Bulletin n°29 : vers l’Europe puissance

Politique de recrutement des nouveaux membres du PCC ; droit minier ; Chine-Russie, entre posture et intérêts au long cours ; Europe-Chine : le compte à rebours ; Visite d’Olivier Faure à Taïwan ;

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Bulletin n°29 : vers l’Europe puissance
(création originale)


Edito

À Pékin, Vladimir Poutine et Xi Jinping ont remis en scène l’axe sino-russe : beaucoup de déclarations, beaucoup de signatures, et une idée directrice : faire de l’espace eurasiatique une profondeur stratégique commune. La Russie apporte l’énergie, la masse militaire, le nucléaire et l’épaisseur continentale ; la Chine fournit le langage, les forums, les corridors et l’architecture politique d’un ordre alternatif. La visite serbe en Chine prolonge ce mouvement jusque dans les marges de l’Europe : Belgrade, candidate à l’UE, s’inscrit dans les termes de référence d’une « communauté de destin » chinoise.

Face à cela, l’Europe entre dans une crise de croissance stratégique. Avec les États-Unis, elle achète du temps et limite les dégâts sur son premier marché d’exportation. La transaction est défavorable, mais elle évite une crise tarifaire immédiate. Avec la Chine, elle resserre le jeu. Pékin est désormais regardé comme une source de distorsions systémiques, sur fond de déficit commercial porté à 360 milliards d’euros en 2025. Ce second choc chinois touche le socle industriel européen, ses chaînes de valeur et la capacité du continent à rester autre chose qu’un marché ouvert.

Il se passe quelque chose. En commençant à penser puissance, l’Europe redécouvre ses propres instruments : défense commerciale, règlement sur les subventions étrangères, sanctions, stocks critiques, clauses de sécurité économique, droit, volonté politique. Tout cela existait, dispersé, remisé. Le Géant européen pacifiste fut longtemps persuadé que le droit suffisait à tenir le monde à distance. Poussé à bout, il découvre qu’il se trouve dans une armurerie qu’il a lui-même fabriquée.

À l’intérieur, Pékin resserre aussi ses dispositifs. Le PCC durcit le recrutement de ses membres, le plan emploi fait de l’export un amortisseur social, le nouveau règlement minier transforme les minerais stratégiques en outil de réserve, de contrôle et de contre-mesure. Les grandes puissances s’organisent en blocs de résilience et le réveil européen commence peut-être ainsi : par la découverte tardive que la puissance l’attendait déjà, sur étagère.


▶ Politique intérieure

1. Au sujet de la Politique de recrutement des nouveaux membres du PCC

Le Bureau général du Comité central du PCC a publié, le 18 mai, une version révisée des Règles de travail pour le développement des membres du Parti communiste chinois (中国共产党发展党员工作细则). Ce texte est une mise à jour de la version datée de 2014 et s’articule avec le durcissement disciplinaire du Parti de 2023. ( 2 305 signes. Mots-clés : PCC)

Je retiens les points saillants suivants :

  • L’introduction du corpus doctrinal de l’ère Xi dans tout le parcours de formation
  • Une période probatoire toujours d’un an avant intégration complète mais davantage sous contrôle
  • Une extension sociologique vers les nouveaux métiers et groupes sociaux en formation dans le prolongement des textes récents sur les nouveaux emplois (ouvriers et techniciens des industries innovantes, livreurs…)
  • Un durcissement disciplinaire : identification des responsabilités par type d’acteur et détections des nouvelles recrues qui posent problème en raison soit d’un  vice de procédure, soit d’un passif non détecté, et mise en cause de la chaîne de recrutement.

Commentaire

Le PCC veut rester toujours en prise maximale sur l’évolution socio-économique du pays, sans laisser de zones ni de groupes sociaux non couverts ce qui confirme sa volonté de contrôle sur l’ensemble de la société.

En contrepartie de cette extension du périmètre de recrutement, les procédures de sélection et de présélection se durcissent. La « pensée de Xi Jinping » offre un verrou supplémentaire de conformité idéologique. 

Si en 2013, le phénomène des « candidats à problèmes » (带病入党) était reconnu publiquement, le terme a progressivement disparu des textes du Parti depuis quelques années, mais ledit phénomène persiste. En cause, les intéressés voulant s’acheter une virginité à travers leur adhésion ou les arrangements aux échelons locaux avec les recruteurs locaux du PCC.

Analyse

En 2014, deux années après l’accession de Xi Jinping au pouvoir, les instances du PCC pouvaient encore rejeter la faute sur la gestion erratique de la direction précédente, sous mandat de Hu Jintao.

Aujourd’hui, cela ferait tache. D’autant que, pour les mêmes raisons de contestation possible du pouvoir, l’équipe dirigeante actuelle craint que parmi les candidats à problèmes, aux côtés des approches opportunistes, puissent se dissimuler des porteurs de vrais ennuis politiques – à l’époque, les nostalgiques du maoïsme mercantile d’un Bo Xilai, les loyautés locales, ou les entrepreneurs politiques et leurs réseaux d’intérêts non alignés.

En 2026, la perspective d’une nouvelle génération aux idées nouvelles n’est pas acceptable. Introduire la « pensée de Xi » au niveau local, à toutes les populations cibles, ajoute au monopole du Parti unique le monopole de la pensée. Être loyal au Parti, c’est éviter de penser puisque le travail est déjà fait.

Comme le disait Hannah Arendt dans ses Origines du totalitarisme, « la loyauté totale n’est possible que lorsque la fidélité est vidée de tout contenu concret duquel pourraient naturellement naître certaines révisions » (Le système totalitaire).

🏷️ PCC
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2. L’export, variable de la politique de l’emploi

Le 18 mai, la Chine a publié le Plan d’action pour stabiliser les postes, accroître les capacités d’emploi et améliorer la qualité de l’emploi (《稳岗扩容提质行动方案》), adopté le 30 avril par le Groupe dirigeant du Conseil des affaires d’État pour la promotion de l’emploi et la protection du travail (国务院就业促进和劳动保护工作领导小组). Le même jour, la CCTV a fourni un complément utile : les emplois des industries exportatrices, particulièrement impactés par la conjoncture actuelle, doivent être stabilisés. Le plan organise une mobilité géographique des débouchés afin de sécuriser les emplois chinois incorporés dans les chaînes exportatrices. ( 2 186 signes. Mots-clés : XVe plan ; emploi )

 Le plan 2026 reprend une ligne déjà annoncée dans le rapport d’activité du gouvernement : soutenir les entreprises intensives en main-d’œuvre, développer les nouveaux métiers dans les industries émergentes et futures, renforcer la capacité d’emploi des services, soutenir les diplômés, les travailleurs migrants, les anciens militaires, les personnes en difficulté et les travailleurs « flexibles » (= précaires : migrants, intérim, micro-entrepreneurs…).

Le plan précédent du même leading group de mars 2025 comportait déjà cette logique de mobilisation générale de l’emploi. Le texte 2026 donne à cette logique une portée macroéconomique en l’associant au lancement du XVe Plan. Et la guerre en Iran renforce depuis mai dernier son actualité. Les chocs extérieurs peuvent affecter simultanément les prix, la logistique, les commandes et les bassins d’emploi exportateurs.

Le commerce extérieur apparaît comme un domaine d’emploi à stabiliser, au même titre que le manufacturier, le bâtiment, l’hébergement et la restauration.

Si un marché absorbe moins, devient plus risqué ou impose de nouvelles contraintes, l’appareil public doit aider les entreprises à trouver d’autres débouchés pour maintenir les commandes, les volumes et les postes.

 Commentaire

Une double flexibilité est demandée : les entreprises doivent pouvoir basculer entre débouchés extérieurs et marché intérieur (内外贸一体化) pour maintenir l’activité, écouler les capacités, protéger les commandes et préserver les postes. Les politiques d’appui servent d’amortisseur « des chocs externes » et prônent une diversification des marchés d’exportation. Les débouchés extérieurs deviennent un volet de la politique de l’emploi.

Le texte vise l’expansion vers les marchés émergents (拓展新兴市场) et, par extension, les débouchés capables d’absorber les volumes chinois redéployés.

Il prévoit également de développer les services liés à l’export, notamment la R&D, le design, le contrôle qualité, les essais et la certification, déplaçant une partie de l’emploi exportateur vers des fonctions plus qualifiées et plus directement connectées aux exigences des marchés internationaux, dont européens.

Analyse

Pour l’Europe, ce plan annonce une pression durable sur les marchés de biens industriels, de biens de consommation, de services et de conformité. L’objectif majeur est la préservation de l’emploi dans un contexte où  la demande intérieure ne suffit pas à le maintenir, le gouvernement chinois soutiendra ses entreprises pour qu’elles absorbent les coûts de transition, compenser les ruptures de débouchés et intensifier leur présence sur des marchés alternatifs.

🏷️ 15ème plan emploi
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3. La Chine arme son droit minier

Au sujet du nouveau Règlement d'application de la loi sur les ressources minérales 中华人民共和国矿产资源法实施条例. C'est le premier cadre réglementaire à jour de la loi minière refondue de 2024 : le 15 mai, le Premier ministre Li Qiang a signé le décret n°839 du Conseil des affaires d'État, applicable au 15 juin. Le texte est d'abord un acte de consolidation, il fusionne en un corpus unique six anciens règlements (surveillance, redevance compensatoire, modalités d'application, enregistrement des blocs et de l'exploitation, transfert des droits miniers), qu'il abroge simultanément. ( signes. Mots-clés : minerais ; énergies)

Sur le fond, la loi est articulée autour du catalogue des minerais stratégiques (战略性矿产资源目录) dont elle confie la détermination et l'ajustement au ministère des Ressources naturelles. L'inscription à ce catalogue déclenche l'octroi direct d'un droit d'extraction en cas d'urgence, le contrôle (planification, plafonnement des volumes, restriction des opérateurs) et l'aggravation des sanctions. Il rend surtout exécutable le système tripartite de réserve posé par la loi

  • réserve de produit,
  • de capacité et
  • de gisement

Commentaire.

L'article 76 mérite une traduction intégrale :

« Lorsqu'un État, un territoire ou une organisation internationale adopte, ou aide ou soutient l'adoption des mesures discriminatoires d'interdiction, de restriction ou d'autres mesures analogues portant atteinte à la sécurité des ressources minérales de la République populaire de Chine et des chaînes industrielles et d'approvisionnement associées, les départements compétents du Conseil des affaires d'État peuvent, en fonction de la situation, prendre les contre-mesures nécessaires »

Cette inscription, au cœur du droit minier, d'une clause de rétorsion calquée sur l'arsenal extraterritorial chinois, n’est pas une surprise en soi. Le stockage stratégique et la contre-mesure deviennent les deux faces d'une même doctrine de sécurisation par l'amont des réserves et des gisements, jusqu’à l’aval. Le premier versant pivote tout entier sur le catalogue des minerais stratégiques,  c'est l'inscription d'un minerai à cette liste qui, par simple décision administrative, arme en cascade tout le régime protecteur.

🏷️ minerais énergies
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▶ Politique extérieure

4. Chine-Russie : entre posture et intérêts au long cours

Les 19 et 20 mai 2026, Vladimir Poutine effectue une visite d’État en Chine, quelques jours après la visite de Donald Trump à Pékin. Les deux capitales ont publié trois déclarations principales : une déclaration bilatérale sur le renforcement de la coordination stratégique, une déclaration doctrinale sur la multipolarité et les nouvelles relations internationales, et une déclaration du ministère chinois du Commerce et du ministère russe du Développement économique sur le commerce ouvert et le multilatéralisme. Ce à quoi s’ajoute un paquet plus large : 20 textes signés sous le regard des chefs d’État et 8 documents annoncés sur place. Cette profusion relève d’une diplomatie d’affichage, mais elle donne aussi corps à une stratégie de profondeur continentale.  (5 511 signes ; Mots-clés : Russie ; OTAN ; CBAM )

La déclaration sur la « multipolarité » semble opérer une quasi-fusion des doctrines chinoise et russe de sécurité internationale.

La multipolarité devient le socle commun d’une contestation organisée des architectures occidentales de sécurité, de normes et de sanctions. La dénonciation anti-occidentale apparaît sans priorisation claire : sanctions secondaires, restrictions commerciales, saisie d’avoirs souverains, dissuasion élargie, nuclear sharing, frappes préventives, militarisation de l’espace, extension de l’OTAN vers l’Asie, AUKUS et programme américain « Golden Dome »…

Sur l’énergie, le signal est contrasté : la déclaration évoque pétrole, gaz, charbon, nucléaire civil, énergies renouvelables et certificats verts, mais aucun accord formel n’a été annoncé sur Power of Siberia 2, ce qui semble confirmer que le point d’équilibre de Pékin n’est pas atteint. La coopération énergétique est présentée comme fructueuse dans le domaine nucléaire avec trois mémorandums dédiés (fusion contrôlée, coopération scientifique avec Rosatom, et formation des talents dans le nucléaire civil), peut-être aussi pour contrebalancer l’apparente stagnation de POS2 et, plus largement, sur les vues non concordantes en matière de sécurité énergétique.

Le volet logistique, très étoffé, donne à l’axe sino-russe une coloration de profondeur stratégique eurasienne : derrière les corridors se dessinent les territoires du Heartland, l’épaisseur continentale cumulée des deux puissances et une capacité de résilience si les routes maritimes classiques deviennent politiquement ou militairement plus risquées. Message reçu, bien que non étayé.   

Le volet strictement économique devient plus granulaire et trans-sectoriel (automobile, construction navale, aviation civile, chimie, métallurgie, minerais, standards verts, économie numérique, intelligence artificielle…).

Plus la pression occidentale s’exerce sur l’attelage sino-russe, plus Pékin et Moscou formalisent leur solidarité économique

La déclaration du ministère chinois du Commerce (MOFCOM) et du ministère russe du Développement économique formalise en effet une sorte de clause de solidarité économique : les deux parties promettent de résister aux mesures coercitives unilatérales, au protectionnisme commercial et aux restrictions prises au nom de la sécurité nationale, de l’environnement ou du climat.

Ce dernier document n’est pas sans précédent comme texte économique sino-russe mais, sauf erreur de ma part, il est inédit car il transforme des coopérations économiques sectorielles en un front commun contre les instruments occidentaux de coercition, de conformité et de conditionnalité, donnant au régime d’extraterritorialité chinois en construction de nouveaux terrains d’application.

 Commentaire

Si l’on lit transversalement ces communiqués joints et les autres déclarations unilatérales, à Pékin et à Moscou, un sujet réémerge :  intégrer l’économie russe dans une zone eurasiatique de croissance, élevée comme zone de résilience continentale commune.

Les deux pays veulent présenter un front commun de politique économique extérieure. La Russie y trouverait une protection face à son rétrécissement économique et la Chine une plateforme d’expression contre les instruments occidentaux de conformité, dont le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM), lequel n’est pas cité nommément, mais constitue bien un point réel d’inquiétude.

Pour certains États, la formation d’une offre sino-russe alternative, tous azimuts, pourrait retenir l’attention. Pékin et Moscou ne se limitent pas dans leur déclaration à la dénonciation d’un ordre injuste. La multipolarité devient un programme de gouvernance « positive », au sens juridique et institutionnel : souveraineté, égalité juridique des États, sécurité indivisible, non-ingérence, droit au développement, diversité civilisationnelle, dont les États doivent se saisir, notamment entre membres présents et futurs des BRICS, d’une OCS élargie, d’un G20 revigoré et des membres de l’APEC en quête de nouvelles perspectives.  

Analyse

Cette visite ne change ni les paramètres de base de la relation bilatérale, ni les facteurs de risque, internes et externes, qui pèsent sur les deux pays. Qu’elle ne convainque pas n’est pas la question. Pékin ne peut qu’afficher son soutien à Moscou dans une période où, en Russie, y compris à la Douma, on reconnaît que l’économie va mal et que la guerre pourrait être perdue. A moins que Moscou, agacé par l’attitude à Pékin, veuille faire valoir auprès de Pékin que l’affaiblissement russe fragiliserait aussi la position stratégique chinoise.

Quoi qu’il en soit, Pékin mène la danse. La Russie apporterai une profondeur stratégique continentale réelle, désormais rendue plus vulnérable par les frappes ukrainiennes, ainsi qu’une masse énergétique, militaire et nucléaire. La Chine fournit l’architecture conceptuelle, les forums, le langage du développement, les corridors et caravanes économiques et la capacité de transformer l’alignement bilatéral en offre de ralliement pour les pays tiers.

Mais la relation est aussi structurée pour durer dans un cadre et une vision plus larges : « la sécurité eurasiatique ».  J’y vois deux dynamiques : de croissance organique, et de croissance externe :

Pékin cherche manifestement à intégrer la Russie dans son espace continental de croissance et de résilience. La Russie absorbe une partie des chocs externes de la Chine  tandis que la Chine absorbe une partie des chocs externes subis par la Russie. L’ensemble se fait au nom du continent « Asie-Europe » - et non plus euroasiatique - présenté comme espace de prospérité partagée, plaçant l’Europe dans une position incertaine : objet de connectivité, cible normative et variable d’ajustement du rapprochement sino-russe.

Sur le plan stratégique, la Chine se place dans le sillage doctrinal et diplomatique russe vis-à-vis du règlement de la guerre en Ukraine, mais aussi et surtout, de la recomposition des rapports de force en Europe. Cette position pourrait, à terme, qualifier la Chine comme partie prenante dans toute discussion sur la sécurité du continent eurasiatique, alors même qu’elle a tenté, à plusieurs reprises, de disqualifier les efforts diplomatiques de Kiev pour un règlement politique de la guerre. Pékin prétend ne pas être partie au conflit, mais contribue à créer les conditions qui permettraient à Moscou de peser sur la redéfinition de l’ordre de sécurité européen.

🏷️ Russie OTAN CBAM
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5. Serbie, État candidat à l’UE et partenaire de « destin » de la Chine ?

Lors de la visite d’État d’Aleksandar Vučić en Chine, du 24 au 28 mai, les deux parties ont publié deux déclarations conjointes : l’une sur la poursuite de la construction d’une « communauté de destin Chine-Serbie de la nouvelle ère » 中华人民共和国和塞尔维亚共和国关于共同推动落实四大全球倡议的联合声明 — 中华人民共和国外交部, l’autre sur la mise en œuvre commune des quatre initiatives globales (中华人民共和国和塞尔维亚共和国关于共同推动落实四大全球倡议的联合声明 — 中华人民共和国外交部) .Ces textes installent la relation sino-serbe dans une architecture diplomatique, économique et normative chinoise. Pour l’Union européenne, l’enjeu dépasse la relation bilatérale Chine-Serbie. Il touche à la compatibilité entre le statut de de Belgrade comme candidat à l’adhésion et son association à un ensemble de politiques chinoises entrant en concurrence et potentiellement en conflit avec l’Europe. ( 2 383 signes. Mots-clés : Serbie ; PESC )

Commentaire

La signature de ces textes constitue un engagement politique de haut niveau qui crée des effets d’alignement, bien que n’ayant pas les mêmes effets contraignants qu’un traité. La formule de « communauté de destin Chine-Serbie de la nouvelle ère » est lourde de sens. Elle vient coiffer les 4 initiatives qui forme ensemble le projet chinois de refonte de l’ordre international. Or, appartenir à deux communautés différentes, l’UE et cette « communauté de destin », même si elle est virtuelle, semble incompatible.

Car ce ne sont pas que des mots. Pékin obtient un point d’appui européen pour inscrire ses concepts de gouvernance mondiale dans des coopérations concrètes, et notamment en matière d’infrastructures et d’énergie, d’ intelligence artificielle, d’enseignement et de coopération judiciaire.

Sur un plan diplomatique, cette reconnaissance implique une coordination dans les affaires internationales au nom du « vrai multilatéralisme », de la « multipolarité ordonnée » et de la « mondialisation inclusive », des concepts prescriptifs du narratif anti-occidental du PCC.

Or, la Commission qualifiait déjà l’accord de libre-échange Chine-Serbie, entré en vigueur le 1er juillet 2024, de « strategic concern ». Elle rappelait aussi que les accords commerciaux conclus par la Serbie avec des pays tiers devront être compatibles avec l’acquis de l’UE et contenir des clauses de sortie permettant à Belgrade de les dénoncer au moment de l’adhésion

De plus, l’UE demande aux pays candidats un alignement progressif sur la politique étrangère et de sécurité commune. La Commission relevait dans son rapport 2025 sur la Serbie, que l’alignement serbe avec la PESC (politique étrangère et de sécurité commune) restait très insuffisant, que la Serbie ne s’était pas alignée sur les mesures restrictives contre la Russie, et que certaines actions serbes allaient contre des positions clés de l’UE.

Analyse

La Serbie place sa souveraineté sous des termes de référence et une architecture chinoise qui limiteront sa capacité d’action autonome.

Pour Pékin, c’est une évolution naturelle de sa relation avec Belgrade, mais cette nouvelle avancée crée aussi un risque. Plus la Chine politise son empreinte dans les Balkans, plus ses projets deviennent identifiables, contestables et réversibles en cas d’alternance. L’expérience hongroise, avec l’arrivée de Peter Magyar après Viktor Orbán, montre que les positions chinoises acquises par proximité avec des exécutifs nationaux peuvent devenir source de vulnérabilités.

Pékin ne fait aucun cas de l’européanité de la Serbie. Bien qu’il sache qu’une partie de ces acquis sont réversibles, notamment sur le plan économique, il décide d’en tirer le maximum dans le cadre de l’internationalisation de ses entreprises, standards et services, son objectif prioritaire.

🏷️ Serbie PESC
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6. Europe-Chine : le compte à rebours a déjà commencé

Semaines chargées pour la relation entre la Chine et l’Europe.

En quelques jours, Wang Yi a reçu le ministre moldave des AE, Mihai Popșoi, puis Xi Jinping a reçu le président serbe, Aleksandar Vučić. Ces deux visites montrent que Pékin travaille aussi les marges orientales et balkaniques de l’Europe, là où se croisent élargissement de l’UE, guerre en Ukraine, influence russe et « corridors de connectivité » (BRI).

Au même moment, des députés européens se rendent en Chine pour renouer un dialogue interrompu depuis plusieurs années. Cette visite est politiquement sensible : elle intervient alors que la relation UE-Chine est tendue sur le commerce, la Russie, Taïwan et les droits de l’homme. Pékin cherchera à en faire la preuve que le dialogue reste possible avec certains canaux européens, alors que la Commission durcit sa ligne. ( 3 554 signes; Mots-clés : UE ; FSR )

Mais c’est un non-papier (informel), une série de Propositions for the Trade defence of the European Union circulant entre les capitales européennes qui a suscité le plus d’attention, et de vives craintes à Pékin, à quelques jours d’une réunion interne qui se tient demain vendredi 29 mai, censée alimenter un débat formel des Vingt-Sept, le 19 juin, sur la politique chinoise de l’union. 

Le non-paper, dans une version datée de mai et soutenu par l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas, la France et la Lituanie, part du diagnostic que les instruments de défense commerciale de l’UE restent trop lents, trop étroits et trop faciles à contourner, alors que l’industrie européenne a perdu un million d’emplois manufacturiers entre 2019 et 2025.

Il propose :

  • À court terme, sans modifier le droit existant, de renforcer les moyens humains de la DG Trade, de sortir d’une logique « first come, first serve » pour prioriser les secteurs critiques, d’utiliser plus souvent les sauvegardes sectorielles en cas de disruption massive, et de contester plus systématiquement à l’OMC les pratiques manifestement déloyales.
  • À moyen terme, il préconise des ajustements ciblés du cadre juridique : durcir l’anti-contournement, abaisser de 60 % à 50 % le seuil de pièces originaires du pays visé, relever de 25 % à 40 % le seuil de valeur ajoutée locale, mieux calibrer les droits antidumping/antisubventions et intégrer la sécurité économique dans l’évaluation de l’intérêt de l’Union. Il propose aussi d’élargir plus agilement le périmètre des produits couverts, afin d’éviter que des produits similaires ou concurrents remplacent immédiatement les produits frappés par une mesure.
  • À long terme, le texte ouvre trois chantiers plus lourds : traiter les délocalisations vers pays tiers destinées à contourner les mesures européennes, permettre des droits antisubventions appliqués au niveau d’une entreprise internationalisée, et créer un outil transversal de résilience en cas de distorsion majeure de marché non couverte par les instruments actuels. En clair, le papier cherche à faire passer l’UE d’une défense commerciale réactive, produit par produit, à une défense commerciale stratégique, sectorielle et orientée sécurité économique.

Le même jour, Emmanuel Macron, lors d'un déplacement au Très grand centre de calcul (TGCC) du CEA (Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives), à Bruyères-le-Châtel, a déclaré que l'Europe devrait s'inspirer de l'arsenal de défense commerciale américain. Les Etats-Unis disposent par exemple de la section 301 du Trade Act de 1974 pour protéger leurs industriels du dumping d'entreprises d'autres pays.

Le Global Times a réagi violemment  (The EU should neither engage in nor afford a 'trade war with China), à son accoutumée, et semble à court d’arguments, face à ce durcissement général :

« Le déclin de la compétitivité industrielle européenne est un fait incontestable, mais l'Union européenne en est elle-même responsable. Une erreur d'appréciation stratégique vis-à-vis de la Russie a provoqué une crise énergétique, et les coûts énergétiques de l'UE sont deux à trois fois plus élevés qu'aux États-Unis ».

 Le 27 mai, le Financial Times indique que Bruxelles se prépare à ouvrir une enquête approfondie au titre du Foreign Subsidies Regulation (FSR) sur l’offre de JD.com pour acquérir Ceconomy, maison mère allemande de MediaMarkt et Saturn. L’enquête, si confirmée, serait le premier examen approfondi FSR visant une acquisition chinoise de cette nature.

Commentaire

Ce n’est pas faute d’avoir prévenu les autorités chinoises : l’UE se réveillerait-elle ?

Pékin reste dans une posture de déni et de contre argumentation de mauvaise foi qui devient caricaturale (cf. mon mémo sur le CF40, infra).

L’appel de l’UE à ses partenaires « like-minded »  de s’associer plus étroitement avec elle dans la défense d’un terrain de jeu économique sain et respectueux des règles ne peut que susciter plus fondamentalement, à Pékin, une crainte d’un retournement de situation plus général en sa défaveur.

Reste que le non-papier doit gagner en nombre de « signataires » pour peser. Arrivera-il  à une masse critique suffisante pour le 19 juin prochain ?

🏷️ UE FSR
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7. Visite d’Olivier Faure à Taïwan : bataille juridique autour du statut de l’île et du droit à l’autodétermination

Le 21 mai 2026, le Parti socialiste a annoncé la visite d’Olivier Faure à Taïwan du 23 au 29 mai, en présentant ce déplacement comme l’occasion d’« affirmer que Taïwan est un État de fait », de défendre « l’autonomie d’une île démocratique et prospère » et de rappeler que « le droit à l’autodétermination des peuples ne peut pas être à géométrie variable », en visant les peuples « palestinien, ukrainien comme taïwanais ». Le 26 mai, l’ambassade de Chine en France a dénoncé une « pure provocation » et une « grave atteinte aux sentiments nationaux de 1,4 milliard de Chinois », réaffirmant que « Taïwan est une partie inaliénable du territoire chinois » et que le principe d’une seule Chine constitue un « consensus international » et une « norme fondamentale des relations internationales ». (1 509 signes ; Mots-clés : Taïwan ; ONU)

Commentaire 

Le PS, par les déclarations de son premier Secrétaire, n’a pas annoncé reconnaître Taïwan comme État, une compétence qui appartient aux gouvernements, mais affirmé que Taïwan constitue un « État de fait », formule politique visant l’existence d’institutions effectives, d’un territoire gouverné séparément et d’une population démocratiquement organisée.

Le parallèle avec la Palestine donne une cohérence politique au discours d’autodétermination, mais il reste juridiquement asymétrique : le droit du peuple palestinien à l’autodétermination est reconnu dans le cadre onusien, ce qui n’est pas le cas d’un droit taïwanais à l’indépendance.

En revanche, le précédent du Kosovo serait plus utile, dans une certaine limite : l’avis consultatif de la CIJ du 22 juillet 2010 rappelle qu’une déclaration d’indépendance n’est pas illicite en soi, sans consacrer un droit général à la sécession.

Quant à la résolution 2758 de 1971, brandie par Pékin à toute occasion, elle ne mentionne pas Taïwan et ne règle que la représentation de la Chine à l’ONU. Pékin en fait le fondement d’une lecture souverainiste globale que le texte ne couvre pas.

La ligne de crête juridico-politique serait-elle de défendre le principe selon lequel l’avenir politique des Taïwanais ne peut être décidé par la menace, la contrainte ou l’emploi de la force ?

Quoiqu’il en soit, la déclaration d’Olivier Faure et sa visite à Taiwan interviennent une semaine après que Benoît Guidée, Directeur Asie et Océanie du Quai d'Orsay , selon Intelligence Online, a effectué une visite à Taïpeh entre le 13 et le 20 mai dernier. Au travers de ces initiatives, la France répond-elle à l’alignement sino-russe par un rééquilibrage vers Taipei ? (cf; mémo suivant, sur la compassion de la Chine  à géométrie variable).

🏷️ Taiwan ONU
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8. Starobilsk : la compassion sélective de Pékin

Le 22 mai, lors de la réunion d’urgence du Conseil de sécurité convoquée par la Russie après la frappe contre une école professionnelle et son internat à Starobilsk, dans la région occupée de Louhansk, le représentant permanent de la Chine, Fu Cong, a exprimé sa « profonde préoccupation pour les victimes, en particulier parmi les étudiants » et déclaré que « la Chine condamne toute attaque visant des civils innocents » (傅聪大使在安理会乌克兰问题紧急公开会上的发言).

Il a appelé les « parties » au calme, au respect du droit international humanitaire, à la protection des civils, à la désescalade et à la poursuite des négociations, sans attribuer la frappe à l’Ukraine, tandis que Moscou affirme que l’Ukraine a frappé délibérément un dortoir d’étudiants. Kiev conteste cette version et affirme avoir visé une unité de commandement de drones. Reuters indique ne pas être en mesure de vérifier indépendamment les circonstances de la frappe. ( 1 037 signes. Mots-clés : Ukraine ; Fu Cong)

Commentaire 

Après la frappe russe contre l’hôpital pédiatrique de Kiev, le 8 juillet 2024, qui avait tué deux adultes sur le site de l’hôpital et s’inscrivait dans une série de frappes ayant fait plusieurs dizaines de morts civils, dont des enfants, aucun diplomate chinois ne s’était exprimé publiquement pour les victimes.

Après Starobilsk, en revanche, Fu Cong exprime au Conseil de sécurité sa « profonde préoccupation » pour les victimes, « en particulier parmi les étudiants », et condamne « toute attaque visant des civils innocents ». Dans les deux cas, Pékin évite de nommer l’auteur. Mais l’asymétrie ne porte pas seulement sur l’attribution ; elle porte sur l’existence même de la parole publique. Absente lorsque l’attaque met Moscou en cause ; publique à l’ONU lorsque l’épisode tragique peut être utilisé contre Kiev. La neutralité chinoise en action.

Cette inclination compassionnelle fournit une matière exploitable aux relais russes. Le 23 mai, TASS titre : “China expresses concern over attack on Starobelsk college, envoy to UN”, puis met en avant la phrase de Fu Cong : « China condemns any attacks targeting innocent civilians ». L’agence russe prend ainsi le relais et franchit le pas que Fu Cong avait scrupuleusement évité.

🏷️ Ukraine Fu Cong
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▶ Influence et ingérences

9. Un vrai-faux think tank chinois et l’Europe

Le 10 mai, un institut chinois, le CF40 Institute, publie un policy brief intitulé Why Has the China–EU Trade Imbalance Widened?  pour contester les explications européennes du déficit commercial UE-Chine : surcapacités, dumping, subventions, faiblesse du renminbi et faiblesse de la demande chinoise.

Commentaire

Je passe directement au commentaire : les arguments exposés ne peuvent être laissés sans réplique, tant ils souffrent tous de partialité :

Affirmation n°1 : la hausse de la part chinoise dans les importations européennes est concentrée dans le trio de tête (les batteries, le photovoltaïque et les VE) et les produits chimiques ; elle n’est donc pas « broad-based ».

Debunk : cette observation ne prouve rien sur les causes et ne dit pas comment les avantages chinois ont été construits. De plus, ces secteurs sont précisément ceux où l’action publique chinoise a été la plus massive et où les plaintes européennes antidumping / antisubventions sont les plus nombreuses.

Affirmation 2 : Les prix unitaires ne montrent pas de baisse générale

Debunk : les indices de valeur unitaire sont des outils grossiers qui ne mesurent pas correctement les distorsions de concurrence ; ils agrègent indifféremment les prix, les gammes, la qualité, la composition des produits et la montée en gamme. De plus, ils occultent les subventions massives injectées en amont de la chaîne de production

Affirmation 3 :  la crise énergétique européenne explique la hausse des importations chinoises.

Debunk: Si la crise énergétique explique une accélération des flux post-2021, elle ne justifie en rien un déséquilibre bilatéral qui était déjà massif en 2019. C'est un facteur aggravant, non une cause originelle.

Affirmation 4 : la baisse des exportations européennes vers la Chine vient de l’import de substitution chinoise, pas de la faiblesse de la demande.

Debunk : L'argument est exact sur le plan purement comptable, mais cette substitution n’a rien de naturel ; elle est le produit direct d’une stratégie politique délibérée de protection, de nationalisation et de localisation forcée du marché intérieur chinois.

Affirmation 5 :  la demande européenne pour les produits verts chinois est réelle.

Debunk : Précisément. Une demande extérieure forte et solvable est la condition idéale pour déployer une stratégie de saturation des marchés. La demande européenne explique simplement pourquoi l'offensive de l'offre chinoise s'avère politiquement et industriellement si efficace.

Affirmation 6 : les droits de douane ne résoudront pas le problème structurel.

Debunk: certes, les droits de douane ne recréent pas spontanément une base industrielle, mais ils permettent de ralentir la destruction des capacités européennes existantes, de modifier la structure des incitations et de contraindre les entreprises chinoises à localiser leurs usines en Europe.

Etc.

Si l’on examine de plus près les publications récentes du CF40, on observe qu’elles adoptent systématiquement la même matrice cognitive :

  • Why Chinese Manufacturing Appears to Compete with All Countries ? explique la puissance manufacturière chinoise par la taille, la vitesse et l’hétérogénéité du développement chinois, plutôt que par les ambitions globales portées par une politique de puissance et de leadership technologique.
  • Real Estate Cycles and Global Imbalances réinterprète les excédents extérieurs chinois à travers le cycle immobilier, plutôt qu’à travers le mercantilisme ou la sous-consommation des ménages.
  • China’s Consumption Is Not Nearly as Low as It Appears conteste l’idée d’une consommation chinoise anormalement faible en privilégiant des comparaisons de volumes et de prix, occultant les choix de politique économique et budgétaire du régime.

Chaque texte isole un grief occidental, en valide une part statistique minimale pour asseoir sa crédibilité, puis retourne plus ou moins habilement la causalité au bénéfice de Pékin. Un exercice routinier pour cette structure d’influence, qui ne fait pas de recherche objective, mais produit un important volume de contre-récits.

Le China Finance 40 Forum (CF40) se présente pourtant comme un « think tank non gouvernemental » et non lucratif spécialisé en économie et finance.

Créé en 2008 puis doté d’un CF40 Institute en 2021 et d’une offre internationale CF40 Research en 2024, il fait partie des nouveaux think tanks internationaux que Pékin veut projeter sur la scène mondiale pour offrir une image « correcte » de la Chine, de ses politiques et approcher au plus près les décideurs étrangers.

Le China Finance 40 Forum (CF40) (中国金融四十人论坛) est un cas d'école de ce que la science politique et l'analyse stratégique qualifient d'organisation de façade, ou plus précisément ici, d'un think tank hybride à double usage. S’il s’affiche « non gouvernemental », c’est qu’il ne veut pas représenter le gouvernement.

Le forum a été fondé ou est piloté par des technocrates de très haut rang et ses membres cumulent plusieurs fonctions et activités, notamment auprès des grandes banques et autorités financières chinoises. Ils sont donc juges et parties et, pour cette raison, le CF40 ne fait pas de lobbying auprès du gouvernement ; il est composé par les décideurs du gouvernement. Une nuance que certains feignent de ne pas comprendre en les faisant travailler, à leur profit.

Le CF40 est l'outil privilégié de Pékin pour mener des dialogues dits track 1.5 ou track II avec les élites financières occidentales, notamment américaines et européennes.

En tant qu’organisation de façade, le CF40 peut mobiliser tout le gotha pékinois, notamment des fonds, de la tech, fintech et autres, lui donnant un pouvoir exorbitant face aux Occidentaux en quête de « guanxi ». Pour les institutions étrangères, dont françaises, ou les Fondations qui veulent créer des « ponts et des relations » avec la Chine, les entités comme le CF40 sont appréhendées comme un moyen d'approcher les régulateurs chinois de premier plan, alors que c’est le mouvement inverse qui se déroule sous leurs pieds.

L’un des points d’entrée du CF40 en Europe est l’Institut Bruegel, basée à Bruxelles, l'un des think tanks économiques les plus influents auprès de la Commission européenne.

Le CF40 et Bruegel co-organisent très régulièrement des dialogues de haut niveau, alternant entre Pékin, Shanghai et Bruxelles.

Ce mois-ci, une délégation de haut niveau du CF40 s'est rendue à Bruxelles pour une table ronde conjointe intitulée : "China-EU economic relations and preserving stability amid geopolitical shocks".

La délégation du CF40 était conduite par Wang Haiming, secrétaire général (qui connait tout le monde) et président du CF40 & Bund Summit, et Guo Kai, président exécutif du CF40, ancien haut cadre du département international de la Banque populaire de Chine, qui se trouve être le co-auteur du policy brief, objet de ce mémo.

Vous avez compris : le CF40, fort de son partenariat avec Bruegel, fait passer les « bons messages » à Bruxelles, auprès des bonnes personnes.

Pas de quoi nous rassurer sur les intentions de la Chine dans les discussions économiques avec l’Europe. En revanche, le CF40 nous dit beaucoup sur l’organisation de « l’influence » à la chinoise.

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10. L’ « innovation chinoise » : le récit de la supériorité technologique qui désarme l’Europe

Deux articles récents, parmi d’autres, doivent nous interroger parce qu’ils décrivent un même décrochage psychologique européen face à la Chine. À Vatry, dans la Marne, comme dans l’automobile, la dépendance aux flux, aux produits ou aux technologies chinoises est présentée comme une fatalité alors qu’elle est surtout le résultat d’une stratégie économique agressive et d’un récit de supériorité savamment entretenu. On sous-estime encore l’impact des récits sur nos représentations et sur notre volonté collective.

« L’aéroport de Vatry, victime de la taxe sur les petits colis chinois » nous apprend qu’« avec l’entrée en vigueur de la taxe sur les petits colis en France, nous avons perdu cinq de nos sept vols hebdomadaires ». « Cette taxe est une catastrophe », déplore son directeur, rappelant que l’aéroport « était bien parti pour atteindre ses objectifs de 20 000 tonnes par an en 2026 ». Le fret aérien représente 75 % de son activité ; le commerce en ligne, 80 % des marchandises. Conclusion du directeur : « Quoi qu’on en dise aujourd’hui, on ne peut pas s’en passer ».

Dans « Face à la Chine, l’industrie automobile européenne abdique » Les constructeurs occidentaux et japonais, les uns après les autres, nouent des accords avec des acteurs chinois, reconnaissant l’avance prise par ces derniers dans les batteries, les logiciels, la conduite autonome ou les équipements embarqués. Les exemples cités frappent par leur mélange de sophistication réelle et de gadgetisation : home cinéma, sièges zéro gravité, coffres-forts biométriques, projecteurs intégrés aux phares pour séances de cinéma en « glamping » (camping glamour).

« Les accords se multiplient : coopérer avec les nouvelles marques chinoises, produire leurs véhicules, les vendre en Europe, leur céder des usines. Sur les réseaux sociaux, ce récit de la supériorité des constructeurs chinois est devenu omniprésent. Matthias Schmidt, fondateur de Schmidt Automotive Research, s’en inquiète ouvertement : pourquoi son fil LinkedIn est-il désormais envahi par la propagande automobile chinoise ? Il recense les cas où les entreprises chinoises survendent leurs performances, y compris des chiffres de vente gonflés par BYD en Allemagne »

Commentaire

Ces deux articles sont utiles parce qu’ils alertent sur un phénomène réel. Mais leur limite est de rester largement au niveau du constat : ils décrivent les effets visibles de la dépendance, perte de vols à Vatry, accords automobiles avec des acteurs chinois, sentiment d’avance technologique chinoise, sans toujours remonter à sa fabrication politique, industrielle et commerciale.

Dans les deux cas, la Chine est l’acteur central d’une politique économique extérieure agressive, assumée, dont l’objectif est clair : prendre les positions dominantes dans les chaînes industrielles, technologiques, commerciales et logistiques, y compris en contournant les règles de marché. La logique est celle du winner takes all. Cette dépendance devient un piège politique : quel responsable français dénoncera demain des accords qui créent, même temporairement, des emplois dans des territoires fragilisés ?

Le problème ne tient pas seulement à la Chine. Il tient aussi aux fondements des stratégies de certaines entreprises européennes, à notre appétit de consommation sans arbitrage et à l’incapacité des pouvoirs publics à traiter le sujet à la source. Face à une bulle de demande largement fabriquée (petits colis, ultra-fast fashion, gadgets automobiles, livraison permanente…), se positionner par appât du gain ou par frénésie d’achat peut produire des effets industriels durables.

Avons-nous vraiment besoin de dix tee-shirts livrés par semaine ? D’un siège zéro gravité ? La question industrielle est politique, pas morale. Une partie de cette demande dégrade notre offre, fragilise nos producteurs, déforme nos marchés et habitue les consommateurs à des prix, des délais et des standards rendus possibles par des conditions de concurrence que l’Europe n’accepterait jamais sur son propre sol

In fine, la décision de stopper cette addiction revient aux politiques lesquels doivent agir à la source et non apposer des patchs et des rustines, en attendant que la Chine trouve de nouveaux moyens de contournement.

Analyse

L’idée selon laquelle l’innovation serait désormais chinoise est habilement exploitée par les entreprises et par l’État chinois. Elle transforme des gains industriels construits politiquement (subventions, surcapacités, crédit dirigé, accès protégé au marché intérieur, asymétries réglementaires, contrôle forcé des chaînes d’approvisionnement…) en récit de supériorité technologique naturelle.

C’est cette opération narrative qu’il faut combattre. Elle vend l’idée comme d’un produit fini que l’Europe serait dépassée, trop lente, trop réglementée, trop chère, trop ancienne. Elle cherche à miner notre confiance dans nos ingénieurs, nos industriels, nos normes, nos marchés et nos produits.

Les articles identifient bien le phénomène, mais ils participent malgré eux à la sinistrose lorsqu’ils ne proposent pas ou ne redirigent pas vers un contre-récit. Le problème européen n’est pas l’absence d’innovation mais de la mettre en valeur. L’Europe dispose des meilleurs ingénieurs, chercheurs, fabricants de solutions industrielles et de marchés capables de produire autre chose qu’une imitation tardive du modèle chinois. Leur potentiel est exposé à une concurrence faussée avant même d’avoir pu s’exprimer pleinement.

Renverser le récit est possible. L’innovation européenne répond mieux aux besoins européens, dans un cadre de liberté, de confiance, de sécurité et de choix souverain.

Rétablissons l’ordre des choses  et écrivons ensemble  « Comment l’Europe gagnera la bataille de l’innovation ».

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▶ Documentation & agenda

◇ Documentation

  • Taiwan

Will Taiwanese accept Xi Jinping’s version of “One China”?, 19 mai 2026, par Lev Nachman, Assistant Professor à la National Taiwan University et Wei-Ting Yen, Assistant Research Fellow à l’Institute of Political Science, Academia Sinica,  Brookings Institution.

L’article analyse la réception taïwanaise du slogan repris par Cheng Li-wun après sa rencontre avec Xi Jinping : « consensus de 1992, opposition à l’indépendance de Taïwan ». Les auteurs montrent qu’une partie importante de l’électorat, surtout KMT et TPP, peut soutenir cette formule sans adhérer au cadre chinois « un pays, deux systèmes ». Leur enquête d’opinion menée du 16 au 22 avril indique que 47 % des répondants déclarent ne pas comprendre clairement le sens du consensus de 1992. Le soutien à la formule de Cheng atteint 41 % en moyenne, mais l’adhésion à « un pays, deux systèmes » tombe à 18 %. Conclusion : Pékin lit le consensus de 1992 comme une étape vers l’unification mais une partie des Taïwanais y voit au contraire un instrument de stabilisation du statu quo.

  • Idéologie

Ideology Without Unity: The Rhizomatic Logic of Xi Jinping Thought, 11 mai 2026, par Jean Christopher Mittelstaedt, Professeur, Chaire des études chinoises modernes, University of Zurich, The China Quarterly, Cambridge University Press. L’article propose de ne plus lire la « pensée de Xi Jinping » comme une doctrine cohérente, close et hiérarchisée, mais comme une formation idéologique « rhizomatique ». À partir de publications officielles (recueils, extraits, manuels d’étude…) l’auteur montre que les discours de Xi sont fragmentés, recomposés et réinsérés dans des domaines différents : droit, économie, diplomatie, culture, écologie, armée. Cette fragmentation rend l’idéologie modulaire : certains éléments peuvent être activés, réorientés, affaiblis ou réassemblés sans crise doctrinale globale.  La cohérence de la pensée de Xi n’est donc pas un point de départ, mais un effet produit par les usages qu’en font les institutions du Parti. Dommage qu’il n’ait pas poussé la réflexion sur les organisations du parti et les modes de sélection des élites, qui obéissent au même principe « rhizomatique ».

  • Investissements chinois en Europe

Chinese Investment in Europe Rises to Seven-Year High: Chinese FDI in Europe 2025 Update, 20 mai 2026, par Agatha Kratz, Andreas Mischer, Gregor Williams, Armand Meyer, de Rhodium Group, avec MERICS. Les IDE chinois en Europe (UE + Royaume-Uni) ont augmenté de 67 % en 2025, à 16,8 Md€, leur plus haut niveau depuis 2018. La reprise vient à la fois des acquisitions, à 7,9 Md€, et du greenfield, à 8,9 Md€, porté par les batteries et la chaîne des véhicules électriques. La Hongrie reste la première destination, avec 3,9 Md€, mais l’Allemagne et la France remontent fortement, à 2,5 Md€ et 1,9 Md€. L’automobile reste le secteur dominant, avec 7,6 Md€, dont 93 % liés à la chaîne EV, mais les nouvelles annonces d’investissements greenfield ralentissent nettement.  La note conclut que les entreprises chinoises privilégieront encore les exportations vers l’Europe, sous l’effet de la surcapacité chinoise, du yuan faible, de la demande intérieure molle et des incertitudes réglementaires européennes.

  • G7, et sécurité économique

Présidence française du G7 : placer la sécurité économique au premier plan, mai 2026, par Joseph Dellatte et Mathieu Duchâtel, Institut Montaigne. La note propose que la présidence française du G7 transforme l’agenda de sécurité économique en coordination opérationnelle, notamment face aux surcapacités et aux dépendances créées par les politiques industrielles chinoises. Elle identifie trois leviers : intelligence économique partagée, critères non tarifaires pour les biens stratégiques, et réduction des vulnérabilités projet par projet. Le G7 est présenté comme la meilleure plateforme pour coordonner des initiatives aujourd’hui dispersées entre États-Unis, Union européenne, Japon, Canada et formats minilatéraux. Le secteur prioritaire est celui des minerais critiques, avec un accent particulier sur les segment intermédiaires : raffinage, séparation, recyclage, contrats d’achat...La note propose de faire du G7 un « système d’exploitation » de la sécurité économique, capable de structurer un réseau de partenaires de confiance.

  • Récits de puissance et puissance des récits

Brussels Needs a New Narrative on China-EU Relations, 26 mai 2026 par Nadine Godehardt et Maximilian Mayer, The Diplomat. Selon les auteurs, l’Europe peut réduire ses vulnérabilités économiques vis-à-vis de la Chine, mais elle doit inscrire ces politiques dans un récit stratégique positif, plutôt que dans une communication publique dominée par la confrontation. Les auteurs estiment que la politique chinoise de l’UE est enfermée dans une impasse stratégique : les instruments de sécurité économique progressent, mais sans récit diplomatique capable de stabiliser la relation. Ils affirment que Bruxelles sous-estime l’importance chinoise du langage symbolique, de la face, des rituels politiques et des récits positifs d’avenir.

Intéressant : il serait souhaitable de pousser l’idée plus avant et de construire une architecture de départ.

 ◇ Agenda

Conférence, webinars

28 mai, 19h30-20h30, The Quad Convenes: Priorities, Partnerships and the Indo-Pacific, CSIS, avec Luke Collin, The Asia Group, Dr. Nishank Motwani, Vice President chez Levenhall Senior Fellow à l’ASPI et Dr. Tanvi Madan, Senior Fellow en politique étrangère, Center for Asia Policy Studies, Brookings.

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