements de défense, l’augmentation de la production industrielle alliée et le soutien durable à l’Ukraine. Le Forum industrie de défense du 7 juillet a permis d’annoncer plusieurs coopérations capacitaires, notamment dans l’alerte avancée, la surveillance, les capacités de frappe, la défense aérienne et antimissile, le transport stratégique et l’espace. Sans être formellement au centre du sommet, la Chine a été visée indirectement par le volet industriel et capacitaire, puis explicitement évoquée après son tir balistique stratégique du 6 juillet dans le Pacifique, présenté par Mark Rutte comme une illustration de l’imbrication croissante entre sécurité euro-atlantique et sécurité indo-pacifique. ( 6183 signes. Mots-clés : OTAN : Indopacifique)
Contexte pré-sommet
Remarques de Mark Rutte, à l’Atlantic Council, le 25 juin :
La Russie reste une menace immédiate et à long terme. Elle consacre 40 % de son budget à la défense. Elle produit du matériel militaire 24 heures sur 24. Et elle tire rapidement les leçons de la guerre qu’elle mène contre l’Ukraine. La Chine continue de moderniser ses forces armées et de développer ses capacités nucléaires sans aucune transparence, en investissant massivement dans la technologie et l’innovation militaires.
La Corée du Nord persiste à développer son programme nucléaire. Et elle acquiert une expérience précieuse en soutenant la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine.
Et puis il y a l’Iran. Depuis bien plus d’une décennie, les Alliés s’accordent à dire que l’Iran ne doit en aucun cas posséder l’arme nucléaire. Les récentes mesures prises par les États-Unis ont considérablement affaibli le programme nucléaire et balistique de l’Iran, mais nous devons rester vigilants.
À eux seuls, ces pays constituent déjà un problème. Mais ils collaborent entre eux.
Et nous pouvons facilement convenir qu’ils n’ont pas nos intérêts à cœur.
Conférence de presse la veille du Sommet, après le tir du missile chinois
Latika Bourke, The Nightly :
Cette nuit, la Chine a confirmé avoir procédé à un essai de missile dans le Pacifique Sud. L’IP4* (*Indo-Pacific Four : Australie, Japon, Nouvelle Zélande et Corée du sud) prévoit d’aborder cette question ici, à l’OTAN. Comment comptez-vous aborder ce sujet ? Et compte tenu de la gravité de la situation, le fait que, pour la deuxième année consécutive, vous ayez du mal à convaincre les dirigeants de l’IP4 de participer à ce sommet vous préoccupe-t-il ?
En ce qui concerne la deuxième partie de votre question, non, car nous entretenons une coopération très étroite avec l’IP4, notamment avec Anthony [Albanese], votre Premier ministre, ainsi qu’avec les Premiers ministres et les présidents de la Nouvelle-Zélande, de la République de Corée et du Japon. Je viens justement d’échanger des SMS cet après-midi avec le ministre japonais de la Défense au sujet de ce dernier développement. Et je pense que cela montre bien que nous ne pouvons pas faire preuve de naïveté vis-à-vis de la Chine, vous le savez.
C’est pourquoi nous entretenons cette coopération étroite, car ces théâtres d’opérations sont de plus en plus imbriqués et interconnectés. Ce qui se passe dans la région indopacifique a des répercussions sur ce qui se passe dans la région transatlantique. Et nous le constatons également dans le conflit en Ukraine, où la Chine, la Corée du Nord et l’Iran sont des acteurs clés de la guerre d’agression non provoquée menée par la Russie contre l’Ukraine. C’est donc là encore la preuve que nous ne pouvons pas faire preuve de naïveté, et je peux vous assurer que nous sommes sur le coup.
Lecture chinoise
En majorité, les medias chinois consultés mettent l’accent sur les fractures internes de l’Alliance. Xinhua présente Ankara comme un sommet que Washington voudrait déjà déclarer « réussi », mais souligne les désaccords US-Europe sur le partage du fardeau, les lacunes capacitaires laissées par les réductions américaines, les critiques de Trump contre l’Espagne et les tensions liées à l’usage des bases et espaces aériens européens pendant la guerre contre l’Iran.
D’autres, traduisent davantage les points de préoccupation de l’équipe dirigeante chinoise. Un article du site du tabloïd Guancha souligne que Mark Rutte a cité Chine, Russie, Corée du Nord et Iran comme des adversaires communs. Il qualifie l’Organisation « d’OTAN 3.0 » comme une machine de transfert de fonds publics vers des industries de défense en phase de mobilisation. Le Shanghai Institute for International Studies (SIIS), un think tank gouvernemental shanghaïen proche de l’appareil diplomatique et stratégique du régime, s’inquiète ouvertement du renforcement d’un front commun OTAN-Japon-Indopacifique.
Du côté officiel chinois, le ministère des Affaires étrangères avait rappelé, à l’occasion de la visite de Vladimir Poutine en Chine au mois de mai dernier que :
« Les initiatives visant à étendre la présence de l’OTAN dans la région Asie-Pacifique et à créer une « version asiatique » de l’OTAN sur la base de mécanismes tels que l’alliance AUKUS ne sont pas compatibles avec la mission de consolidation de la paix et de la sécurité dans la région
Analyse : la Chine s’invite à Ankara
A Pékin, on redoute que la « natoïsation de l’Indo-Pacifique » devienne structurelle. Elle redoute aussi qu’elle ne se mue en mobilisation industrielle occidentale, transformant l’Alliance militaire en profondeur stratégique, industrielle et technologique occidentale.
Notamment son « Updated Defence Production Action Plan » * consacre cette transformation de l’OTAN en plateforme capable d’agréger la demande, de sécuriser les chaînes critiques, de diffuser des standards communs à tous les partenaires indo-pacifiques, puis de les connecter à la base industrielle transatlantique.
Bien que prévu de longue date, l’exercice sino-russe, qui a débuté la veille du sommet à Ankara, combiné avec le tir de missile balistique mer-sol stratégique chinois (cf. notre mémo suivant) le même jour, ne peut que retenir l’attention des chefs d’État et de gouvernement ainsi que de leurs sherpas.
Sans être présenté par l’OTAN comme un cas d’école officiel, le tir chinois du 6 juillet donne une actualité concrète à plusieurs priorités déjà inscrites à l’agenda industriel d’Ankara, notamment lors du Forum industrie de défense du 7 juillet : surveillance spatiale, alerte, défense aérienne et antimissile intégrée, capacités de frappe, interopérabilité et coopération avec les partenaires indopacifique.
Si Pékin veut avoir une voix, il semble sacrifier une bataille narrative européenne pour adresser un signal de dissuasion aux acteurs majeurs de l’indopacifique. Le tir et l’exercice sino-russe parlent d’abord à Washington, Tokyo, Taipei et aux marines alliées : ils visent à montrer que la Chine peut opérer loin, coordonner avec Moscou et crédibiliser sa composante océanique de seconde frappe. Mais, vus depuis Ankara, ils produisent un effet inverse : ils donnent à l’OTAN une illustration immédiate de l’imbrication croissante entre sécurité euro-atlantique et sécurité indo-pacifique.
Pékin sous-estimerait-il l’OTAN ? Plus Pékin cherche à démontrer que l’Organisation n’a rien à faire en Asie, plus certains de ses signaux militaires permettent à l’Alliance de justifier pourquoi elle doit s’y intéresser.
La Chine peut continuer de dénoncer la “natoïsation” de l’Indo-Pacifique ; lorsque ses propres démonstrations capacitaires coïncident avec un sommet centré sur la production de défense, la défense antimissile, les capacités de frappe et les partenaires IP4, elle donne toutefois de précieux arguments à ceux qui plaident pour une lecture globale des théâtres. Le parallèle avec la Russie vis-à-vis de l’OTAN est tentant : Moscou voulait contenir l’Alliance, mais son agression contre l’Ukraine a contribué à la renforcer et à l’élargir. Pékin n’est pas dans une situation équivalente, mais il fait face à un dilemme comparable : plus il cherche à dissuader l’extension politique et capacitaire de l’OTAN vers l’Indo-Pacifique, plus certaines de ses démonstrations militaires peuvent en justifier l’intérêt aux yeux des Alliés.
Il serait toutefois réducteur d’y voir seulement une (énième) contradiction ou une maladresse chinoise. Pékin semble avoir intégré que le rapprochement entre l’OTAN et les partenaires indopacifiques est désormais engagé. Son calcul consiste donc moins à préserver une bataille narrative européenne déjà compromise qu’à adresser un signal prioritaire aux États-Unis, au Japon, à Taïwan et aux marines alliées. La Chine accepte le coût politique de nourrir le récit otanien, parce qu’elle juge plus important de crédibiliser sa dissuasion maritime et de montrer qu’elle peut contester l’environnement stratégique de sa zone arrière maritime.
-----Note :
* L’Updated Defence Production Action Plan, approuvé par les ministres de la Défense de l’OTAN en février 2025, vise à transformer les engagements de réarmement alliés en capacités industrielles concrètes : production accrue, agrégation de la demande, achats conjoints, standardisation et sécurisation des chaînes d’approvisionnement critiques.
6. Dissuasion : la Chine teste ses capacités et veut faire entendre sa voix
Le 6 juillet, la marine de l’Armée populaire de libération (APL) a procédé au tir d’un missile stratégique lancé depuis un sous-marin nucléaire stratégique, en direction d’une zone de haute mer dans le Pacifique. Selon la communication officielle chinoise, le missile emportait une tête d’entraînement simulée et est tombé avec précision dans la zone prévue. Le ministère chinois de la Défense (MoD) a présenté l’essai comme un exercice de routine, conforme au droit international, et a indiqué que les pays concernés avaient été informés à l’avance. Les États-Unis, l’OTAN, le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et plusieurs États du Pacifique ont exprimé leur préoccupation face à cet essai. Pékin affirme que le tir ne visait aucun pays ni aucune cible spécifique, et réinscrit l’événement dans sa doctrine déclarée de défense nationale défensive, de non-course aux armements nucléaires et de maintien des forces nucléaires au niveau minimal requis par la sécurité nationale. ( 6 650 signes. Mots-clés : dissuasion ; nucléaire ; Indopacifique )
Position officielle du MoD
Question du journaliste : selon certaines informations, le porte-parole du département d’État américain a récemment déclaré que la Chine avait lancé depuis un sous-marin un missile balistique intercontinental dépourvu de tête nucléaire, et que le développement rapide et opaque des armes nucléaires chinoises suscitait une très vive préoccupation dans la région et dans le monde. Le secrétaire général de l’OTAN a déclaré qu’il ne fallait pas baisser la garde face à la Chine. Le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et d’autres pays ont également exprimé leur préoccupation. Quel est votre commentaire à ce sujet ?
Réponse du porte-parole du MoD : le sous-marin nucléaire stratégique de la marine de l’Armée populaire de libération chinoise a organisé un essai de lancement d’un missile stratégique depuis un sous-marin, qui a atteint les objectifs attendus. Il s’agit d’un arrangement de routine dans le cadre de l’entraînement militaire annuel, conforme au droit international et aux pratiques internationales. La Chine a informé à l’avance les pays concernés, ce qui manifeste l’ouverture et la transparence de l’armée chinoise. La Chine persiste à suivre la voie du développement pacifique, applique une politique de défense nationale de nature défensive, respecte strictement une stratégie nucléaire d’autodéfense et de défense (自卫防御核战略 *) et maintient en permanence ses forces nucléaires au niveau minimal requis par les besoins de sa sécurité nationale, sans s’engager dans une course aux armements nucléaires avec aucun pays. Nous promouvons la modernisation des forces nucléaires afin de garantir la sécurité stratégique nationale et de préserver la stabilité stratégique mondiale.
Du côté des médias et experts officiels chinois, le flou est entretenu sur l’identification du missile tiré. Le Global Times relaie l’hypothèse d’un missile de la famille Julang, possiblement le JL-3 : le missile pourrait être le Julang dévoilé lors de la parade militaire du 3 septembre 2025, avec une portée probablement supérieure à 8 000 km, jugeant « très élevée » la probabilité d’un tir de JL-3.
Un billet de The Paper (appartenant au groupe public Shanghai United Media Group) reprenant la CCTV, va plus loin. Il estime que le missile est très probablement un JL-3, au motif qu’il a été présenté lors de la parade de septembre 2025 et que son point de chute en haute mer du Pacifique suppose une portée importante. Il juge également, sur la base des images et du communiqué officiel, qu’il s’agit d’un JL-3 de plus de 10 000 km, devenu un pilier de la dissuasion nucléaire navale chinoise. Selon lui, ce missile peut couvrir le Pacifique Sud et l’est du Pacifique.
Commentaire : crédibilisation de la seconde frappe
Le tir vise d’abord à crédibiliser la composante navale de la dissuasion chinoise. Selon le CSIS de Washington, il s’agit de la première fois que la Chine lance publiquement un SLBM en eaux internationales ouvertes et démontre dans l’Indopacifique une capacité de frappe nucléaire stratégique depuis un sous-marin nucléaire. Le test fournit également des données utiles pour améliorer la capacité chinoise de frappe nucléaire stratégique mer-sol.
La date du tir, le 6 juillet, coïncide avec le début de l’exercice sino-russe Joint Sea / Maritime Interaction 2026, organisé du 6 au 13 juillet, avec des bâtiments russes arrivés à Qingdao la veille. L’exercice comprend des volets de reconnaissance conjointe, de défense aérienne et antimissile, ainsi que d’emploi réel des armes, avant une patrouille maritime conjointe dans le Pacifique. USNI précise toutefois qu’aucun élément ne confirme une implication russe dans le tir SLBM lui-même.
Pour certains experts japonais, le tir confirme surtout la crédibilisation progressive de la triade dissuasive chinoise, l’amélioration de la capacité de frappe depuis des eaux proches, et la pression exercée sur la posture japonaise de défense antimissile et de contre-frappe. L’inquiétude japonaise est également géographique : la Japan Coast Guard a reçu des informations chinoises sur une zone potentielle de retombées au sud du cap Shionomisaki, dont une partie dans la ZEE japonaise, et l’ambassade du Japon à Pékin aurait demandé à la Chine de reconsidérer le tir et d’éviter tout survol de l’espace aérien japonais.
L’ambiguïté autour du type de missile tiré, fabriquée puis relayée par les médias chinois, a une fonction spécifique. S’il s’agit d’un JL-2, le message est déjà important : la Chine démontre une capacité SLBM opérationnelle crédible depuis un sous-marin nucléaire lanceur d’engins. S’il s’agit d’un JL-3, le message devient plus fort : la Chine démontre la capacité de frapper le territoire américain depuis des zones beaucoup plus proches de ses propres approches maritimes. C’est pourquoi la presse para-officielle et les experts chinois ont intérêt à laisser vivre l’hypothèse JL-3, sans que le MoD n’ait besoin de l’officialiser.
Analyse
Ce tir s’inscrit dans une séquence de recrédibilisation de la posture stratégique de l’APL. Il intervient quelques jours après la promotion de deux généraux, Zhang Shuguang et Wang Gang, respectivement placés au cœur du contrôle disciplinaire de la Commission militaire centrale et du commandement de l’armée de l’air. Les deux faits ne sont pas officiellement reliés. Leur concomitance est néanmoins exploité en interne PCC et envoie aussi un message à l’extérieur : après les purges et les interrogations sur la cohésion du haut commandement, Pékin montre simultanément une chaîne disciplinaire reprise en main et une chaîne nucléaire capable d’exécuter un tir stratégique complexe.
À Washington, l’essai est lu comme un signal indiquant que la Chine ne sépare plus complètement le signal nucléaire stratégique, la profondeur maritime et la coordination politico-militaire avec Moscou. Même sans alliance formelle, la simultanéité avec Joint Sea 2026 produit un effet « de théâtre » : la pression sur la première chaîne d’îles peut être sino-russe, tandis que la dissuasion stratégique chinoise devient plus crédible.
La Chine entre ainsi dans une phase de communication stratégique plus active. Elle ne se contente plus de démentir les critiques sur l’opacité de son arsenal. Sa grammaire, sinon sa voix de dissuasion s’affine et s’affirme.
----------*Le coin des sinophones
La formule 自卫防御核战略, littéralement « stratégie nucléaire d’autodéfense et de défense », n’est pas une redondance fortuite. Elle appartient au vocabulaire doctrinal chinois officiel sur le nucléaire et a été consacrée dans le Livre blanc de 2019 sur la défense nationale : la Chine s’en tient à une stratégie nucléaire d’autodéfense et de défense, dont l’objectif est de dissuader d’autres pays d’employer ou de menacer d’employer des armes nucléaires contre elle, et de garantir sa sécurité stratégique nationale.
自卫 qualifie le droit de la Chine à se protéger contre la menace nucléaire ; 防御 qualifie la posture non offensive qu’elle veut faire reconnaître. Ensemble, les deux termes permettent à Pékin de publiciser des capacités nucléaires croissantes tout en maintenant un récit doctrinal de retenue, de non-coercition et, surtout, de transparence de ses intentions plutôt que de transparence sur ses moyens et l’évolution de ses capacités.
Une nuance importante : dans l’histoire militaire chinoise, 自卫, littéralement « se défendre soi-même », est souvent associée à la contre-attaque (反击). C’est le cas de la bataille navale des Paracels en 1974, nommé « (guerre de) contre-attaque » (西沙自卫反击战) ou de la guerre sino-vietnamienne de 1979 (对越自卫反击战), officiellement qualifiées par Pékin de « contre-attaques d’autodéfense ». Aussi, dans le langage stratégique usuel chinois, 自卫 peut signifier et venir justifier une action militaire active, présentée comme une réponse légitime à une menace ou à une provocation préalable.
7. Balkans : La bulle A2/AD serbe comme poste avancé et vitrine d’exportation militaire de Pékin en Europe
Le 2 juillet, le tabloïd Global Times a publié une analyse affirmant que la Serbie planifie l'achat de systèmes de missiles antiaériens à longue portée HQ-9BE et envisage l'acquisition future de chasseurs chinois. Cette annonce fait suite à la confirmation publique du président Aleksandar Vučić, le 28 juin, sur la base de Batajnica, de la commande du système HQ-9. Pékin utilise cette opportunité pour parachever le bouclier antiaérien serbe et faire flotter l'idée d'une pénétration de sa flotte de chasse. L'objectif est d'installer une présence technologique durable au cœur de l'Europe, de collecter des données opérationnelles et de tester les limites de la tolérance de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) et de la France, qui vient de vendre 12 Rafale à Belgrade. ( 4 941 signes. Mots-clés : Serbie ; défense ; Balkans )
L'annonce du Global Times s'inscrit dans le contexte de la présentation officielle de matériels militaires à la base aérienne de Batajnica fin juin. Le président serbe y a confirmé l'acquisition imminente du système de défense aérienne à longue portée HQ-9, tout en évoquant l'arrivée future de nouveaux aéronefs de combat après les Rafale français.
Sur le volet de la défense antiaérienne, il indique :
« Nous achetons le système de défense aérienne HQ-9, ce qui complétera notre architecture avec ce que nous possédons déjà. Les livraisons d'équipements majeurs vont s'accélérer drastiquement dans les trois à quatre prochains mois. »
Sur le volet aéronautique, qui a déclenché l'extrapolation du Global Times), A. Vučić s'est adressé aux pilotes de chasse en ces termes :
« Quelque chose d'autre est en cours d'achat [nešto drugo se kupuje]. De nouveaux avions arriveront bientôt, juste après les Rafale, y compris des chasseurs [lovci] et des avions d'entraînement. »
La Serbie déploie déjà le système de courte portée HQ-17AE et le système de moyenne portée FK-3 (version export du HQ-22). L'introduction du HQ-9BE apporte une capacité d'interception tout-temps à longue portée (entre 200 km et 300 km) face à des attaques de saturation ou du brouillage électronique.
L'expert militaire chinois Zhang Junshe, cité par le Global Times, souligne qu'une telle continuité technologique optimise la maintenance, la logistique et la logique de conception. Le média officiel met également en avant l'intégration du missile hypersonique air-surface chinois CM-400AKG sur les MiG-29 serbes actuels pour justifier la pertinence d'un système de combat global combinant missiles sol-air et aviation de chasse chinoise.
Commentaire
L'accélération des achats de défense serbes auprès de Pékin répond à l'impossibilité logistique et diplomatique de se fournir auprès de la Russie, partenaire historique de Belgrade, en raison des sanctions internationales liées à la guerre en Ukraine. La Chine offre une alternative technique, financièrement compétitive et exempte de conditionnalités politiques directes concernant la politique intérieure serbe ou le statut du Kosovo.
Sur le plan de l'aviation de chasse, l'hypothèse d'une acquisition de chasseurs de première ligne chinois (de type J-10C) se heurte à la signature récente du contrat de 2,7 milliards d'euros pour 12 Rafale français lors du salon Eurosatory en juin 2026.
L'intégration de deux flottes de combat de première ligne radicalement différentes présente des barrières doctrinales et logistiques majeures. La formulation par les autorités serbes d'achats aéronautiques complémentaires de source chinoise correspond à des vecteurs de soutien, tels que l'avion d'entraînement avancé L-15 ou des drones de reconnaissance et de combat (des séries CH-92A et CH-95), dont la Serbie est déjà opératrice.
Le calcul stratégique de Belgrade répond à une préoccupation sécuritaire régionale. L'accumulation de systèmes de défense sol-air de troisième génération vise à sanctuariser le territoire serbe face au risque d'une résurgence de conflit limité ou d'une escalade armée localisée dans les Balkans occidentaux (notamment dans le nord du Kosovo ou en Bosnie-Herzégovine). En se dotant d'une telle bulle de déni d'accès (A2/AD) à longue portée, la Serbie cherche à figer l'échiquier sécuritaire régional et à décourager toute velléité d'intervention aérienne extérieure.
Analyse
L'axe de défense sino-serbe tire sa légitimité mémorielle et politique du bombardement de l'ambassade de la République Populaire de Chine (RPC) à Belgrade par des bombardiers furtifs B-2 américains de l'OTAN le 7 mai 1999, qui avait coûté la vie à trois « journalistes » chinois. Qualifiée d'« erreur cartographique » par Washington mais perçue par Pékin comme une violation délibérée de sa souveraineté, cette crise a scellé une « amitié de sang » diplomatique. Pékin instrumentalise ce précédent historique lors des livraisons de matériels militaires, présentant ses technologies sol-air comme le bouclier technique nécessaire pour prémunir Belgrade contre toute nouvelle coercition aérienne occidentale (OTAN).
Pour les stratèges et communicants chinois, l'alimentation de ce récit médiatique et l'implantation du système HQ-9 visent à mener une opération de guerre cognitive et d'influence à long terme dans cette partie de l’Europe.
L'établissement d'une zone de porosité et de friction sont voulues. En insérant des personnels techniques et des radars à longue portée chinois à proximité immédiate des infrastructures d'accueil du Rafale français, Pékin s'offre une fenêtre d'observation unique pour capter des données électromagnétiques brutes, des signatures radar et des procédures opérationnelles de standards occidentaux.
L'installation réussie de batteries de missiles de pointe et de systèmes de commandement complexes au sein d'un pays candidat à l'Union européenne sert de vitrine de crédibilité technologique globale.
Pékin cherche à valider la fiabilité de ses systèmes d'armes dans un environnement entouré par l'OTAN afin de capter de nouvelles parts de marché à l'exportation militaire auprès de pays tiers en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique et créer ainsi d’autres brèches.
Toutefois, la France applique des verrous technologiques stricts lors de la vente du Rafale à la Serbie via le cloisonnement des codes sources du système de guerre électronique SPECTRA (Système de Protection et d'Évitement des Conduites de Tir du Rafale) et du radar RBE2 AESA (Antenne Active à Balayage Électronique). Cependant, l'intégration de radars de surveillance européens (de type Thales Ground Master 400α) au sein d'une chaîne de commandement et de contrôle (C4ISR) connectée à des missiles effecteurs chinois crée un précédent d'interopérabilité hybride.
8. Paraguay-Chine-Taïwan : le Mercosur face au prix politique de l’accès au marché chinois
Le 1er juillet, le ministère chinois des Affaires étrangères a rejeté l’idée paraguayenne d’un commerce avec la Chine sans rupture préalable des relations diplomatiques avec Taïwan. Le Paraguay est le seul membre du Mercosur (réunissant l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay) à reconnaître encore Taïwan et à ne pas entretenir de relations diplomatiques avec Pékin. Dans le même temps, le Mercosur lance des discussions économiques avec le Japon et évoque une future négociation avec la Chine. Pékin utilise la perspective d’un accord régional pour rappeler que l’accès à son marché suppose l’acceptation du principe d’une seule Chine.(3 795 signes. Mots-clés : Paraguay ; Mercosur ; Guatemala)
Interrogé le 1er juillet par l’AFP sur les déclarations paraguayennes, le porte-parole chinois répond que le gouvernement et les dirigeants du Paraguay devraient se demander ce qui sert le mieux les intérêts fondamentaux et de long terme du Paraguay :
Le gouvernement et les dirigeants paraguayens devraient suivre le cours de l’histoire et répondre aux aspirations de leur peuple, se ranger sans tarder du bon côté de l’histoire et aux côtés de la grande majorité des pays de la communauté internationale, prendre une décision juste qui serve les intérêts fondamentaux et à long terme de leur pays, et ne plus s’enfermer dans l’isolement.
Cette déclaration répond aux déclarations du ministre paraguayen des Affaires étrangères, Rubén Ramírez Lezcano, qui a affirmé que le Paraguay ne refusait pas d’établir des relations commerciales avec la Chine, à condition qu’il n’y ait pas de conditionnement concernant les relations diplomatiques avec Taïwan.
Cette position prolonge celle du président Santiago Peña, qui déclarait en août 2024 que le Paraguay était en situation d’« ouverture totale » à l’égard de la Chine dans le cadre du Mercosur, tout en estimant que l’obstacle venait de Pékin, en raison du refus chinois d’accepter les relations diplomatiques paraguayennes avec Taïwan
Contexte
- Le Mercosur a lancé, le 30 juin, des discussions de partenariat économique avec le Japon, et le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a déclaré que le bloc souhaitait « très bientôt » faire de même avec la Chine.
- Le Paraguay est le seul État sud-américain à reconnaître Taïwan et le seul membre du Mercosur sans relations diplomatiques avec la Chine.
·Cette séquence intervient deux mois après la visite d’État de Santiago Peña à Taïwan, du 7 au 10 mai 2026, conduite avec une délégation gouvernementale et économique, dans un contexte de pression croissante de Pékin sur les derniers alliés diplomatiques de Taipei

Commentaire
À l’occasion de cette visite, Pékin avait accusé le président paraguayen et sa délégation d’être des « pions des forces séparatistes taïwanaises ». Le cas paraguayen rappelle que les accords économiques avec la Chine charrient des conditions politiques explicites.
Par ailleurs, en appelant les dirigeants paraguayens à écouter « ce que veut le peuple », à défendre les « intérêts fondamentaux et de long terme » du Paraguay et à cesser de se placer du « mauvais côté de l’histoire », le ministère chinois des Affaires étrangères se donne implicitement le droit d’évaluer, depuis Pékin, la légitimité d’un choix diplomatique arrêté par un gouvernement démocratiquement élu.
Cette posture entre en contradiction avec les Cinq principes de coexistence pacifique, que la Chine présente elle-même comme reposant sur le respect mutuel de la souveraineté, l’égalité entre États et la non-ingérence dans les affaires intérieures.
Elle révèle une hiérarchie implicite : la non-ingérence vaut comme principe général, mais la question taïwanaise autorise Pékin à qualifier publiquement les choix souverains d’un autre État, y compris en prétendant parler au nom de son peuple.
Le Paraguay n’est pas un cas isolé. Pékin avait déjà opposé le même refus au Guatemala en février 2024.
En février 2024, le ministre guatémaltèque des Affaires étrangères avait indiqué que son pays souhaitait développer des relations commerciales avec la Chine tout en maintenant ses relations avec Taïwan. Interrogé sur cette possibilité, le ministère chinois des Affaires étrangères avait répondu que le principe d’une seule Chine constituait un « principe fondamental des relations internationales » (国际关系基本准则) et que l’établissement de relations diplomatiques avec la République populaire de Chine était « la condition préalable » à toute coopération avec la Chine ; il avait appelé les autorités guatémaltèques à prendre « le bon choix » au plus vite.
Les cas paraguayen et guatémaltèque font apparaître une incohérence dans la rhétorique diplomatique chinoise. Pékin présente à la fois la non-ingérence dans les affaires intérieures et le principe d’une seule Chine comme des « principes fondamentaux des relations internationales ». Mais lorsque les deux entrent en conflit, la hiérarchie chinoise est claire : la « règle d’une seule Chine » prime sur la règle de non-ingérence. Pékin s’autorise alors à qualifier le choix diplomatique d’un gouvernement élu, à juger ses intérêts nationaux et à prétendre parler au nom de son peuple.
▶ Influence et ingérences
9. Gouvernance mondiale : Pékin et le party building
Le 2 juillet, Xinhua et l’École centrale du Parti ont publié en anglais puis en chinois un rapport sur les « caractéristiques contemporaines et la portée mondiale » de la « pensée de Xi Jinping sur l’édification du Parti » (习近平党建思想的时代特质与世界意义). Le texte intervient peu après le position paper du Conseil des affaires d’État sur la construction d’un système de gouvernance mondiale « plus juste et raisonnable », publié le 17 juin et dont j’ai rendu compte dans le précédent Bulletin. Ce dernier fixait la doctrine; le présent texte désigne les partis politiques étrangers comme relais de cette doctrine. Pékin y présente l’expérience du Parti communiste chinois (PCC) comme un « produit intellectuel public » pour les partis et formations politiques du monde, en particulier ceux du Sud global. Le texte prépare des usages opérationnels concrets : dialogues interpartis, formations de cadres, écoles de leadership, échanges sur la gouvernance et relais politiques dans les enceintes internationales.
Party building Le rapport est signé par deux institutions directement rattachées à l’appareil doctrinal chinois. Elles développent la thèse d’un socialisme chinois qui « fournit une nouvelle voie de gouvernance des partis aux partis politiques du monde ».
Elles affirment que les théories de Xi Jinping sur l’édification du Parti constituent une ressource intellectuelle pour la construction des partis politiques étrangers, « en particulier ceux du Sud global ».
Le public cible est constitué des partis de gouvernement, des partis de libération nationale devenus partis d’État, des partis communistes et socialistes, des partis souverainistes ou anti-libéraux, ainsi que des formations du Sud global confrontées à la faiblesse organisationnelle, au clientélisme, à l’usure du pouvoir ou à la perte de confiance populaire. Le texte parle aussi aux partis européens périphériques ou contestataires, dès lors qu’ils peuvent reprendre les thèmes chinois de voie propre, de rejet de l’ingérence, de souveraineté politique et de critique du modèle occidental.
Commentaire
Présenter la doctrine globalisante du PCC, incarnée par la figure tutélaire de Xi Jinping, comme un bien public mondial, révèle de l’audace communicationnelle. Il fallait oser.
Ce n’est pourtant pas un galop d’essai : cf. « La doctrine comme bien public mondial : anatomie d'une OPA sémantique » (Bulletin n°26), je relevais que :
Les communicants du PCC inventent une nouvelle catégorie discursive : la doctrine comme bien public mondial. La formule utilisée :« Produit intellectuel d'intérêt public à l'échelle mondiale » (sic) (全球公共思想产品) veut élever les écrits de Xi Jinping en produit-idée public mondial » (全球公共思想产品). Une sorte « montée en gamme normative » appelée à se diffuser dans d’autres textes officiels à l’avenir.
La Chine se place désormais dans le rôle de fournisseur d’un nouvel ordre international. Le PCC s’adresse aux acteurs politiques capables de porter cet ordre haut et fort.
Le Département international du Comité central du PCC est parfaitement dans son rôle. Il anime un réseau mondial de relations interpartis. Le rapport rappelle que, fin 2024, le PCC entretenait des contacts réguliers avec plus de 700 partis et organisations politiques dans plus de 170 pays.
Il mentionne aussi les réunions de haut niveau entre le PCC et les partis politiques du monde, ainsi que des mécanismes de coopération entre partis, think tanks et médias.
Pékin organise un sommet mondial des partis, qu’il a organisé à trois reprises, en 2017, 2021, puis en 2023 et tient aussi des formats régionaux, bilatéraux ou thématiques, dont un dialogue Chine–Royaume-Uni en mai et un dialogue thématique avec des partis étrangers dans le Hebei.
Ce réseau du Département international du PCC rappelle par certains aspects les anciennes internationales partisanes, notamment la Troisième internationale fondée par Moscou en 1919, ou Komintern - avec bien sûr quelques différences - dans le sillage de la révolution bolchevique, pour organiser les partis communistes étrangers autour de la ligne soviétique. Aujourd’hui, le PCC cherche à former, socialiser, orienter et, lorsque les affinités politiques le permettent, coordonner des partis étrangers autour d’une grammaire politique compatible avec ses priorités, dont le format du parti unique.
L’exemple le plus avancé est l’École de leadership Julius Nyerere en Tanzanie, soutenue par le PCC et les six partis d’Afrique australe issus des mouvements de libération : Chama Cha Mapinduzi en Tanzanie, Congrès national africain en Afrique du Sud, FRELIMO au Mozambique, MPLA en Angola, SWAPO en Namibie et ZANU-PF au Zimbabwe. Le DLI présente cette école comme une plateforme de formation des cadres et de renforcement des capacités de gouvernance des partis.
Analyse
Le modèle n’est pas exporté comme une « révolution », mais comme grammaire de gouvernement. Les partis partenaires sont ainsi rassurés par Pékin. Ils conservent leur identité nationale. Ils sont cependant invités à adopter les catégories chinoises de modernisation, de souveraineté, de sécurité et de discipline organisationnelle, affaiblissant de facto leur autonomie décisionnelle.
Le PCC leur propose ainsi de rester eux-mêmes sous franchise chinoise. Pékin joue sur deux cordes sensibles – l’Europe ne doit pas se croire immune à de telles avances - : l’identité et le désir de (conservation du) pouvoir.
Relié : Bulletin #34– Mémo 7 – Pékin bat campagne pour un ordre mondial « authentique » et « efficace » Relié : Bulletin #12– Mémo 6 – Le PCC fait l'apologie des systèmes politiques à parti unique10. La Chine à l’assaut des études aréales et de la gouvernance mondiale
Le 1er juillet, le site Guancha publie le discours prononcé le 16 juin par Yang Jiemian, ancien président du Shanghai Institute for International Studies (SIIS), devant des étudiants de l’Université du Peuple dans le cadre d’une conférence sur les études aréales et le leadership global. 杨洁勉教授震撼发言:中国学者在国际上“集体失声”,别再拿同声传译当借口 . Yang part d’un constat : les chercheurs chinois sont inaudibles et absents sur la scène internationale. « Face à une situation internationale complexe, nous devons former des experts polyvalents en gouvernance mondiale ». La formule vaut programme d’action.
Extraits :
L’histoire compte de nombreux précédents de gouvernance macroscopique. Avant et après la fin de la Première Guerre mondiale, le président américain Wilson a proposé les Quatorze Points et créé la Société des Nations ; dans la théorie des relations internationales, cela a été appelé « idéalisme » — devenu ensuite « libéralisme ». Avant et après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le président américain Roosevelt a conçu le système des Nations unies. Les Français Jean Monnet et Robert Schuman ont conçu avec intelligence la Communauté européenne, permettant à la France et à l’Allemagne, qui s’étaient combattues pendant plusieurs siècles, de maintenir la paix pendant quatre-vingts ans et de devenir l’axe de l’Union européenne actuelle.
La Chine doit aussi avoir ses propres Wilson, Roosevelt, Schuman et Monnet. Les Européens ont créé les « chaires Monnet » (« 莫内讲席 ») pour attirer les chercheurs chinois vers l’étude de l’Europe. Pourquoi ne pourrions-nous pas, à notre tour, créer à l’international des chaires portant le nom de chercheurs chinois, afin de diffuser activement les conceptions chinoises de la gouvernance mondiale (« 中国的全球治理理念 ») ?
Traduction in extenso ICI. Les passages (en gras) sont surlignés par moi.
Commentaire
Pour un étudiant chinois écoutant l’intervention de Yang, un vétéran des affaires internationales et stratégiques *, le message ne peut être plus transparent : le temps est venu pour la Chine de former et de valoriser des spécialistes du monde capables de servir la montée en puissance chinoise.
Il faut ainsi produire plus de recherches chinoises, c’est-à-dire des concepts, des cadres d’analyse, des références, des revues, des manuels, des chaires, des réseaux et des autorités intellectuelles activables et capables de concurrencer les matrices occidentales de production et de reproduction du savoir.
La Chine ne veut pas dépendre d’intermédiaires pour formuler sa pensée. Elle veut penser chinois…pour maximiser ses chances que l’on pense comme elle.
Sur la gouvernance mondiale, la Chine doit penser le “post-ONU”, pour reconstruire, en sous-œuvre, un nouvel ordre, à l’horizon 2050 :
Si un tel système peut prendre forme de manière fondamentale vers 2050, ce sera déjà une prévision relativement optimiste.
Analyse
Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce cours magistral. Il est symptomatique, à bien des égards, non seulement de la rhétorique officielle, mais aussi de la dialectique doctrinaire du PCC, mâtinée de préceptes moraux et de grandes idées générales aux prétentions à la fois visionnaires, pratiques et universelles.
Je vous laisse lire le texte source traduit (et annoté) in extenso, si vous tenez jusqu’au bout.
Ce texte vous donne un aperçu assez intéressant de l’organisation de la pensée stratégique chinoise contemporaine, avec ses idées de manœuvre explicites et son sous-texte.
La Chine veut penser la Chine par elle-même et pour elle-même. L’argument est cohérent dans sa logique interne.
Et nous, Européens et Français, pensons-nous (toujours) l’Europe et la France par nous-mêmes et pour nous-mêmes ?
----------*Note
Yang Jiemian, né à Shanghai en 1951, est l’un des grands vétérans chinois des études internationales. Son profil officiel
le présente aujourd’hui comme chercheur senior, directeur du comité académique du SIIS, conseiller du gouvernement municipal de Shanghai, membre du comité consultatif de politique étrangère du ministère chinois des Affaires étrangères, et titulaire de nombreuses fonctions dans les associations chinoises d’études internationales et d’études américaines. Sa spécialité première est les États-Unis et les relations sino-américaines. Sa trajectoire est celle d’un intellectuel « organique » de la diplomatie chinoise.
Il est le frère de Yang Jiechi, un très haut responsable du PCC et de la diplomatie chinoise. Il a commencé sa carrière au ministère des Affaires étrangères dans les années 1970, après une formation en anglais et des études au Royaume-Uni. Il a occupé plusieurs postes clés sur les affaires américaines, puis a été ambassadeur de Chine aux États-Unis de 2001 à 2005, ministre des Affaires étrangères de 2007 à 2013, conseiller d’État de 2013 à 2018, membre du Bureau politique du Parti communiste chinois à partir de 2017, et directeur du Bureau de la Commission centrale des affaires étrangères jusqu’à la transition vers Wang Yi au début de 2023.
↑ Retour au sommaire▶ Documentation & agenda
◇ Documentation
- Arctique
China and the future of Arctic geopolitics: Four scenarios, Brief n°8, juin 2026, par Patrik Andersson, analyste au Swedish National China Centre, et Clara Johansson, ancienne stagiaire du Centre. Le brief examine quatre scénarios d’évolution de l’Arctique — blocs polarisés, retour de « l’exceptionnalisme arctique », alignement États-Unis–Russie, fragmentation de la gouvernance, et évalue, pour chacun, les intérêts et marges de manœuvre chinoises. Sa thèse est que la Chine reste un acteur important mais structurellement contraint : elle n’est pas un État arctique, dépend des États riverains pour l’accès, et ne fera pas de l’Arctique une priorité comparable à Taïwan, à la mer de Chine ou à la compétition technologique. La Chine devrait donc rester un acteur réactif, opportuniste et adaptatif, cherchant à avancer dans le transport maritime, la recherche duale et la gouvernance normative sans contester frontalement les régimes juridiques existants. Pour les pays nordiques, l’enjeu est de surveiller la coopération sino-russe tout en se préparant au scénario le plus déstabilisant : une fragmentation de la gouvernance arctique.
- Renseignement et PCC
Understanding China’s Party-State Intelligence System, It’s not “whole of society” – and calling it that risks discrimination against ethnic Chinese. Le 3 juillet par Matt Brazil pour The Diplomat. Il conteste l’expression « whole-of-society », qui suggère une mobilisation de toute la société chinoise et peut nourrir la suspicion envers les diasporas chinoises. Il lui préfère l’idée d’une approche party-directed, whole-of-system, mobilisant sélectivement administrations, entreprises, universités, instituts, organisations du Front uni, sous-traitants et individus utiles. Pour les démocraties, la réponse doit donc être systémique : contre-ingérence, sécurité de la recherche, contrôle des intermédiaires, protection des diasporas ciblées et coordination alliée.
- Semi-conducteurs
The EU Semiconductor Geopolitical Risk Survey: Outlook for 2026–2031, juillet 2026 par Joris Teer, analyste à l’EUISS, spécialiste sécurité économique et technologies ; Pierre Sel, analyste et doctorant spécialiste de l’économie politique chinoise contemporaine, chercheur associé à l’Institut Montaigne. (publication du projet CHIPDIPLO, cofinancé par l’Union européenne et porté par l’Institut Montaigne, CEIAS, CSDS et l’EUISS. Les opinions exprimées n’engagent pas l’UE ni la DG Connect). Objectif : cartographier, par enquête auprès de 55 répondants européens, principalement issus de l’écosystème semi-conducteurs, les risques géopolitiques pesant sur deux intérêts européens : la sécurité d’approvisionnement et la compétitivité/innovation de l’écosystème européen des semi-conducteurs à horizon 2026-2031. La note dresse un tableau réaliste : l’Europe fait face à des risques élevés de rupture d’approvisionnement et d’affaiblissement compétitif dans les semi-conducteurs. Les menaces les plus fortes sont les contrôles à l’exportation sur les intrants critiques, un conflit dans le détroit de Taïwan, les fragilités internes européennes (énergie, capital, compétences, industries aval) et la concurrence déloyale.
- Chine-Asie Centrale
La Chine au Kirghizstan et au Tadjikistan : de la présence économique à un nouveau rôle dans le domaine de la sécurité, juillet 2026, par Rollan Ismail, sinologue et expert dans un centre d’analyse privé situé en Asie centrale, publié par l’Ifri, collection Russie. Eurasie.Visions, n°142. La note soutient que, depuis 2022, la Chine a franchi un seuil qualitatif en Asie centrale : elle ne se contente plus d’être un partenaire économique et construit progressivement une architecture de sécurité propre. Le Kirghizstan et le Tadjikistan sont présentés comme deux laboratoires de cette stratégie. Cette montée en puissance crée une concurrence russo-chinoise latente, masquée par le partenariat stratégique officiel entre Moscou et Pékin. Pour Bichkek et Douchanbé, la diversification hors de la dépendance russe a produit une nouvelle dépendance, plus diffuse et plus technologique, à l’égard de la Chine
◇ Agenda passé et présent
Tournée européenne de Wang Yi, signalée dans le dernier bulletin mais que je n’ai pas eu le temps de traiter. J’en ferai un mémo dans le prochain bulletin. Le ministère chinois des Affaires étrangères signale des rencontres avec les ministres des Affaires étrangères nordiques, le roi du Danemark, le Premier ministre suédois, le président finlandais et le Premier ministre norvégien.
6–13 juillet 2026, Qingdao & Pacifique ; exercices naval conjoints Chine–Russie. Les marines chinoise et russe mènent des exercices près de Qingdao, suivis de patrouilles conjointes dans le Pacifique. À relier au sommet OTAN et à l’axe Chine–Russie dans l’agenda euro-atlantique. J’en ferai peut-être aussi un mémo, en fonction des éléments recueillis.
◇ Agenda à venir
17–20 juillet à Shanghai, le World Artificial Intelligence Conference : show must go on.
C’est probablement le grand rendez-vous Chine/IA de l’été, à relier à DeepSeek, aux contrôles export américains, au récit chinois d’une gouvernance IA “ouverte” et aux offres exportables d’IA industrielle. Mais attention à sa fonction de vitrine. A analyser comme la marque de la volonté et des ambitions chinoises.
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