Bulletin n°34 : La ligne de crête de la relation Europe-Chine et les dépendances chinoises
Pékin renchérit le coût de sortie des dépendances chinoises ; Recherche fondamentale et Neurotechnologies ; UE-Chine ; À Delhi, Wang Yi préempte l’agenda sécuritaire des BRICS ; Xi Jinping reçoit le président biélorusse, Alexandre Loukachenko
📋 Structure de ce Bulletin
- 1. [Nouvelles mesures du MOFCOM : Pékin renchérit le coût de sortie des dépendances chinoises]
- 2. [La recherche fondamentale mondiale dans le collimateur de Pékin]
- 3. [Neurotechnologies : la biomédecine chinoise se cherche une « hauteur dominante »]
- 4. [UE-Chine : Bruxelles impose une clause de revoyure au dialogue commercial]
- 5. [À Delhi, Wang Yi préempte l’agenda sécuritaire des BRICS]
- 6. [Pourquoi Xi Jinping reçoit le président biélorusse, Alexandre Loukachenko à Pékin]
Edito
Si l’Europe doit faire face à une déferlante économique chinoise, Pékin fait face à un mur transatlantique. Depuis quelques mois, la diplomatie chinoise déploie beaucoup d’énergie pour conjurer un double découplage économique et technologique, à la fois avec les États-Unis et avec l’Europe. Mais ces efforts sont minés par ses propres politiques. À Bruxelles, le ministre du Commerce Wang Wentao accepte du bout des lèvres le concept de « rééquilibrage », pour mieux tenter d’en neutraliser les effets.
Au même moment, son ministère, le MOFCOM, publie des mesures extraterritoriales agressives pénalisant le de-risking occidental, menaçant les dirigeants étrangers jusqu’à des interdictions de sortie du territoire. Cette diplomatie de la canonnière réglementaire produit l’effet inverse de celui recherché : elle aggrave la méfiance et accélère la rupture.
Même auprès du Sud global, que Pékin tente de mobiliser comme un bloc anti-occidental à travers les BRICS en instrumentalisant les crises internationales comme en Iran, la greffe ne prend pas. L'Inde de Narendra Modi refuse de suivre cette dérive idéologique, privilégiant le multi-alignement et un équilibre géostratégique. Face à cette difficile équation, Pékin choisit la fuite en avant et durcit sa posture intérieure en inféodant directement sa recherche fondamentale à la levée de ses verrous stratégiques. Semi-conducteurs avancés, IA appliquée à la découverte scientifique, la science est enrégimentée au service de la puissance et de l'indépendance industrielle face au reste du monde.
En voulant ainsi tout verrouiller pour parer à un encerclement imaginaire, le régime chinois ne précipite-t-il pas le grand isolement qu'il redoutait tant ?
▶ Politique intérieure
1. Nouvelles mesures du MOFCOM : Pékin renchérit le coût de sortie des dépendances chinoises
Le 22 juin, le ministère chinois du Commerce a publié les Mesures relatives aux enquêtes sur la sécurité des chaînes industrielles et d’approvisionnement (产业链供应链安全调查工作办法). Ce texte applique le décret n°834 du Conseil des affaires d’État sur la sécurité des chaînes industrielles et d’approvisionnement. Il donne au MOFCOM le pouvoir d’ouvrir des enquêtes lorsqu’un État, une organisation internationale, une entreprise ou une personne étrangère est soupçonné de porter atteinte aux chaînes chinoises. L’enquête peut porter sur les effets de ces mesures sur les matières premières, technologies, capitaux, données, personnels, entreprises, projets et flux logistiques ou financiers. À l’issue de l’enquête, Pékin se laisse toute latitude pour adopter des contre-mesures : restrictions d’import-export, interdiction d’investir en Chine, limitation des coopérations avec des acteurs chinois, restrictions d’entrée ou de séjour… ( 3 730 signes. Mots-clés : MOFCOM ; extraterritorialité )
Traduction in extenso jointe ICI.
Quelques red flags pour l’entreprise française et européenne.
Art. 2 « Principes normaux des transactions de marché »
Pékin se donne la possibilité de distinguer entre une rupture commerciale « normale » (prix, qualité, retard, défaut contractuel, insolvabilité, risque technique) et une rupture « anormale », c’est-à-dire dictée par une politique de de-risking, une consigne provenant du siège, ou toute mesure de conformité jugée discriminatoire.
Art 8. et 10 Enquêtes in situ
L’article 8 ne limite pas explicitement ces outils au territoire chinois. Mais l’article 10 ajoute une clause spécifique pour l’étranger : le MOFCOM peut, s’il l’estime nécessaire, se rendre dans les pays ou régions concernés pour mener des enquêtes sur place, sauf « opposition de ces pays ou régions ».
Cet article 10 suppose une enquête sur place connue du pays ou de la région concernée, puisqu’il prévoit leur faculté d’opposition. En revanche, d’autres formes de collecte, sous forme de questionnaires, auditions à distance, ou via des associations professionnelles, peuvent être conduites, sans publicité aucune, directement auprès de l’entreprise.
Il y a eu au moins un précédent récent en France de ce type d’enquête du MOFCOM, dans un cadre différent (enquête anti-dumping, anti-subvention – AD/AS) : l’affaire des vins européens. En juillet 2013, la Chine a ouvert des enquêtes antidumping et antisubventions sur les vins importés de l’Union européenne, dans un contexte de représailles après les droits européens sur les panneaux solaires chinois. La France était particulièrement exposée, représentant une part majeure des exportations européennes de vin vers la Chine ; le ministre français de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, avait alors appelé les producteurs français à coopérer et à faire preuve de « transparence » (sic). L’affaire s’est ensuite dénouée politiquement : début 2014, Nicole Bricq, ministre du commerce extérieur, indiquait que la France et la Chine avançaient vers une solution négociée.
Art. 9 Groupes d’experts
Ce n’est pas une innovation. On retrouve ces groupes dans les Règles d’enquête sur les barrières au commerce extérieur (对外贸易壁垒调查规则). Leur article 20 prévoit que le MOFCOM peut constituer un groupe consultatif composé de départements du Conseil des affaires d’État, d’experts et de chercheurs, chargé de donner des avis sur les questions techniques et juridiques de l’enquête. La différence est que les nouvelles mesures ne précisent pas la composition ni la manière dont ils sont sélectionnés, ni l’existence d’un engagement de confidentialité spécifique. L’article leur impose une obligation de conservation et de confidentialité, mais il ne décrit pas le protocole (classification, accès restreint, conflit d’intérêts…).
Art 18. Périmètre des mesures
Le champ est très large. Il couvre potentiellement : les filiales contrôlées (y compris des filiales constituées en Chine) ; les holdings ; les joint-ventures, les sociétés de projet, les véhicules ad hoc, etc. Cela peut donc englober des structures où l’acteur étranger n’a pas 50 %, mais exerce une influence opérationnelle importante.
Art 19. « Exit ban »
L’article 19 met pas en place une possibilité d’interdiction de sortie du territoire du dirigeant ou de toute personne située en Chine qui n’exécuterait pas les mesures décidées par le MOFCOM.
Analyse
Le de-risking représente en Europe l’un des volets d’une politique de réduction des dépendances, désormais rattachée à la compétitivité, à la résilience et à la sécurité économique. Si les conclusions du Conseil européen des 18-19 juin ne nomment pas la Chine (cf. mon précédent Bulletin), elles appellent à des progrès décisifs sur la réduction des dépendances.
Pékin pousse en sens inverse. Les Mesures n°24 du MOFCOM (et le règlement sur les investissements sortants, cf. mon mémo sur le sujet) cherchent à faire du de-risking une politique hors-la-loi (chinoise).
Dans le collimateur chinois figurent les dispositifs européens destinés à amener les entreprises à diversifier leurs sources d’approvisionnement, préparés par la Commission et désormais adossés aux conclusions du Conseil européen. Pékin répond du tac au tac avec un texte de portée générale : il ne nomme pas l’Union européenne, mais vise au premier chef la logique qu’elle est en train de construire, celle d’une réduction organisée des dépendances à la Chine.
Relié : Bulletin #30– Mémo 5 – Pékin menace de mettre en place un régime anti-decoupling Relié : Bulletin #33– Mémo 5 – L’UE retarde son bras de fer son adversaire, sans le nommer2. La recherche fondamentale mondiale dans le collimateur de Pékin
Le 24 juin, le Quotidien du Peuple publie un article de Yin Hejun, ministre de la Science et de la Technologie (MOST), et secrétaire du Parti, consacré au renforcement de la recherche fondamentale et à la construction d’une « « puissance scientifique et technologique » (科技强国). Pékin inscrit désormais la recherche fondamentale dans la résolution des goulets d’étranglement technologiques (卡脖子), la compétition industrielle et l’attraction internationale des talents et des réseaux de recherche. Cette indexation directe de la science longue à des objectifs de puissance, de sécurité et de leadership rend la « coopération » scientifique chinoise structurellement différente de son acception occidentale et s’affirme comme un instrument de captation et de leadership. ( 5 004 signes. Mots-clés : NSFC ; innovation ; recherche fondamentale)
Contexte
Le texte décline la réunion du 30 avril 2026 du Comité central sur la recherche fondamentale, présidée par Xi Jinping, et fixe la préparation du XVe Plan quinquennal comme cadre de programmation. Il prolonge une doctrine déjà formulée par Dou Xiankang, académicien de l’Académie chinoise des sciences (CAS) et président de la Fondation nationale des sciences naturelles de Chine (NSFC), dans un article de juin 2024 sur le rôle de la recherche fondamentale dans la construction d’une puissance scientifique mondiale.
Pékin juge que son modèle d’innovation appliquée a atteint une limite. La Chine a démontré une forte capacité d’intégration industrielle et de montée en gamme. Elle veut désormais définir les principes, les architectures, les standards scientifiques et les technologies de rupture.
Yin Hejun présente la problématique de la manière suivante : il faut cartographier nos vulnérabilités puis les reformuler en question scientifique, transformée en programmes ciblés : projet ou laboratoire national, consortium université-entreprise, etc.
Dans ce contexte, la coopération internationale fait partie intégrante de ce processus. Une même ingénierie de captation et de transferts que pour la période 2000-2020 dans les technologies appliquées est appelée - en fait c’est déjà acté - à se mettre en place pour les 10 ou 20 années à venir en matière de recherche fondamentale.
TOP 10 des priorités chinoises en matière de recherche fondamentale
En recoupant les prescriptions de Yin Hejun avec les orientations stratégiques de la NSFC (National Science Foundation of China), on peut dégager le top 10 des priorités de recherche fondamentale :
Semi-conducteurs avancés & Outils de conception (EDA)
Ou Puces haut de gamme (高端芯片). Cité explicitement par Yin Hejun comme le premier des verrous stratégiques dit « 卡脖子(qiǎbózi) » (goulets d'étranglement). L'objectif est ici de remonter aux principes de la physique des solides, de l'optique extrême et de la lithographie.
Matériaux de pointe & Physico-chimie des structures
Dans le texte : Matières premières de base (基础原材料). Identifiés comme une vulnérabilité critique de la chaîne industrielle. La recherche amont doit assurer à la source la substitution et la pureté des intrants industriels stratégiques.
Logiciels industriels de rupture & Systèmes d'exploitation
Logiciels industriels (工业软件)- et Systèmes d'exploitation et logiciels de base (操作系统和基础软件). Un appel du ministre à une offensive de recherche fondamentale pour sécuriser le codage, l'optimisation algorithmique et l'architecture mathématique amont de ces outils.
Instrumentation scientifique de haute précision
Notamment les spectromètres de masse et instruments haut de gamme «(质谱仪等一批高端科研仪器). Le texte exige une garantie d’autonomie afin que les laboratoires chinois ne dépendent plus de matériels de mesure occidentaux.
Propulsion, Moteurs & Mécanique des fluides extrême
Les moteurs (发动机 ). Mentionné textuellement comme un point de blocage « historique ». Pour Pékin, c'est le type même de problème qui ne se résout pas par l'assemblage, mais par la science fondamentale des matériaux lourds, de la combustion et des revêtements thermiques.
IA pour la recherche scientifique
Selon le texte, il faut accélérer l'IA au service de la recherche scientifique, et renforcer la construction de la recherche scientifique intelligente (加快人工智能赋能科学研究,加强科学研究智能化建设 ). L'IA n'est plus seulement traitée comme un produit ou un secteur industriel de pointe, elle devient l'infrastructure même d’une découverte accélérée (matériaux, chimie, protéines).
Communications du futur & 6G
Le système de communication sans fil à nouvelle architecture basé sur les métamatériaux d'information (信息超材料的新架构无线通信系统,为6G技术提供了前瞻性的基础支撑 ) doit fournir un soutien de base prospectif pour la 6G. Recherche sur la physique des ondes pour devancer les standards occidentaux et s'assurer de définir les architectures de rupture de la prochaine génération.
Énergies de rupture & Décarbonation (Double Carbone)
Selon le texte, la théorie de la catalyse de confinement nanométrique dans la conversion efficace et propre du charbon... a une valeur importante pour notre sécurité énergétique et la réalisation des objectifs double carbone (纳米限域催化理论在煤炭高效清洁转化...对我国能源安全和实现“双碳”目标具有重要价值 ). Ce bloc énergies englobe également la physique des plasmas liée au soleil artificiel et à la fusion nucléaire pour la transition et la souveraineté énergétique.
Biotechnologies & Ingénierie du vivant
La reprogrammation des cellules humaines induite par de petites molécules chimiques (化学小分子诱导人体细胞重编程). Un succès cité en exemple trace la voie d'une recherche fondamentale axée sur la souveraineté sanitaire, la biofabrication et la sécurité biologique.
Sciences de la Terre, Océanographie & Espace (Grands Systèmes)
Les programmes liés à Deep Time Digital Earth et aux émissions négatives océaniques (海洋负排放 ). Ou les recherches liées aux très grandes infrastructures nationales (国家重大科技基础设施) comme le radiotélescope FAST ou l'exploration spatiale, et qui sert de support de projection à l'international.
Commentaire
Dans le champs de ces 10 priorités, nos laboratoires et de centres de recherches hexagonaux doivent savoir à quoi s’attendre en matière de « coopération ».
La Chine mettra en œuvre d’importants moyens organisationnels, financiers et humains pour capter la valeur. La sécurité de notre potentiel scientifique et technologique – qui commence par l’intégrité de la formation de nos mathématiciens, physiciens et ingénieurs, à tout instant – doit être pensée et organisée en conséquence.
Parmi les initiatives citées par Yin Hejun, la plus avancée, la mieux structurée et celle qui incarne le mieux la « diplomatie scientifique » chinoise est le programme « Deep Time Digital Earth (DDE).
Afin de ne pas alourdir le mémo, j’en ai fait une courte fiche séparée, ICI.
Relié : Bulletin #7– Mémo 3 – Une innovation sous contrainte stratégique : la Chine renforce son pipeline techno-industriel Relié : Bulletin #20– Mémo 3 – 15ème plan : coopération S&T : "From joining the club to building a new one »3. Neurotechnologies : la biomédecine chinoise se cherche une « hauteur dominante »
Les 22 et 23 juin, le vice-Premier ministre chinois Liu Guozhong a effectué un déplacement dans les hubs technologiques de Wuxi et Nankin (Jiangsu). 刘国中在江苏调研时强调 打造生物医药新兴支柱产业 培育发展脑机接口未来产业) Ce déplacement officialise la hiérarchisation industrielle du XVe plan quinquennal (2026-2030) en labellisant la biomédecine comme « industrie pilier émergente » et l'interface cerveau-machine (BCI) comme « hauteur dominante » {制高点} de la compétition internationale. L'exécutif impose à cette occasion un modèle d'innovation intégrée, exigeant une convergence stricte entre recherche fondamentale universitaire, intelligence artificielle appliquée à la pharmacie, standards réglementaires étatiques et applications cliniques. ( 3 700 signes. Mots-clés : neuro-technologies ; industrie pharmaceutique ; Wuxi ; Liu Guozhong )
Contexte :
Ce déplacement s'inscrit au cœur d'une actualité législative et réglementaire très dense en matière de sécurité économique et de biotechnologies. Plus précisément, une vague de textes récents justifie cette reprise en main politique au Jiangsu, ce hub historique de la biopharma chinoise.
Le choix de Wuxi et Nankin n’est pas neutre : le Jiangsu est l’un des grands bassins chinois de biopharma, de medtech, d’IA industrielle et de transfert technologique. Mais le compte rendu ne nomme aucune entreprise, ce qui déplace l’attention des champions vers l’architecture d’innovation elle-même
Textes récents reliés :
- Adoptés fin 2025 et entrés en vigueur le 1er mai 2026, les « Règlements sur la gestion de la recherche clinique et de l’application clinique translationnelle des nouvelles technologies biomédicales (生物医学新技术临床研究和临床转化应用管理条例), imposent un contrôle étatique sur la recherche clinique, la transposition industrielle et les évaluations éthiques des technologies médicales de rupture. Le texte recadre notamment l'usage de l'IA appliquée aux données cliniques et biométriques.
- Promulguées en janvier 2026, les dispositions d’application de la loi sur l'administration des médicaments, remanient en profondeur le droit pharmaceutique chinois en codifiant quatre « canaux verts » (procédures d'approbation accélérées pour les thérapies de rupture) et en introduisant pour la première fois des mécanismes d'exclusivité de marché (jusqu'à 7 ans) pour stimuler les blockbusters locaux.
- Enfin, les récentes révisions de 2026 sur la Gestion des ressources génétiques humaines (HGR) et le durcissement de la loi sur la sécurité de la chaîne d'approvisionnement d’avril 2026 obligent la biopharma chinoise à restructurer ses plateformes de données. Pékin veut à tout prix empêcher la fuite des données de santé massives (multimodales et génomiques) qu'il considère comme des actifs de sécurité nationale, tout en favorisant l'intégration locale de l'IA
Commentaire
Les observateurs voient majoritairement dans ce focus sur le neuro-connecté une simple offensive de communication ou le développement isolé d’une niche médicale disruptive. En réalité, Liu met en pratique une méthode de gouvernement industriel éprouvée par laquelle Pékin préempte un segment de rupture pour imposer sa propre grammaire du progrès technologique.
L’intérêt industriel des BCI tient précisément à leur pouvoir d’entraînement : derrière l’objet spectaculaire — connecter un cerveau à une machine — se trouvent des briques beaucoup plus prosaïques mais décisives, qui vont des dispositifs médicaux et matériaux biocompatibles aux puces basse consommation, aux plateformes de données cliniques, aux algorithmes d’IA médicale et aux protocoles de certification. Pékin cherche donc à synchroniser des capitaux publics, provinciaux et privés autour d’une chaîne biomédicale plus large, afin d’éviter la dispersion des investissements et d’orienter la concurrence locale vers quelques plateformes jugées stratégiques
Comme les tokamaks EAST et BEST* dans la fusion, les BCI offrent à Pékin une technologie-totem : un objet lisible, spectaculaire, immédiatement associé au futur, derrière lequel peut s’organiser un écosystème industriel beaucoup plus large.
Cette labellisation stratégique permet à Pékin d’incarner le « futur » en matière de développement techno-industriel et politique, selon une logique identique à celle du « rêve chinois » en politique intérieure ou de la « communauté de destin pour l'humanité » sur la scène diplomatique.
L’objectif d'ici 2030 est d'utiliser ce produit d’appel pour discipliner l’ensemble de l’écosystème biopharma national (puces basse consommation, métriques cliniques, IA médicale) et tenter d'asseoir une souveraineté normative globale, servant de vecteur à l'ambition affichée par le régime de se hisser au premier rang de la bioéconomie mondiale à l'horizon 2035.
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*La Chine mène de front sa participation à ITER (le mégaprojet international basé en France) et ses propres programmes souverains comme EAST (son « Soleil artificiel » à Hefei). De plus, elle a lancé la construction d'une nouvelle machine, BEST (Burning Plasma Experimental Superconducting Tokamak), prévue pour être achevée dès 2027, avec pour objectif explicite de viser une démonstration de production d’électricité par fusion d'ici 2030.
▶ Politique extérieure
4. UE-Chine : Bruxelles impose une clause de revoyure au dialogue commercial
Le 29 juin, à Bruxelles, le ministre chinois du Commerce Wang Wentao et le commissaire européen au Commerce et à la sécurité économique Maroš Šefčovič ont tenu la première réunion du mécanisme de consultations commerce-investissement Chine-UE (中欧贸易投资磋商机制) et publié une déclaration conjointe. Le mécanisme ouvre quatre volets de travail : équilibre commerce-investissement, contrôles à l’export, propriété intellectuelle, et réforme de l’Organisation mondiale du commerce.
Il prévoit aussi un nouveau suivi conjoint des flux commerciaux. L’Union européenne donne rendez-vous à Pékin au mois d’octobre prochain avec une exigence de résultats tangibles d’ici là, dans un contexte de déficit commercial européen devenu politiquement sensible. Si Pékin accepte aussi de rééquilibrer la relation, c’est pour demander une expansion des échanges et un desserrement des instruments européens de sécurité économique, à rebours de la politique de-risking développée par la Commission. (4 470 signes. Mots-clés : OMC ; export ; propriété intellectuelle)
Quatre domaines de discussion
La déclaration conjointe installe le mécanisme de consultations commerce-investissement comme canal ministériel destiné à stabiliser la relation et à la rendre « plus équilibrée » (使其更加平衡). Quatre groupes de travail sont identifiés :
1.Sur l’équilibre du commerce et de l’investissement (贸易和投资平衡) les deux parties conviennent d’un mécanisme conjoint de suivi : échange de données commerciales, surveillance des flux, travail technique, amélioration de la transparence, renforcement de la confiance et gestion des frictions
2.Contrôles à l’export (出口管制) : la déclaration mentionne des « résultats positifs » du dialogue UE-Chine déjà engagé sur les terres rares, ainsi que sur les autres matières premières critiques et appelle à faciliter les échanges d’information sur les cadres réglementaires et les politiques de licence.
3.Sur la propriété intellectuelle (知识产权), le groupe de travail existant reste le canal principal de dialogue, avec l’objectif d’améliorer l’efficacité, l’équité et la transparence de la protection
4.La réforme de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) : les deux parties s’engagent à renforcer leur coopération et à pousser la réforme de l’institution.
Le communiqué séparé de Maros Šefčovič donne une lecture plus offensive : la relation n’est plus soutenable, les exportations chinoises vers l’Union européenne continuent de croître, la part européenne sur le marché chinois recule, et le « statu quo » n’est plus une option. Il fixe un calendrier politique : les équipes doivent produire des résultats tangibles avant le déplacement du commissaire à Pékin à l’automne.
Côté chinois, les réactions publiques restent limitées : la plupart des médias reprennent la déclaration conjointe ou la dépêche officielle. Mais une petite musique négative avait été installée avant même la réunion. Le Global Times accuse l’Union européenne de « manquer de sincérité » (缺乏诚意), à savoir de négocier tout en frappant (边谈边打), préparant de nouvelles restrictions commerciales, et cite les véhicules électriques, les contrôles à l’export, le Règlement sur les subventions étrangères (Foreign Subsidies Regulation) et l’acier*
La Chambre de commerce chinoise auprès de l’Union européenne relaie la même ligne patronale et para-institutionnelle : les nouveaux outils européens créeraient de l’incertitude pour les entreprises et investisseurs chinois, alors que les importations chinoises soutiendraient aussi les chaînes de production européennes.
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*Note : L’UE fait entrer en vigueur le 1er juillet 2026 un nouveau régime de sauvegarde sur l’acier : au-delà d’un quota annuel de 18,3 millions de tonnes, soit environ 15 % du marché européen, les importations seront frappées de droits de douane de 50 %
Commentaire
Le « rééquilibrage » est accepté lexicalement par Pékin, mais redéfini comme un « équilibre vers le haut” (向上平衡) : augmenter les échanges, accroître les importations européennes, obtenir la levée d’obstacles européens, mais certainement pas réduire l’offre chinoise.
Cette formule était déjà présente dans la ligne Wang Wentao depuis la rencontre de mars avec Šefčovič : Pékin disait vouloir accroître activement ses importations de produits européens, tout en demandant à l’Union européenne d’assouplir ses restrictions sur les exportations de haute technologie vers la Chine.
Wang Wentao a également rencontré, le 28 juin, à Bruxelles, la ministre allemande de l’Économie et de l’Énergie Katherina Reiche, dans un geste manifestement destiné à peser sur l’environnement politique des discussions avec l’exécutif bruxellois. Le communiqué allemand insiste sur le dialogue économique bilatéral, la relance rapide de la Commission économique mixte sino-allemande, les intérêts communs et les routes commerciales …avec un ton beaucoup plus coopératif que celui porté par la Commission européenne
Analyse
L’accusation chinoise de ‘manque de sincérité’ va de pair avec la charge contre un présumé « protectionnisme européen ». Elles révèlent toutes deux un sens de l’humour à Pékin qui ne craint pas le ridicule.
L’Union européenne donne rendez-vous à la Chine en octobre et fait monter la pression : le mécanisme de consultations devient un instrument de monitoring de la bonne foi de la Chine.
La Chine fait aussi monter la pression. Sa cible réelle est l’arsenal européen de sécurité économique : Industrial Accelerator Act (IAA), le Règlement sur les subventions étrangères (FSR), la révision de la loi cybersécurité, les restrictions sur les inverseurs chinois et les « fournisseurs à haut risque », les achats publics et les futurs instruments de diversification.
Une fois n’est pas coutume, derrière les poignées de mains et les jeux de Lego bureaucratiques, Bruxelles et Pékin visent des objectifs différents, voire divergents : la Commission veut faire de la relance du dialogue un levier de rééquilibrage tandis que Pékin veut en faire un espace de neutralisation des instruments européens.
Le risque pour l’Europe est de laisser les « mécanismes » se gripper avec le temps, retardant, une fois de plus, l’usage de ses outils de défense commerciale, sans obtenir de changement substantiel dans l’accès au marché chinois, les contrôles à l’export ou les surcapacités industrielles…
5. À Delhi, Wang Yi préempte l’agenda sécuritaire des BRICS
La réunion des hauts responsables sécurité des BRICS s’est tenue à New Delhi le 23 juin, sous présidence indienne. Elle a réuni les pays membres autour des grands sujets de sécurité : terrorisme, cybersécurité, conflits régionaux, sécurité énergétique et nouvelles formes de guerre. A l’issue de la réunion, le ministère chinois des Affaires étrangères a produit cinq communiqués séparés. ( 3 005 signes. Mots-clés : BRICS ; Wang Yi ; Narendra Modi)
Dans le premier communiqué, Narendra Modi reçoit Wang Yi et les hauts représentants sécurité des BRICS. Modi transmet ses salutations à Xi Jinping et Li Qiang, rappelle l’ancienneté civilisationnelle des relations sino-indiennes, et appelle à préserver les intérêts communs du Sud global ; il soutient la présidence chinoise des BRICS en 2027.

Les suivants entrent dans le vif du sujet et balaient les thématiques habituelles des hauts représentants sécurité. Quelques nouveautés : Wang Yi encourage à « renforcer la coopération sur les ressources minérales stratégiques ». Sur le contre-terrorisme et la cybersécurité, Wang Yi a affirmé que :
le terrorisme international connaît une nouvelle phase d’activité, alimentée par l’unilatéralisme, les conflits et les tensions inter-civilisationnelles ou interreligieuses.
Suggérant un lien de causalité entre certaines politiques commerciales (américaines, bien que non citées) et le développement d’un « terrorisme international ».
La Rencontre Wang Yi- Sergueï Choïgou a droit à son propre communiqué qui présente les BRICS comme « une plateforme importante pour le multilatéralisme, la justice, la paix et la sécurité ». Il appelle Pékin et Moscou à coordonner leurs efforts pour renforcer et élargir les BRICS afin d’en faire le « premier front du Sud global ». S. Choïgou aurait appelé à résister aux ingérences extérieures dans le domaine sécuritaire et à s’opposer à la remilitarisation japonaise.
Mais la position la plus remarquée de Wang Yi a concerné le conflit en Iran, qui a son propre communiqué.
Je joins sa traduction intégrale ICI.
La guerre en Iran lui inspire quatre domaines d’action et de changement
- Les règles internationales
- La souveraineté des Etats
- La conception de la sécurité
- Les nouvelles formes de conflictualités
Commentaire
Pékin offre ici à l’Iran une compensation politique à faible coût. Faute d’avoir pesé de manière décisive sur le terrain pendant la guerre, Wang Yi transforme la crise en démonstration doctrinale : respect des règles internationales, souveraineté, sécurité commune, nouvelles formes de conflictualité. Ces “quatre enseignements” préfigurent les grands axes que la Chine cherchera probablement à pousser lors de sa présidence des BRICS en 2027.
Analyse
Delhi ne souhaite pas faire des BRICS un club anti-occidental. Le multi-alignement indien n’est pas idéologique, mais réellement géostratégique avec une recherche d’équilibre affichée entre plusieurs formats de dialogue ( (BRICS, OCS, « RIC », pour Russie-Inde-Chine …) et plusieurs combinaisons géographiques (Indopacifique, sous-continent indien et espace eurasiatique). Aussi, cette réunion constitue aussi un terrain de compétition intra-BRICS pour définir le langage sécuritaire dominant : sécurité du Sud global pour l’Inde ; sécurité économique et gouvernance alternative pour Pékin.
Sur le plan de la sécurité internationale, Pékin veut clairement exploiter la plateforme des BRICS pour rapprocher les positions de chacun des Etats. Son impatience s’est notamment manifestée par la publication du communiqué sur l’Iran, opportuniste et déplacé, son hôte indien ne partageant ni l’anti-occidentalisme ouvert de Pékin ni sa conception de la sécurité, qu’elle soit qualifiée de « commune », ou « non-traditionnelle ».
Pour aller plus loin : A lire côté indien, le Brief de l’IDSA : “Strengthening the Nested Geometry of RIC–SCO–BRICS”, 24 juin & A lire côté du South China Morning Post (SCMP) : Don’t count the Russia-India-China “triangle out just yet”
6. Pourquoi Xi Jinping reçoit le président biélorusse, Alexandre Loukachenko à Pékin
Au lendemain d’un tête-à-tête de trois jours à Valdaï avec Vladimir Poutine, du 26 au 28 juin, le président biélorusse Alexandre Loukachenko s’est rendu à Pékin le 29 juin pour y rencontrer Xi Jinping. Qu’est-ce qu’est venu chercher Loukachenko à Pékin et pourquoi Xi Jinping le reçoit-il après V. Poutine ? Le compte-rendu officiel chinois nous offre quelques éléments de réponse. ( 4 279 signes. Mots-clés : Biélorussie ; OCS)
Extraits significatifs :
Ayant résisté aux aléas de la situation internationale, les relations sino-biélorusses ont connu ces dernières années un développement remarquable pour entrer aujourd’hui dans la meilleure période de leur histoire. La confiance politique mutuelle entre les deux parties demeure inébranlable. La coopération de haute qualité autour de l’initiative « la Ceinture et la Route » a porté ses meilleurs fruits*.
La partie chinoise réaffirme son soutien à la partie biélorusse dans la préservation de sa souveraineté nationale, de son indépendance et de son intégrité territoriale, ainsi que dans le choix d’une voie de développement conforme à ses réalités nationales. La Chine est disposée à continuer d’apporter à la Biélorussie, dans la mesure de ses capacités, tout le soutien nécessaire à son développement et à sa construction
La Chine est prête à œuvrer de concert avec la Biélorussie à l’édification d’une communauté d’avenir partagé pour l’humanité, à mettre en pratique les quatre Initiatives mondiales, et à renforcer leur coordination et leur synergie au sein des mécanismes multilatéraux tels que l’ONU et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), s’affirmant ainsi comme des forces de stabilité dans un monde chaotique.
La Biélorussie souhaite maintenir une coordination étroite avec la Chine sur les affaires régionales et internationales, afin de promouvoir conjointement la paix, le développement et la stabilité aux niveaux régional et mondial.
*surligné par moi
Commentaire
Sur le plan bilatéral, la Chine est en train d’ancrer l’économie biélorusse dans sa propre sphère d’influence économique et technologique. Les années 2025 et 2026 ont vu une accélération des projets phares chinois en Biélorussie – dont le parc industriel Great Stone – et les exportations globales biélorusses vers la Chine affichent une croissance de 27 % sur la seule première partie de l'année 2026. Les réalisations sous label des « Nouvelles Routes de la Soie » (Belt & Road -BRI) suffiraient à Xi Jinping pour exiger de Loukachenko qu'il reste une « force de stabilité » pour la région, évitant ainsi que la Biélorussie ne bascule comme partie prenante ou belligérante de la guerre en Ukraine.
Mais, le compte-rendu insiste à plusieurs reprises sur la question de la stabilité et va même jusqu’à rappeler en quelque sorte au président biélorusse qu’il est à la tête d’un pays souverain et qu’il peut/doit par conséquent assurer l’intégrité de son territoire en toute autonomie.
Comment ne pas y voir un message envoyé à V. Poutine ? En effet, lors de la visite du dirigeant biélorusse à Moscou, les médias russes ont mis l'accent sur le suivi opérationnel des armes nucléaires tactiques russes stationnées en Biélorussie. Le message destiné à l'Occident était clair : la Biélorussie fait partie intégrante du parapluie nucléaire et de la doctrine de riposte russes et la solidarité entre pays frères est entière. Bien que le risque d'une offensive armée directe des forces biélorusses en Ukraine reste faible, la question de l’embrigadement de la Biélorussie dans la guerre en Ukraine en renfort de la Russie, sous quelque forme que ce soit, est posée.
Aussi, d’aucuns pourraient y voir une tentative de la Chine de la maintenir à distance respectable de l’influence directe du Kremlin, par pragmatisme mais aussi en soutien au continent européen. Selon cette analyse, Pékin honorerait ses engagements de « contribuer » à la résolution politique du conflit en Ukraine, ou du moins, d’éviter une extension du conflit.
J’entrevois une autre grille de lecture
L’analyse précédente n’est pas satisfaisante sur un point majeur : selon celle-ci, Pékin mettrait une ligne rouge très stricte sur l'internationalisation et l'extension géographique du conflit, et signalerait par là-même une rupture diplomatique et stratégique avec Moscou.
La Chine n'a ni l'intention, selon moi, ni les moyens opérationnels de poser un veto formel aux décisions de commandement conjoint russo-biélorusses, en particulier après le déploiement d'armes nucléaires tactiques russes sur le sol biélorusse. Si Poutine décide d'une escalade asymétrique (guerre hybride, utilisation de l'espace aérien…), la Chine ne rompra pas son alliance avec Moscou pour autant. A quoi bon lui envoyer un « signal » ?
J’y vois plutôt la marque du cynisme diplomatique de la Chine. Si demain Moscou parvenait à contraindre Minsk à ouvrir un second front au nord de l'Ukraine, Pékin disposerait d'un argument de défausse: « Nous avions officiellement appelé à la stabilité et au respect de l'intégrité territoriale ». Pékin a déjà utilisé ce sauf-conduit juste avant l’agression russe en Ukraine et, en 2023, en publiant ses « trois non » (pas d’extension du champ de bataille, pas d’escalade des combats, pas de provocation par l’une ou l’autre des parties), visant en réalité la responsabilité ukrainienne et non russe et juste avant que l’armée russe n’intensifie ses attaques sur le sol ukrainien.
Selon cette lecture des faits, Xi Jinping achète, à moindre frais, une assurance-vie rhétorique, au cas où.
▶ Influence et ingérences
7. Pékin bat campagne pour un ordre mondial « authentique » et « efficace »
Le Bureau de l’information du Conseil des affaires d’État publie un « livre blanc » intitulé « Construire un système de gouvernance mondiale plus juste et plus raisonnable : concepts, initiatives et actions de la Chine » {构建更加公正合理的全球治理体系:中国的理念、倡议与行动}. Le texte prolonge l’ « Initiative pour la gouvernance mondiale » proposée par Xi Jinping en 2025 et l’inscrit dans la série des grands récits chinois sur le développement, la sécurité et la civilisation. Pékin y affirme que le système international ne doit pas être renversé ni remplacé, mais réformé à partir de l’ONU, du droit international et de la Charte des Nations unies.
Commentaire
Ce texte est intéressant comme objet d’étude. S’il ne faut pas le prendre au pied de la lettre, il faut néanmoins l’étudier comme une vision que Pékin cherche à transformer en réalité politique. Dans ses initiatives, Pékin prend systématiquement le contrepied des perceptions dominantes la concernant.
En l’occurrence, accusée d’être une puissance révisionniste, elle s’affiche comme une puissance de restauration d’un ordre onusien trahi par…les Occidentaux, leur unilatéralisme et leurs « petits cercles », l’extraterritorialité et leurs sanctions, ainsi qu’une sous-représentation du Sud global entretenue à dessein. La Chine se donne alors pour fonction d’invoquer et d’interpréter l’ONU, de définir le « vrai multilatéralisme » et d’identifier ceux qui le trahissent.
L’architecture imaginée est celle d’un ordre onusien conservé comme enveloppe de légitimité, mais remaillé par des lieux de pouvoir distribués (BRICS, OCS, G77, groupes d’amis, banques, fonds, plateformes sectorielles, mécanismes de coopération, etc.). Au sein de ces espaces, la Chine ne prétend pas tout contrôler tout de suite et elle cherche d’abord à peser sur les mots, les formats et les priorités.
Le texte est performatif en ce qu’il nomme d’abord des déficits réels et observables : déficit de paix, de développement, de sécurité, de représentativité et d’efficacité.
Il désigne ensuite une « solution », d’inspiration chinoise, ici présentée comme retour à l’esprit « authentique » de l’ONU.
Enfin, il veut constituer un camp en le désignant, le Sud global, les puissances émergentes, les États attachés à la souveraineté, les pays opposés aux sanctions et aux coalitions exclusives.
La longueur du texte (plus de 20 000 caractères) pourrait sembler exagérée. C’est pourtant là que Pékin produit son effet. Il permet d’absorber tous les sujets structurants et stratégiques : l’IA, le climat, le commerce, la finance, l’espace, la sécurité, la santé et la civilisation dans un même projet universel, au sein d’une autre « communauté internationale ».
Pékin fait ici de la politique internationale au sens plein. Il part en campagne : faire converger des États autour d’objets politiques et normatifs encore ouverts.
On serait tenté d’y voir un expansionnisme organisé autour d’un centre géographique : la Chine. L’architecture visée est plus déconcentrée. La Chine est centrale sur les plans discursif, doctrinal et fonctionnel, mais pas nécessairement territorialement. Elle veut faire adopter une nouvelle grammaire, un nouvel agenda et de nouvelles infrastructures.
C’est en cela que le texte prend une dimension opérationnelle et qu’il faut le prendre au sérieux.
↑ Retour au sommaire▶ Documentation & agenda
◇ Documentation
- Europe-Chine
L’Europe marche comme un somnambule vers le nouveau choc chinois, le 29 juin, par Shahin Vallée avec pour intervenant principal, Sander Tordoir, économiste néerlandais, ancien de la Banque centrale européenne, aujourd’hui au Centre for European Reform. Entretien publié dans Le Grand Continent, série « Capitalismes politiques en guerre ». Sander Tordoir défend l’idée d’un « second choc chinois », plus dangereux que le premier, car touchant désormais le cœur industriel européen : automobile, machines, chimie, aéronautique, technologies propres. La cause principale serait le refus chinois de rééquilibrer son modèle vers la consommation intérieure, au profit d’une stratégie d’offre industrielle, de substitution aux importations et d’exportations massives. L’Allemagne est présentée comme l’épicentre européen du choc, car ses secteurs forts sont précisément ceux que la Chine cherche à remplacer puis concurrencer mondialement. L’entretien plaide pour une réponse européenne moins diplomatique et plus coercitive : restrictions d’accès au marché, contenu local, politique industrielle harmonisée, onshoring/friendshoring. L’Europe dispose encore de leviers mais qu’elle les perdra si elle tarde à agir. Commentaire : le constat n’est pas nouveau, mais la pédagogie est l’art de la répétition.
Fragmented Europe: Dealing with China as a technology and innovation power, juin 2026. 12ᵉ rapport de l’European Think-tank Network on China (ETNC). Institutions coordinatrices : Ifri, MERICS et Elcano Royal Institute. Le rapport rassemble des contributions d’instituts européens sur 21 États membres de l’UE et le Royaume-Uni. Le rapport analyse la manière dont les pays européens réagissent à la montée en puissance technologique chinoise. La Chine devient aussi un fournisseur de technologies, un concurrent d’innovation et, dans certains secteurs, un acteur de dépendance critique pour l’Europe. Le rapport insiste sur un paradoxe : l’Europe veut réduire ses vulnérabilités, mais ses entreprises, ses chercheurs et ses infrastructures restent attirés ou contraints par l’écosystème chinois. Certains pays, comme la France, l’Allemagne, les Pays-Bas ou le Danemark, raisonnent désormais en termes de souveraineté, de sécurité économique et de résilience. D’autres privilégient encore l’attraction des investissements chinois ou la coopération technologique, notamment dans les technologies vertes et l’e-mobilité. Le rapport conclut donc à la nécessité d’une coordination européenne plus forte, mais souligne qu’elle sera difficile, car les économies nationales ne sont pas exposées de la même manière ni prêtes à assumer les mêmes coûts.
Lire notamment le chapitre sur la France par John Seaman de l’IFRI, p. 73-82 : “France: Weighing technological sovereignty and competitiveness with China” . La manière dont la France articule souveraineté technologique, compétitivité industrielle et relation avec la Chine est, en effet, une problématique sous forte tension.
L’Allemagne face au triangle États-Unis, Russie, Chine : des changements de paradigme systémiques, juin 2026, par Hans Stark, professeur de civilisation allemande contemporaine à Sorbonne Université, ancien secrétaire général du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) à l’Ifri. Objet de l’étude : analyser la remise en cause du modèle stratégique allemand par trois dépendances devenues des vulnérabilités : la sécurité américaine, l’énergie russe, et la Chine. L’auteur décrit l’effondrement du cadre international dans lequel l’Allemagne a construit sa prospérité depuis 1990.
- Taiwan
La guerre des détroits dans le nord-ouest du Pacifique : Taïwan au cœur d’un basculement géostratégique, juin 2026 par Hugues Eudeline, directeur de recherche à l’Institut Thomas More, ancien officier de marine, docteur en histoire militaire, défense et sécurité, spécialiste de géopolitique maritime et de la Chine maritime. L’auteur démontre que Taïwan est non seulement un enjeu politique sino-américain, mais aussi le verrou géostratégique de la première chaîne d’îles qui enferme la Chine dans ses mers bordières. La note oppose un Béhémoth terrestre ( Chine, Russie, Corée du Nord ) à un Léviathan maritime (États-Unis, Japon, Corée du Sud, Philippines, Taïwan) dans une guerre potentielle des détroits. Les détroits de Taïwan, Bashi, Miyako, Corée, La Pérouse et Malacca sont présentés comme des goulots vitaux pour le commerce, les flottes et la dissuasion chinoise. L’auteur insiste sur la dimension sous-marine : la Chine doit pouvoir sortir de son « bastion » de mer de Chine méridionale pour assurer la crédibilité de sa force océanique nucléaire.
- Stratégie portuaire et sécurité
Chinese Investment in EU-Seaports: In search of tipping points for economic competitiveness and national security, juin 2026. Rapport du China Knowledge Network (CKN), financé par le ministère néerlandais des Affaires étrangères, avec Clingendael, Leiden Asia Centre et Erasmus UPT, par notamment Bart Kuipers et Xiaoxue Martin Objet : évaluer si les investissements chinois dans les terminaux portuaires européens renforcent réellement la compétitivité des ports, et à partir de quel seuil ces investissements deviennent davantage un risque de sécurité économique qu’un gain commercial. Le rapport s’inscrit dans le contexte de la stratégie portuaire européenne publiée le 4 mars 2026, qui cherche à concilier compétitivité, innovation, digitalisation et protection des ports comme infrastructures critiques.
◇ Agenda
Du 2 au 8 juillet, Wang Yi effectue une tournée nordique et rencontrera ses homologues du Danemark, de Suède, de Finlande et de Norvège. Signal important après le lancement du mécanisme UE–Chine, et le contexte sécuritaire régional.
◇ Conférence à venir
6 juillet, Paris, à Sciences Po- CERI : Politicizing Business: How Firms Are Made to Serve the Party-State in China. Evénement en présentiel consacré à la « politisation » des entreprises en Chine et à leur intégration dans les objectifs du Parti-État. Avec Ning Leng de la Georgetown University et Jérôme Doyon, du CERI-Scpo/CNRS
8 juillet, Paris, INALCO : China’s civilizational plans.Conférence sur les usages chinois de la civilisation, du nationalisme et de l’économie dans la pensée globale de Pékin. Chercheur invité : Rana Mitter, de la Harvard Kennedy School). À relier au livre blanc sur la gouvernance mondiale et au récit Sud global.
↑ Retour au sommaireNote personnelle : Ce bulletin a franchi la barre symbolique des 1500 abonnés. Je vais en faire un message spécial sur Linkedin dans le courant de la semaine prochaine. Je tenais à vous remercier d'abord ici, vous qui me lisez depuis le site de Sources chinoises.