Bulletin n°24 : Pékin entre volonté de stabilité et de confrontation

Pékin renforce son propre régime de sanctions ; contrôle accru de la SASAC sur les actifs des entreprises publiques à l’étranger ; Iran-Chine-Russie-pays-du Golfe : ajustements diplomatiques ; Hongrie, Corée du Nord et Taiwan

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Bulletin n°24 : Pékin entre volonté de stabilité et de confrontation
Sergeï Lavrov et Xi Jinping, à Pékin, le 15 avril 2026

Edito

En quelques jours, Xi Jinping, Wang Yi et l’appareil diplomatique chinois ont occupé l’espace : rencontres avec les Émirats, coordination avec Sergey Lavrov, propositions en quatre points, appels à une architecture de sécurité régionale. Le message est clair, martelé : Pékin est au centre du jeu, acteur de stabilité, pivot d’un ordre international en recomposition. Cette centralité est mise en scène par le rythme des rencontres, la formalisation doctrinale et la coordination visible avec Moscou.

Mais cette posture masque mal la réalité d’une tension extrême. Le détroit d’Ormuz, artère vitale pour les flux énergétiques mondiaux, est devenu en quelques jours un point de bascule systémique : menaces de blocage, militarisation accélérée, discussions ouvertes sur le déploiement de missions navales. À ce stade, un incident, une interception de navire, une frappe ciblée, erreur de calcul, suffirait à faire dérailler l’ensemble. Derrière le discours de stabilité, Pékin semble choisir le durcissement de sa posture.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire une décision passée presque inaperçue : le décret n°835 signé le 7 avril par Li Qiang, renforçant le dispositif chinois de riposte aux sanctions étrangères. Ce texte marque un tournant. Il systématise, centralise et durcit la réponse chinoise à toute mesure jugée attentatoire à sa souveraineté. Désormais, une entreprise chinoise ne peut plus se conformer à une injonction étrangère sans autorisation préalable de Pékin. On pense aux navires sous pavillon chinois devant passer par le détroit d’Ormuz, mais aussi à ses entreprises menacées, comme CK Hutchinson au Panama et dans le monde.

La guerre en Iran et la crise du détroit d’Ormuz confortent une conviction déjà installée chez le leadership chinois : dans un environnement international de plus en plus coercitif, la Chine ne peut plus se contenter de protéger ses intérêts par l’économie seule. Elle doit désormais se donner les moyens juridiques, politiques, demain peut-être sécuritaires de les défendre activement.


➔ Dans ce Bulletin 7 Mémos

▶ Politique intérieure

1. Pékin renforce son propre régime de sanctions

Le 7 avril, le jour du véto chinois au Conseil de sécurité contre la résolution portée par Bahrein autorisant le recours à la force pour rouvrir le détroit, le Premier ministre Li Qiang a signé le décret n°835 du Conseil des affaires d'État, promulguant le Règlement contre la juridiction extraterritoriale étrangère injustifiée/inappropriée. Le texte entre en vigueur immédiatement. Il est le produit de la 82ème réunion ordinaire du gouvernement chinois, tenue dix jours plus tôt, le 27 mars, en pleine crise du détroit d'Ormuz.

Le règlement est un texte de vingt articles qui organise de bout en bout la réponse de l'État chinois aux mesures étrangères qu'il juge attentatoires à sa souveraineté. Il habilite le gouvernement à identifier officiellement ces mesures, à en interdire l'exécution sur le territoire chinois, à sanctionner quiconque s'y soumettrait sans autorisation préalable, et à frapper en retour les États ou entités qui les promeuvent sur toute la gamme disponible : visas, investissements, données, importations, amendes, voire poursuites pénales.

Le texte s'appuie sur trois lois existantes — la loi sur la sécurité nationale, la loi sur les relations extérieures, et la loi anti-sanctions étrangères — dont il constitue le bras armé opérationnel.

Plusieurs points méritent attention.

La logique du texte semble parfaitement symétrique à celle des sanctions américaines qu'il prétend combattre : mêmes catégories juridiques, même architecture institutionnelle, même spectre d'outils coercitifs.

Le texte introduit une innovation majeure par rapport aux dispositifs antérieurs : l'obligation d'autorisation préalable. Jusqu'ici, une entreprise chinoise subissant une pression étrangère pouvait signaler la situation aux autorités ; désormais, elle doit demander une autorisation avant de s'y plier, sous peine de sanctions.

Le texte centralise l'ensemble du dispositif au sein du gouvernement central, imposant à toute entité, entreprise, association professionnelle – jugée implicitement laxiste - administration locale, d'être dans la boucle de Pékin avant toute décision de compliance à une injonction étrangère.

Commentaire

L'affaire CK Hutchison éclaire ce que ce texte cherche concrètement à prévenir. Début 2025, ce conglomérat hongkongais, l'un des premiers opérateurs portuaires mondiaux, avait cédé à la pression américaine en vendant ses concessions sur les ports des deux extrémités du canal de Panama à un consortium mené par BlackRock, sans que Pékin ait été consulté ni en mesure de s'y opposer formellement.

Avec le décret du 7 avril, ce scénario deviendrait illégal : le groupe aurait été tenu de solliciter une autorisation préalable, et un refus aurait constitué une infraction opposable.

Pour comprendre ce que ce règlement apporte réellement, il faut le comparer à son prédécesseur direct : le règlement de blocage publié par le ministère du Commerce en janvier 2021. Ce texte pionnier avait posé les bons principes : interdire aux entités chinoises d'appliquer des sanctions étrangères visant leurs échanges avec des pays tiers, créer un mécanisme de reporting, ouvrir une voie civile pour les victimes. Mais il était resté lettre morte : aucune injonction formelle n'avait été émise en cinq ans d'existence, faute de procédure opérationnelle claire et, surtout, faute de volonté politique d'escalade.

Le décret de 2026 corrige ces défauts sur trois axes. Il élève le rang du texte : ce n'est plus un arrêté ministériel du MOFCOM mais un règlement gouvernemental, signé par le Premier ministre, qui s'impose à l'ensemble de l'appareil d'État. Il déplace le pilotage du ministère du Commerce vers le ministère de la Justice (qui a absorbé le bureau aux affaires juridiques du CEA lors de la réforme de 2018), sortant le dispositif de la seule logique commerciale pour l'inscrire dans une logique de gouvernance globale.

Analyse :

Washington a tellement brutalisé le débat sur l'extraterritorialité ces dernières années qu'il a lui-même fourni à Pékin la grammaire juridique et la légitimité politique pour faire monter son propre régime de portée extraterritoriale. Ce décret du 7 avril n'a pratiquement pas fait la une des grands médias occidentaux, éclipsé par le blocus d'Ormuz.

Pourtant, Pékin a publié l'un des textes les plus ambitieux de sa politique commerciale extérieure. Ce que Pékin construit, pièce par pièce depuis 2021, est une infrastructure d'extraterritorialité symétrique, mais différent de celui des États-Unis. En effet, ce texte n’est pas un instrument législatif - pas encore - mais un décret administratif, une ordonnance. Son régime de sanctions ne ressort pas du « droit extraterritorial ». Il est d’essence politique.

En le lisant, on ne peut qu’être surpris par son style, empressé, direct, comminatoire, comme rédigé dans l’urgence. Cela a probablement été le cas. Toutefois, cette montée en puissance des instruments de coercition  participe d’une stratégie de repositionnement au long cours, visant à faire passer Washington pour le révisionniste et la Chine pour le défenseur d’un nouvel ordre établi par ses soins.

🏷️ Politique juridique extérieure MOFCOM
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2. La SASAC renforce son contrôle sur les actifs des entreprises publiques à l’étranger

La Commission de supervision et d’administration des actifs publics (SASAC) a créé un Bureau des actifs publics à l’étranger ( 境外国资工作局), chargé de superviser les actifs des entreprises publiques centrales (SOE) à l’étranger et d’encadrer leur internationalisation. Cette décision intervient dans un contexte d’expansion continue des investissements chinois avec plusieurs milliers de projets dans plus de 180 pays et un volume d’actifs estimé à plusieurs milliers de milliards de yuans.

Le cadre réglementaire de ces investissements est déjà structuré. La Commission nationale pour le développement et la réforme (NDRC) exerce une fonction centrale à travers le Règlement sur la gestion des investissements à l'étranger des entreprises (2017) (企业境外投资管理办法), qui encadre l’approbation, l’orientation et le suivi global des investissements à l’étranger. Les projets sensibles ou de grande ampleur font l’objet de procédures de validation ou d’enregistrement, assorties de critères liés à la sécurité économique et aux priorités nationales, déclinés au niveau local.

Parallèlement, la SASAC dispose de son propre dispositif de supervision, via ses « Mesures de gestion et de supervision des investissements à l'étranger des entreprises centrales » (2017)(中央企业境外投资监督管理办法), qui impose aux entreprises publiques des exigences en matière de contrôle des risques, de conformité et de préservation de la valeur des actifs. Ce cadre inclut des restrictions sur les investissements hors cœur de métier et des obligations de reporting renforcé.

Commentaire

Ce nouveau bureau vise à centraliser la fonction internationale. Si la répartition des rôles entre administrations (NDRC, MOFCOM…semble inchangée dans ses principes, la SASAC renforce sa capacité à intervenir sur la gestion concrète des actifs et sur la cohérence stratégique des opérations menées par les entreprises qu’elle supervise.

La création du bureau s’insère dans une orientation plus large de structuration de l’internationalisation des entreprises chinoises, du secteur d’État, étendue au-delà des SOE aux entreprises privées via des instruments ou des montages indirects. Le signal politique de ce mouvement est souvent encapsulé par le terme de « l’internationalisation ordonnée » (有序出海). En interne, il est perçu comme un outil supplémentaire de discipline politique.

Analyse

Le gouvernement central prend acte de la dégradation de la sécurité des actifs offshore et de l’instabilité des grands projets (BRI…) soumis aux aléas géopolitiques. Bien que hors champ SOE, le coup porté par les Etats-Unis sur les projets portuaires de CK Hutchinson, non seulement au Panama, mais dans le monde, a contribué à cette prise de conscience. Les grands projets structurants dans la logistique, les mines, les ports (Hambantota..) et les infrastructures sont exposés car ils sont aujourd’hui davantage réversibles.

Reste à déterminer avec plus de précision : le poids politique que détiendra cette nouvelle entité, parmi toutes celles qui traitent déjà des projets internationaux. Concrètement, il représente un nouvel entrant dans les mécanismes déjà en place. Ses prérogatives de supervision ex ante et ex post empièteront-elles sur celles des autres administrations centrales ? Le seuil de participation de l’Etat – et du PCC – qui justifie un droit de regard spécifique sera-t-il revu à la baisse ?

🏷️ SASAC NDRC SOE
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▶ Politique extérieure

3. Iran-Chine-Russie-pays-du Golfe : ajustements diplomatiques

En l’espace de quelques jours, Wang Yi aura notamment rencontré le leader nord-coréen, Kim Jong-un, le ministre russe Sergei Lavrov dans une semaine diplomatique aussi intense que médiatisée.

Le 14 avril, Xi Jinping rencontre le prince héritier d’Abou Dhabi, Khaled, et énonçait une nouvelle position en quatre points, qui vient ponctuer l’ensemble de cette séquence.

Les 4 points de Xi Jinping. Selon le texte, il faut préserver :

Le principe de coexistence pacifique. Les pays du Golfe et du Moyen-Orient sont interdépendants, indissociables. Il convient de soutenir l’amélioration des relations entre les États de la région et de promouvoir la mise en place d’une architecture de sécurité régionale commune, globale, coopérative et durable au Moyen-Orient et dans le Golfe, afin de consolider les fondements de la coexistence pacifique.
Le principe de souveraineté des États. La souveraineté constitue le fondement de l’existence et du développement des États, en particulier des pays en développement, et ne saurait être violée. La souveraineté, la sécurité et l’intégrité territoriale des pays du Moyen-Orient et du Golfe doivent être pleinement respectées, et la sécurité des personnels, des installations et des institutions de tous les pays doit être effectivement garantie.
Le  principe de primauté (de la gouvernance)* du droit international. Il convient de préserver l’autorité (de la gouvernance) du droit international et de ne pas l’appliquer de manière sélective — en l’utilisant lorsqu’il sert ses intérêts et en l’abandonnant dans le cas contraire — ni de laisser le monde revenir à la loi de la jungle. Il faut défendre résolument le système international centré sur les Nations unies, l’ordre international fondé sur le droit international, ainsi que les principes fondamentaux des relations internationales établis par les buts et principes de la Charte des Nations unies.
Une approche intégrée du développement et de la sécurité**. La sécurité est la condition préalable au développement, et le développement en est la garantie. Toutes les parties doivent contribuer à créer un environnement favorable au développement des pays du Moyen-Orient et du Golfe et à y insuffler une dynamique positive. La Chine est disposée à partager avec ces pays les opportunités offertes par la modernisation à la chinoise, afin de renforcer les bases du développement et de la sécurité régionale.

*En chinois la formule ne renvoie pas au droit international positif, celui des traités, mais à la « gouvernance par le droit », promue dans la doctrine politique et de sécurité du PCC. Selon cette doctrine, le droit doit être gouverné par le politique.

**L’association dialectique entre la sécurité et le développement constitue l’une des bases doctrinales et discursives de la politique de sécurité intérieure et extérieure du PCC.

Commentaire

Ces rencontres organisées dans l’urgence et en miroir du calendrier des négociations américano-iraniennes viennent contrebalancer la séquence précédente marquée par le veto de la Chine, le 7 avril, à l’encontre d’un projet de résolution porté par Bahreïn. Elles cherchent manifestement à se rapprocher de certains pays du Golfe, en proie au doute sur les intentions de leur grand partenaire chinois.

La visite de Sergei Lavrov permet au tandem russo-chinois de s’afficher par les mots comme garants de la stabilité mondiale, notamment énergétique, le diplomate russe affirmant pouvoir accroître ses livraisons d’énergie à la Chine et à d’autres pays affectés par la crise moyen-orientale.

Analyse

Ce type de communiqué numéroté remplit généralement une double fonction : – structurer un discours autour de principes volontairement larges et consensuels ; – réactiver un référentiel doctrinal dans un contexte de crise.

Dans le cas présent, l’accent est mis, notamment à travers les premier et quatrième points, sur la notion d’architecture de sécurité régionale. Celle-ci peut être interprétée comme un levier discursif visant à promouvoir un cadre de sécurité alternatif, en disqualifiant le rôle des États-Unis dans la région.

L’articulation entre sécurité et développement prolonge cette logique. Elle permet à Pékin de capitaliser sur son poids économique pour légitimer une participation accrue aux discussions de sécurité, sans pour autant s’engager directement sur le plan opérationnel.

Ces prises de position restent toutefois essentiellement déclaratoires. Elles ne reflètent pas, à ce stade, d’évolution tangible des moyens réellement mobilisés par la Chine pour sécuriser ses intérêts à court terme. Elles peuvent ainsi être analysées comme des instruments de gestion des perceptions, destiné à répondre aux attentes des partenaires régionaux tout en différant toute implication sécuritaire directe.

🏷️ Iran Russie
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4. Chine-Hongrie : défaite de Viktor Orban, réactions chinoises

Interrogé sur les élections législatives hongroises du 12 avril, au cours desquelles le chef du parti Tisza, Peter Magyar, a proclamé sa victoire, tandis que le chef du Fidesz, Viktor Orbán, a reconnu sa défaite, le ministère chinois des Affaires étrangères a déclaré, lundi 13 avril, que la Chine félicitait le parti Tisza, dirigé par M. Magyar, pour sa victoire aux élections hongroises.

China highly values the development of China-Hungary relations. On the basis of mutual respect, equality, mutual benefit and win-win, China stands ready to strengthen high-level exchanges, enhance political mutual trust, expand practical cooperation, and promote people-to-people and cultural exchanges with the new Hungarian government to deliver benefits to the two peoples.

Les réactions non officielles sont moins plates

Le lendemain, le site d’informations Guancha titre : « La Chine reste-t-elle sereine ? La Hongrie ne peut pas se désengager de la Chine, sinon elle signerait son arrêt de mort. » 中国表现淡定?“匈牙利无法对华脱钩,否则无异于自掘坟墓”

Extraits

En tant que « tête de pont » essentielle des manufactures chinoises vers l’Europe, quels effets ce bouleversement soudain de la scène politique hongroise pourrait-il entraîner ?
Wang Hongyi, maître de conférences au Centre d’études de l’Europe centrale et orientale de l’Université des langues étrangères de Pékin, a déclaré à des médias hongkongais que le principal défi auquel sera confronté le gouvernement Magyar sera la relance de l’économie hongroise. Dans ce contexte, il estime qu’un « découplage » entre la Hongrie et la Chine est quasiment impossible, sans quoi cela reviendrait à « creuser sa propre tombe ».
Jian Junbo, directeur du Centre de recherche sur les relations Chine-UE de l’Université Fudan et secrétaire général adjoint de l’Association des études européennes de Shanghai, a indiqué que la victoire du parti Tisza entraînera une augmentation de l’incertitude concernant sa politique à l’égard de la Chine. Ce parti pourrait introduire davantage de mesures restrictives dans la coopération économique et commerciale avec la Chine, en renforçant les contrôles sur les plans juridique, environnemental et des droits de l’homme. Toutefois, compte tenu des contraintes réelles, le développement économique de la Hongrie demeure dépendant des investissements étrangers, en particulier des investissements chinois ; par conséquent, il est peu probable que la Hongrie évolue vers une position « hostile » à l’égard de la Chine.

Commentaire

Bien que Péter Magyar soit resté extrêmement prudent et équilibré dans ses premières déclarations - « L’histoire hongroise sera écrite par les Hongrois, pas à Moscou, pas à Pékin, pas à Washington » -, la réaction des médias chinois, et en particulier celle de Guancha.cn, éclaire davantage l’état d’esprit réel à Pékin que les formules diplomatiques attendues de félicitations.

Or, affirmer explicitement que la Hongrie ne pourrait se désengager de la Chine qu’au prix d’un coût économique prohibitif, voire en « creusant sa propre tombe », constitue un signal particulièrement révélateur. Le partenariat prétendument « mutuellement bénéfique », apparaît comme une interdépendance asymétrique structurante et non substituable. Cette mise en récit de la dépendance sert à prévenir et à conjurer tout retour en arrière, tout découplage, synonyme d’échec pour la bureaucratie d’Etat et du PCC.

Sans constituer une menace explicite, cette rhétorique s’apparente néanmoins à une forme de mise en garde implicite à l’égard du nouvel exécutif hongrois : en cas de remise en cause des engagements passés, les coûts - économiques, industriels et potentiellement réputationnels- ne seraient pas unilatéraux. Autrement dit, les bénéfices ont été partagés ; les risques le seraient également.

Analyse

L’appréhension palpable de la Chine de voir s’effriter « sa tête de pont » en Europe, patiemment construite en Hongrie, reflète les priorités et les modalités de l’expansion chinoise, par l’économie, contrastant avec les Etats-Unis et la Russie pour lesquels la perte de la Hongrie est davantage perçue sur le plan stratégique avec l’élan nouveau impulsé par l’arrivée de Péter Magyar pour le renforcement de la démocratie européenne.

🏷️ Hongrie Europe-Chine
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5. Pékin-Pyongyang : une amitié « forgée dans le sang »

Le 9 avril 2026 (heure locale), Wang Yi, membre du Bureau politique du Comité central du PCC et ministre des Affaires étrangères, s'est entretenu avec la ministre nord-coréenne des Affaires étrangères Choe Son Hui à la résidence d'État de Kumsusan, à Pyongyang.

La visite de Wang Yi en Corée du Nord fait suite à la rencontre entre Xi Jinping et Kim Jong-un, à Pékin, au mois de septembre 2025. Cette année marque le 65e anniversaire de la signature du Traité d'amitié, de coopération et d'assistance mutuelle sino-coréen*.

La partie nord-coréenne soutient pleinement le principe d'une seule Chine, s'oppose résolument aux ingérences dans les affaires intérieures chinoises, appuie fermement la position de la partie chinoise quant à la défense de sa souveraineté et de son intégrité territoriale sur les questions relevant de ses intérêts fondamentaux — Taiwan, le Tibet, le Xinjiang —, souscrit pleinement à la vision de la communauté de destin pour l'humanité proposée par le secrétaire général Xi Jinping ainsi qu'aux quatre initiatives mondiales, et salue hautement la position juste adoptée par la partie chinoise sur les questions internationales et régionales, ainsi que le rôle important qu'elle y joue.

Le 10 avril, Wang Yi s'est rendu au cimetière des martyrs de l'Armée des volontaires du peuple chinois (AVPC) à l'est de Pyongyang (photo officielle), à la mémoire des volontaires tombés sur le sol coréen entre 1950 et 1953.

Les 7 et 8 avril, deux jours avant la visite de Wang Yi en Corée du Nord, Pyongyang a réalisé plusieurs tirs de missiles balistiques vers le Japon (North Korea fires ballistic missiles as Pyongyang dismisses Seoul's diplomacy hopes | Reuters)

Commentaire

La dernière visite de Wang Yi à Pyongyang remonte à 2020, ce qui montre à la fois la rareté des rencontres à très haut niveau entre les deux diplomaties, mais aussi la profondeur de la relation entre les deux partis au pouvoir.

La visite de Wang Yi au cimetière des martyrs réactive, sous couvert de commémoration, le récit fondateur de la solidarité militaire sino-coréenne contre les États-Unis. « Protéger le foyer, défendre la patrie » (保家卫国) est la formule de légitimation domestique de l'intervention militaire chinoise. 王毅祭扫江东郡中国人民志愿军烈士陵园_中华人民共和国外交部

Plus largement, la relation se renforce autour des relations entre le PCC et le parti nord-coréen. Le consensus des plus hauts dirigeants des deux Partis et deux États : la relation inter-partis (PCC–Parti du travail) est citée avant la relation inter-étatique (两党两国最高领导人重要共识). L’Etat et la diplomatie leur servant de bras exécutant (密切外交部门协调).

Toujours difficile d’interpréter les provocations de la Corée du Nord et leur timing. Deux interprétations différentes s’opposent. Pour certains observateurs, plutôt majoritairement occidentaux, ces tirs montreraient que Pyongyang n’en fait qu’à sa tête, malgré les pressions de la Chine, reflétant l’impuissance de cette dernière à mater son frère d’armes. En Chine, dans les publications « autorisées » on veut y voir un signal indirect de coordination stratégique sino-nord-coréenne, et un message clair envoyé à Tokyo.

Analyse

L’alignement semble complet, sur le plan politique,  diplomatique et stratégique.  La pleine reconnaissance par Pyongyang des priorités chinoises (Taiwan, Etats-Unis, « Japon militariste »…) lui fournirait une assurance pour sa propre protection, en premier lieu pour la protection du régime.

Le mois dernier, Wang Yi s’était rendu à Hanoï. Les deux pays avaient déployé un format dit 3+3  inédit, voulant afficher leur intimité politique et stratégique. Bien que Pékin et Hanoï ne soient pas liés par une clause d’assistance mutuelle, les deux régimes placent la sécurité politique en priorité n°1 de leur relation.

Le PCC cherche à s’assurer de la fidélité de ses principaux voisins par une diplomatie entre partis « frères » et tester de nouveaux formats de coopération dans les domaines de la sécurité nationale.  Pour Pékin, il ne peut y avoir de mécanismes de coordination et d’entraide militaire sans consensus politique total.

*Le traité d’amitié sino-nord-coréen, signé le 11 juillet 1961 par Zhou Enlai et Kim Il-sung

🏷️ Corée du Nord Wang Yi
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6. Chine–Taïwan : une diplomatie d’ingérence assumée

Du 8 au 12 avril, la présidente parti KMT, Cheng Li-wun s’est rendue en Chine à l’invitation du PCC.

Cf. Bulletin #22 – Mémo 9 – Pékin relance son processus politique d’unification

A l’issue, le PCC a diffusé, via son agence Xinhua, un communiqué numérotés en 10 points, évoquant les aspects suivant de la rencontre et du futur de la relation :

1. Dialogue politique interpartis

→ Mise en place d’un canal de communication institutionnalisé entre le PCC et le Kuomintang.

2. Échanges de jeunesse

→ Création d’un mécanisme structuré d’échanges réguliers entre jeunes des deux rives (visites, programmes annuels).

3. Intégration des îles périphériques (Kinmen / Matsu)

→ Interconnexion des infrastructures (eau, électricité, gaz, transport) avec les zones côtières du Fujian.

4. Transports aériens et mobilité

→ Reprise complète des vols directs passagers et facilitation des déplacements (y compris nouvelles routes aériennes).

5. Accès au marché agricole et halieutique

→ Facilitation des exportations taïwanaises (produits agricoles et de la mer) vers le continent.

6. Coopération dans la pêche hauturière

→ Accès aux ports continentaux, débarquement des prises et commercialisation facilitée.

7. Agroalimentaire

→ Simplification de l’enregistrement des entreprises taïwanaises et des importations alimentaires.

8. Commerce et PME

→ Création de marchés dédiés et soutien à l’accès des PME taïwanaises au marché continental.

9. Culture et audiovisuel

→ Ouverture du marché médiatique continental aux productions taïwanaises et coopération dans les contenus.

10. Tourisme

→ Reprise des voyages individuels des résidents du continent vers Taïwan.

J’ai traduit intégralement les 10 points, consignés dans un communiqué de Xinhua ICI

Commentaire

La carte mentale d’intégration de Taiwan dans le domaine intérieur chinois transparait dans ces 10 points. Elle privilégie un cadre strict d’une relation de parti à parti et un enrôlement le plus rapide possible de la jeunesse – ce que nous appelons naïvement en Europe notamment, la people-to-people exchange ou « les échanges humains » -, pour coopter les futures élites. Doit se développer en parallèle l’intégration économique avec, une fois n’est pas coutume, des zones pilotes d’expérimentation locales sur les ilots de Jinmen et Matzu, puis les dessertes aériennes régionales.

Analyse

Cette liste de recommandations aurait dû s’inscrire dans un cadre inter-gouvernemental pour être recevable. Or, le KM représente à Taiwan un parti d’opposition qui n’a ni mandat politique ni légitimité populaire. On devine que Pékin fait un pari sur l’avenir. Le texte en 10 points se place dans l'après unification.

Il semble pourtant commettre une faute politique. Ses 10 points s’apparentent à une tentative de rééquilibrage d’une relation symétrique, d’égal à égal, d’Etat souverain à Etat souverain. On pourrait alors y voir une contradiction avec ce que pékin combat farouchement par ailleurs : dissoudre le statut d’Etat souverain à Taiwan dans le domaine souverain de la République Populaire de Chine. Mais en Chine, c’est une façon de donner un gain de pouvoir (empowerment) provisoire au KMT.

D’ailleurs, le principe politique qui guide l’unification avec Taiwan depuis Deng Xiaoping, « un pays deux systèmes », a disparu du vocabulaire. Il a été remplacé par une formulation plus consensuelle et non connotée : « Deux rives et une seule famille » (两岸一家亲), chère à Xi Jinping.

Il sera intéressant de suivre comment le KMT va exploiter politiquement cette visite en Chine dans les mois à venir, avec notamment les prochaines élections locales à l’automne et comment réagira le corps social et électoral taiwanais.

J’estime personnellement que la diplomatie des partis politique que déploie Pékin en direction des partis d’opposition, ici à Taiwan, doit être qualifiée d’ingérence dans les affaires intérieures. Que Pékin nie le caractère souverain de Taiwan ne change rien au problème. Pékin ne peut pas développer de relations avec des partis d’opposition en vue de les installer au pouvoir à la place du ou des partis de gouvernement. Cela vaut bien sûr aussi pour ce qui concerne la France et l’Europe.

🏷️ Taiwan KMT
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▶ Influence et ingérences

7.Repas public-privé et espionnage : l’arroseur arrosé

Le 4 avril, le ministère chinois de la sécurité d’Etat (MSE) publie sur ses réseaux un texte en forme d’avertissement aux lecteurs concernant certaines pratiques présumées d’espions étrangers soutirant des informations sensibles à leurs convives lors de déjeuners ou dîners.

Traduction littérale intégrale

« Vigilance ! Des espions étrangers peuvent vous inviter à des banquets sous de faux prétextes — échanges amicaux, demandes de conseils ou projets d’investissement
Source : Ministère de la Sécurité d’État Date : 4 avril 2026, 07:24
La table n’est pas  un « vide absolu », et les conversations légères ont aussi leurs « lignes rouges ». Les personnels occupant des postes sensibles doivent faire preuve d’une vigilance accrue dans chacun de leurs propos et comportements.
Les services de sécurité nationale ont constaté que certaines personnes mal intentionnées ciblent spécifiquement les repas et banquets pour tendre des pièges et obtenir des informations. Face à des activités d’espionnage de plus en plus omniprésentes, les personnels exposés doivent rester lucides à tout moment et protéger leur secret au « bout de la langue ».
Situations courantes de fuite d’informations “à table”
-Débordement des conversations hors cadre Certains personnels occupant des postes sensibles, dans des contextes de repas avec des participants variés, relâchent leur vigilance sous l’effet de flatteries, de l’alcool ou d’autres facteurs. Pour valoriser leur travail ou satisfaire leur ego, ils utilisent leur activité professionnelle comme sujet de discussion informelle et évoquent librement l’avancement de projets confidentiels, des décisions internes ou d’autres informations sensibles, entraînant des fuites de secrets d’État.
-Manipulation délibérée pour piéger la cible Des agents de renseignement étrangers peuvent organiser des banquets sous couvert de rencontres, de conseils ou d’investissements. Au fil des échanges et des toasts, ils créent une proximité, prennent des nouvelles, puis posent indirectement des questions pour obtenir des informations sur des projets sensibles, procédant par étapes pour extraire des données confidentielles.
Dispositifs techniques dissimulés dans l’environnement Des agents étrangers peuvent installer des dispositifs d’espionnage dans les lieux de réception. Sous prétexte de commodité, ils incitent les personnels concernés à apporter des supports de stockage ou des équipements sensibles, ou à utiliser le réseau mis à disposition pour traiter ou transmettre des données, permettant ainsi le vol d’informations.
Renforcer la ligne de défense du secret « bouche cousue »
La Loi de la République populaire de Chine sur la protection des secrets d’État stipule clairement qu’il est interdit d’aborder des secrets d’État dans des interactions privées ou des communications.
Les personnels concernés doivent intégrer la discipline du secret dans leur comportement, reconnaître les risques liés aux repas et respecter strictement les limites dans leurs propos.
— Filtrer strictement les invitations Ne pas participer à des banquets susceptibles d’affecter l’impartialité dans l’exercice des fonctions. Ne pas accepter d’invitations de personnes sous leur supervision ou ayant des intérêts directs. Ne pas participer à des réunions dont l’identité ou le contexte des participants sont flous.
— Réfléchir avant de parler Ne pas évoquer de manière informelle des secrets d’État, des informations professionnelles ou des éléments internes. Ne pas discuter de politiques non publiées, de données sensibles, de décisions en matière de personnel ou d’autres sujets internes.
— Signaler rapidement tout risque Face à des tentatives d’approche, de manipulation ou de recrutement, adopter une position claire et savoir dire « non ». En cas de situation suspecte, signaler immédiatement à son unité ou via les canaux officiels :
téléphone de signalement du ministère de la Sécurité d’État : 12339
plateforme en ligne : www.12339.gov.cn
compte officiel WeChat du ministère
ou directement aux services locaux de sécurité d’État"

Commentaire

Pris au pied de la lettre, cela freine les envies d’inviter ses collègues ou futurs partenaires potentiels au restaurant ! Mais cette missive ne cible pas que les étrangers. Les situations citées en exemple décrivent un habitus entre Chinois, appréciant les longs repas et mélangeant vie privée et vie professionnelle.

Par ailleurs, les communications du MSE, probablement motivées par des signaux d’alerte réels, ne sont pas très pédagogiques. Elles s’adressent sur un mode du rappel à l’ordre et à la discipline.

Ces posts sur les réseaux veulent instiller un climat de peur entre Chinois et au contact de non Chinois. Ils traduisent le niveau croissant de paranoïa chez l’élite gouvernante en place.

Pourtant, la culture de la table fait partie de la panoplie locale du bon réseauteur pragmatique. Des étrangers mal intentionnés l’auraient-ils retournée  à leur profit ?

🏷️ MSE
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▶ Documentation & agenda

◇ Documentation et études

  • Stratégie de puissance

Stratégies chinoises et équilibres de puissance en Océanie insulaire | Irsem. Avril 2026, Catherine Pina. Le rapport analyse la montée en puissance de la Chine dans les États insulaires du Pacifique (Océanie insulaire) et ses implications sur les équilibres de puissance régionaux, traditionnellement dominés par les États-Unis et leurs alliés (Australie, Nouvelle-Zélande)

  • Désinformation

De la désinformation soviétique à la guerre cognitive russe : un siècle d’art de la guerre des esprits Avril 2026 par Boris Laurent, manager conseil chez Sopra Steria Next, historien. Cette note de l’IRIS analyse les continuités entre les pratiques d’influence soviétiques (URSS) et les opérations informationnelles contemporaines de la Russie, notamment dans le champ numérique. Intéressant pour comparer aussi avec la guerre cognitive chinoise.

  • Influence et Stratégie

China's Vision for World Order, "How Beijing is reshaping the global order from within — preserving institutions while rewriting the norms that animate them". Avril 2026. Ce visuel standalone de Manoj Kewalramani nous décrit de manière pédagogique et illustrée le mode d'expansion chinois.

  • Le coin des experts

China Dialogues, du LSE Blogs. Deux billets très intéressants qui analysent de manière originale certains aspects des stratégies chinoises et de la nature du régime chinois.

The Heart and the Limbs: China’s Twin-Track Strategy in Brussels - Mars 2026, par Marie Hiliquin (Phd), chercheuse en géographie politique à l'Institut de recherche stratégique (IRSEM Europe) de Bruxelles et au laboratoire TVES (ULR 4477) de l'université de Lille. Le billet explique que Bruxelles est devenue le centre de gravité de la relation UE-Chine, en raison de la montée en puissance des outils européens de régulation et de sécurité économique.

Is China Totalitarian? Arendt and the Automation of Ideology, le 15 avril, par Kun-Feng Tu, Chercheur postdoctoral à l'Institut de philosophie de l'Université nationale Sun Yat-sen, à Taïwan, et vice-président de la Société Hannah Arendt de Taïwan. Commentaire : réflexion à poursuivre absolument et à sortir du simple cadre théorique. Notamment la question du "gène rouge" qui caractérise la progression de l'idéologie communiste chinoise.

◇ Agenda

16 et 17 Avril, European China Policy Track 1.5 Workshop, MERICS, avec Bernhard Bartsch (Directeur MERICS), ainsi que des chefs de bureaux Asie/Chine des ministères des Affaires étrangères de l'UE (France, Allemagne, Italie, etc.).

20 Avril 2026, 14h00 – 15h30 (Heure de Londres) Surviving Chaos: European options in a world of un-order. ECFR, Mark Leonard, Directeur de l'ECFR, et des représentants de la Commission européenne.

21 Avril; 10h00 – 11h30 (Format hybride / En ligne) : From Rupture to Re-ordering: Middle Powers and Europe's Choices, ECFR, Power Program (Analyse du positionnement face au duopole US-Chine).

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