Bulletin n°31 : durcissement idéologique et axe Pékin-Moscou-Pyongyang
Le général qui refusa d’obéir en juin 1989 ; Au cœur de la tibétologie d’Etat ; visite de Cheng Li-wun (KMT) aux Etats-Unis ; Pékin-Pyongyang, l’amitié socialiste et le nucléaire ; Pékin soutiendra-t-il La Havane ?
📋 Structure de ce Bulletin
- 1. [Le général qui refusa d’obéir en juin 1989]
- 2. [Pékin bâtit sa tour de Babel]
- 3. [Au cœur de la tibétologie d’Etat]
- 4. [Depuis les États-Unis, Cheng Li-wun (KMT) veut requalifier la stratégie américaine de la « première chaîne d’îles »]
- 5. [La Chine resserre son étau juridictionnel autour de Taïwan]
- 6. [Pékin-Pyongyang : l’amitié socialiste, et l’impensé du nucléaire]
- 7. [Etats-Unis-Cuba-Chine : jusqu’où Pékin soutiendra-t-il La Havane ?]
- 8. [Grèce-Chine : Pékin privatise le dialogue des civilisations]
- 9. [Journaliste ou agent de l’étranger ?]
- 10. [Tribune d’une chercheuse serbe dans le Quotidien du Peuple]
Edito
L’équipe dirigeante chinoise emmenée par Xi Jinping cherche toujours à se protéger et à protéger le Parti contre les idées libérales, qu’elles viennent de l’intérieur comme de l’extérieur. L’économie, le droit, les sciences sociales, l’histoire : tout doit désormais pouvoir être pensé avec des mots chinois, des concepts chinois, des critères chinois.
Progressivement, mais de manière continue depuis plus de 10 ans, la Chine s’emmure idéologiquement. Dans ce nouvel élan totalisant, on peine à distinguer précisément ce qui relève d’une paranoïa de régime à parti unique, qui se voit nécessairement encerclé de toute part, avec un projet plus politique et volontariste de domination globale.
Ce durcissement trouve son prolongement dans l’équilibre stratégique régional. La visite de Xi Jinping à Pyongyang confirme le renforcement d’un triangle Pékin-Moscou-Pyongyang, soudé par l’hostilité à l’ordre américain et par une même grammaire politique et idéologique. La « paix », la « stabilité » et la « prospérité » occupent l’espace diplomatique et médiatique. La Corée du Nord nucléaire devient un levier de dissuasion. Ceux qui préfèrent y voir une prétendue concurrence sino-russe font un pari risqué.
L’axe Pékin-Moscou-Pyongyang veut créer un containment inversé, celui des Etats-Unis de Donald Trump. Il reproduit des schémas directement inspirés de la guerre froide et ses « traités d’amitié ». Les sujets chauds, Taïwan et la question nucléaire en Asie de l’Est, disparaissent des comptes-rendus officiels. Ils réapparaîtront sous d’autres formes.
▶ Politique intérieure
1. Le général qui refusa d’obéir en juin 1989
Ci-joint, l’enregistrement complet du procès militaire du Général Xu Qinxian, d’une durée de 6 h 03 min 44 s, daté du 17 mars 1990, devant le tribunal militaire de la région militaire de Pékin. A partir de 45’, il exprime ses doutes, ses recommandations. Les sous-titres en anglais et en chinois sont activables. Voici un extrait lorsque Xu Qinxian se souvient de l’ordre donné d’intervenir en juin 1989 dans le district de Haidian et aux abords de la place Tian'anmen. Il s’interroge sur la nécessité des mitrailleuses lourdes et des blindés :
Xu Qinxian (43’02’’) : Un point qui m’a fortement marqué concernait le port des armes. Les munitions pour armes légères… et les « autres armes » avec une dotation de base.
J’ai demandé ce que signifiaient les « autres armes ». Le dirigeant a semblé dire qu’il s’agissait de mitrailleuses lourdes.
Il y avait aussi la question des véhicules blindés… Les chars suffisaient-ils ? J’ai vérifié le tableau ; on ne pouvait probablement pas atteindre 200 à 300.
Après avoir posé ces questions, j’ai parlé. J’ai dit que j’avais une opinion différente.
J’ai dit qu’il s’agissait d’un mouvement politique de masse et qu’il fallait principalement employer des moyens politiques. S’il fallait utiliser la force, la garnison, la police et la police armée suffisaient.
Si l’on devait absolument utiliser l’armée de campagne, je suggérais de les déplacer dans la banlieue de Pékin à titre de dissuasion. Utiliser la politique pour résoudre le problème, et la force comme appui.
J’ai dit qu’une affaire aussi importante devait être soigneusement étudiée. Quelle était la manière appropriée de la traiter ?
L’intégralité du transcript de la vidéo a été extraite, traduite en français ICI, avec des guides de lecture.
Commentaire : Xu Qinxian est l’un des rares officiers supérieurs connus de l’APL à avoir refusé l’ordre d’engager ses troupes contre les manifestants de 1989. Commandant de la 38e armée, l’une des unités les plus prestigieuses de l’APL, stationnée dans la région de Pékin (Baoding), son refus de commandant inquiéta directement Deng Xiaoping, Yang Shangkun et le haut commandement, parce qu’il risquait de signaler une fissure dans l’obéissance de l’APL. Le 18 mai 1989, Xu reçoit l’ordre de déplacer la 38e armée vers Pékin pour l’application de la loi martiale.
D’après le procès, l’ordre prévoit environ 15 000 hommes, des véhicules blindés, des armes et des munitions. Xu est relevé de son commandement le 23 mai 1989, placé sous surveillance résidentielle le 11 septembre 1989, arrêté le 9 janvier 1990, puis jugé par un tribunal militaire dans un procès filmé.
La vidéo a été rendue publique fin novembre 2025 par Wu Renhua, historien de Tiananmen et ancien participant au mouvement de 1989. Dans un entretien à Radio Free Asia, Wu dit avoir reçu l’enregistrement complet, avoir été « choqué » par son importance, puis avoir hésité à le publier en raison des risques pour les personnes liées à la fuite.
Le général Xu Qinxian est finalement condamné à cinq ans de prison, exclu du Parti communiste chinois, puis envoyé à Shijiazhuang après sa peine. Il a vécu sous forte surveillance jusqu’à sa mort, en 2021, à 85 ans.
Le Général Xu fut pris d’un doute, celui de commettre un « pêché devant l’histoire » s’il devait obéir aux ordres. Mais aussi d’abandonner son jugement, de faire taire provisoirement sa conscience sachant qu’elle reviendrait le hanter. On pourrait rétorquer que toute institution militaire ne peut que refuser ce type d’états d’âme de la part de ses officiers, sinon quel sens donner à leur engagement ?
Aujourd’hui, notre regard se tourne vers un risque d’une autre nature, l’IA, brettelle concurrente et alliée de nos décisions. Tant qu’il y aura la conscience des hommes ou des hommes à conscience, elles garderont une chance d’être entendues et suivies.
↑ Retour au sommaire2. Pékin bâtit sa tour de Babel
En l’espace de quelques jours, plusieurs tribunes et articles publiés dans de grands quotidiens officiels et semi-officiels traduisent la volonté des autorités chinoises de fabriquer un langage chinois « propriétaire » pour décrire le monde, et réécrire les théories de sciences économiques, sociales et juridiques. Comme on ne peut pas bâtir une théorie différente avec uniquement les mots de l’adversaire, il faut changer le langage, et les concepts. Néanmoins, cette « connaissance » n’est ni vérifiable ni réfutable dans le contexte chinois.C’est davantage une architecture idéologique capable de protéger le régime, d’unifier le récit intérieur et d’équiper le discours extérieur. (2 300 signes. Mots-clés : discours et langage ; idéologie)
- Pour Li Daokui*, la Chine a connu une telle croissance qu’elle est en position de faire de l’intervention systémique de l’État dans l’économie une nouvelle théorie économique.
- Pour Liu Wei**, les théories occidentales insistent sur la spécialisation internationale, les avantages comparatifs, la division mondiale du travail. Or la Chine montre autre chose : un pays peut vouloir garder un système industriel complet, massif, redondant mais pilotable, capable d’encaisser les chocs extérieurs.
- Pour Ma Huaide***, le droit administratif chinois doit produire ses propres concepts à partir d’un art de la gouvernance et propose quatre sources intellectuelles : marxisme juridique chinois, la « pratique administrative » chinoise, la tradition juridique chinoise, et quelques emprunts étrangers « utiles et transformés ».
Commentaire
Ce type de revendications, presque militantes, du pouvoir d’inventer un ensemble de théories explicatives nouvelles dans tous les domaines de l’action humaine remonte aux années 2015-2016. Ces productions doctrinaires servent avant tout à sécuriser politiquement le régime contre les influences étrangères, une critique encore vivace dans l’élite du PCC, notamment contre les équipes précédentes (Hu Jintao), accusées de laxisme face aux idées libérales.
Plus concrètement, ces chercheurs produisent des « idées nouvelles » pour aider à maintenir la cohérence doctrinale du « modèle chinois », qui doit être inattaquable, aussi bien en Chine même qu’à l’extérieur de la Chine. Dans le même temps, ils attaquent l’idée même d’universalité à l’occidental et des règles de marché comme unique creuset de l’économie moderne.
Aussi étonnant voire étrange que cela puisse paraître, « la construction d’un système autonome de savoir des sciences philosophiques et sociales chinoises » figure en toutes lettres dans le 15è plan. Et en mai dernier, Xi Jinping demande d’accélérer la manœuvre afin de « mieux répondre aux questions de la Chine, du monde, du peuple et de notre époque ».
Analyse
La matrice de cette entreprise se met en place à la fin du premier mandat de Xi Jinping, en 2016, avec l’appel à construire des sciences philosophiques et sociales « aux spécificités chinoises ». L’année suivante marque un durcissement plus général du contrôle politique et idéologique.
Depuis, il se construit un système doctrinaire totalisant d’un nouveau genre, associant impulsion politique centrale, capacité d’entraînement bureaucratique et économique, avec en arrière-plan un rejet de plus en plus fort des sources intellectuelles et morales du monde démocratique.
-- Notes :
*Li Daokui, économiste très connu en Chine, professeur à Tsinghua University, est passé par Harvard, ancien conseiller de la Banque mondiale et du FMI, il dirige depuis 2018 l’Institut chinois de la pensée et de la pratique économique (清华大学中国经济思想与实践研究院 ) de Tsinghua. La dénomination de cet Institut n’est pas le produit du hasard. En résumé, la pensée économique de Xi Jinping, la seule autorisée et élevée en dogme, s’inspire de l’expérience, et du réel. Elle doit donc se matérialiser en permanence dans les faits. Si les faits confirment la doctrine, ils prouvent sa justesse ; s’ils la contredisent, ils révèlent une mauvaise perception du réel. La théorie ne perd jamais : elle fonctionne comme un dogme à prétention empirique.
**Liu Wei, économiste « marxiste », professeur à l’Université du Peuple, ancien président de cette université. Il a aussi exercé plusieurs fonctions institutionnelles, notamment au sein du Conseil des affaires d’État et de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC).
*** Ma Huaide, juriste spécialiste du droit administratif, ancien président de l’Université chinoise de science politique et de droit (政法大学), nommé en 2025 à la tête de l’Université du Peuple.
Ces trois figures de l’establishment académique chinois sont mis à contribution par le PCC pour le développement des points de doctrine politique et économique alimentant le narratif officiel.
3. Au cœur de la tibétologie d’Etat
Le 3 juin, un colloque intitulé « Promouvoir le développement de haute qualité de la recherche chinoise en tibétologie et des think tanks nationaux de haut niveau sur les affaires tibétaines » s’est tenu à Pékin. Li Ganjie, membre du Bureau politique du PCC et chef du Département du travail du Front uni du Comité central, présidait la réunion. (3 351 signes. Mots-clés : Tibet)
Li Ganjie a rappelé que le Centre chinois de recherche en tibétologie existe depuis quarante ans et qu’il joue un rôle de coordination de la recherche chinoise sur le Tibet. Selon lui, le centre a contribué à servir le travail du Parti sur les affaires tibétaines, à construire un « système chinois autonome de savoir en tibétologie », à renforcer la diffusion académique et l’influence, ainsi qu’à améliorer l’organisation du champ de recherche.
Li a ensuite situé cette recherche dans un contexte politique plus large : selon lui, le Tibet et les préfectures/comtés tibétains du Sichuan, du Yunnan, du Gansu et du Qinghai se trouvent dans une phase clé de leur développement pour promouvoir un ordre durable et stable (长治久安). Puis il a assigné à la tibétologie plusieurs fonctions : consolider la place directrice du marxisme, accompagner l’application du "nouveau concept de développement" (新发展理念) au Tibet, moderniser le système et les capacités de gouvernance des affaires tibétaines, et renforcer l’influence discursive de la Chine sur les questions tibétaines.
Li a enfin fixé plusieurs orientations : renforcer le travail théorique, maintenir la bonne orientation politique de la recherche. en tibétologie, développer une conscience stratégique, mieux servir le travail du Parti sur le Tibet, améliorer la présentation des résultats, innover dans les échanges extérieurs et la communication internationale sur les affaires tibétaines (探索创新涉藏对外交流和宣传方式), savoir transformer les résultats des think tanks en outils opérationnels, et former davantage de talents. Des responsables du Tibet, du Sichuan, du Yunnan, du Gansu et du Qinghai, ainsi que des représentants d’institutions académiques et des chercheurs chinois en tibétologie, ont participé à la réunion.
Commentaire : Je n’ai pas mis ce texte entre guillemets mais c’est bien la traduction intégrale d’un article de Xinhua. Vous noterez que le journal ne dissimule pas la véritable fonction des prétendues « études en tibétologie ».
Le Centre chinois de recherche en tibétologie est la structure qui théorise et adapte les connaissances sur le Tibet pour un public national et étranger. Un de ses responsables avait publiquement fourni l’argumentaire juridique et discursif justifiant l’usage de Xizang dans les traductions officielles.
Depuis 2023, l’usage de Xizang progresse dans les traductions anglaises et la communication extérieure officielles chinoises, au détriment de Tibet. On se rappelle qu’en 2024 deux musées français ont été mis en cause pour des choix terminologiques distincts : le Quai Branly pour l’usage de « région autonome du Xizang », et le musée Guimet pour le remplacement de l’ancien intitulé « Tibet-Népal » par « Monde himalayen ».
En réalité, les « recherches » du Centre servent à encadrer la doctrine officielle de sinisation des religions et, en l’occurrence, à contester les autorités religieuses tibétaines en exil par un travail d’intégration des Tibétains dans le récit national chinois, et les interactions historiques entre Han, Tibétains, Mongols, Mandchous, etc.
Quand Li Ganjie évoque un « ordre durable et stable », il désigne la gestion des espaces tibétains, la question religieuse, politiques et ethniques, le développement rural, l’éducation et la langue, ainsi que la mobilité à l’intérieur des « territoires ethniques ».
La « recherche en tibétologie » désigne un champ politico-académique structuré autour du travail du Parti sur le Tibet : légitimation historique de la souveraineté chinoise, gouvernance des zones tibétaines, encadrement religieux, intégration des populations tibétaines dans le récit de la nation chinoise, développement économique du plateau et production d’un contre-discours international. Le China Tibetology Research Center - c’est son nom anglais officiel – présenté ici comme un « think tank », relève plutôt d’un organe de mise en récit de la doctrine politique du PCC.
▶ Politique extérieure
4. Depuis les États-Unis, Cheng Li-wun (KMT) veut requalifier la stratégie américaine de la « première chaîne d’îles »
Cheng Li-wun est partie, le 1er juin dernier, pour une tournée de deux semaines aux États-Unis. Son itinéraire public reste le fera passer par San Francisco et la baie de Stanford, Boston, New York, Washington, puis Los Angeles. A l’heure où nous publions ce bulletin, elle vient de commencer ses visites à Washington D.C jusqu’à vendredi 12, avec rencontres au Congrès, dans l’administration, dans les think tanks et auprès des médias. Nous ferons un bilan de son déplacement la semaine prochaine. (4 335 signes. Mots-clés : Taiwan ; KMT ; Indopacifique )
Voici les points marquants de sa première semaine passée sur le sol américain :
- Premier arrêt public important : Hoover Institution, à Stanford, le 2 juin. La Hoover confirme avoir accueilli Cheng, avec des chercheurs et étudiants, pour discuter de Taïwan, de la Chine et du rôle des États-Unis dans la promotion de la paix régionale
- Selon les sources taïwanaises, elle y a repris sa ligne : Taïwan ne doit pas être un “pion”, le KMT veut préserver la paix, renforcer les coopérations substantielles avec les États-Unis, et développer une approche incluant industrie, technologie et sécurité. Des comptes rendus taïwanais indiquent qu’elle a aussi évoqué une “AI defense strategy” et une transformation de la First Island Chain en “chaîne de paix et de prospérité
- Deuxième moment important : Boston et Harvard. Les médias taiwanais rapportent que Cheng s’est rendue à la Harvard Kennedy School et au Fairbank Center. Elle y a formulé l’idée que, si le KMT revenait au pouvoir, les États-Unis, la Chine et Taïwan pourraient construire un mécanisme de coopération pour transformer la First Island Chain en “Pacific peace and prosperity chain”, avec les États-Unis jouant un rôle de leadership.
- Elle a également rencontré la vice-gouverneur du Massachusetts, Kim Driscoll, et insisté sur la coopération économique, industrielle, commerciale et high-tech entre Taïwan et les États-Unis.
Commentaire : Après une visite en Chine et une rencontre avec Xi Jinping, les prises de position de la présidente du KMT sont scrutées par l’ensemble de l’establishment civil et militaire américain. Objectif de Mme Cheng : réinstaller le KMT comme interlocuteur américain crédible en vue de 2028 et l’ élection présidentielle à Taiwan. Si sa posture pour la paix face à un DPP entretenant l’instabilité dans le détroit était prévisible, ses premières propositions vont plus loin. Elle propose de désarmer politiquement le concept américain de « First Island Chain » dans un nouveau cadre d’interdépendance.
À la Hoover, Cheng parle d’une “East Asia peace and prosperity chain” (東亞和平繁榮之鏈). Cheng l’avait déjà exposé publiquement à Taïwan le 11 mai dernier : elle disait alors que Taïwan devait dépasser son rôle de ligne de front de type guerre froide dans la « First Island Chain », et que l’espace allant du Japon et de la Corée du Sud à Taïwan, la côte sud-est chinoise, Hong Kong et Singapour devait devenir une région pacifique et prospère. Elle ajoutait que sa rencontre avec Xi Jinping début avril l’avait renforcée dans cette conviction, et que le leadership américain serait crucial pour rendre la proposition recevable à Washington.
À première vue, cela semble contradictoire : si elle veut diluer une architecture américaine de dissuasion, pourquoi dire que les États-Unis peuvent jouer un rôle de leadership ?
Parce que cela rend la proposition audible aux États-Unis. Cheng ne peut pas arriver à Harvard ou Washington en disant qu’il faut neutraliser la « First Island Chain », au cœur de la stratégie du Pentagone pour la zone Indopacifique. En revanche, les États-Unis auraient peut-être intérêt à « conduire le changement » et ainsi s’assurer une paix durable autour de cette chaîne, est beaucoup plus recevable.
Néanmoins, à Washington, - nous le verrons quand ses think tanks s’exprimeront sur la question, à moins que l’administration Trump s’en charge elle-même aussi - on traduit immédiatement cela par un changement de statut : les Etats-Unis ne seraient plus garants militaires d’une ligne de déni face à Pékin, mais leader, ou co-leader d’un cadre de coopération où la Chine continentale devient partie prenante.
Or, dans la logique américaine, la « First Island Chain » sert à contenir, dissuader et empêcher toute projection chinoise dans le Pacifique occidental. Si l’on suit l’idée émise par Cheng Li-wun, elle devient un espace d’interdépendance économique, technologique et politique, un schéma très proche de la carte mentale des stratèges à Pékin pour qui une telle transformation affaiblirait la fonction et la position de Taïwan comme verrou stratégique (« unsinkable aircraft carrier »),
Cf. Bulletin #17– Mémo 6 – Elbridge Colby à Munich, et la première chaîne d’îlesAnalyse
La formule du 11 mai était déjà très révélatrice : Cheng parlait de sortir du rôle de « front line of war » et d’aller au-delà de la « First Island Chain ». Ce faisant elle conteste la politique du DPP et la position géopolitique assignée à Taïwan dans la stratégie américaine.
À rebours, ses déclarations donnent un relief particulier à la posture de Pete Hegseth au Shangri-La Dialogue : aucune mention de Taïwan, mais une insistance sur la sécurité de la première chaîne d’îles dans sa fonction de déni d’accès.
Washington devra évaluer si Cheng Li-wun, et le KMT si celui-ci reprend cette ligne, apporte une équation de stabilité compatible avec la dissuasion américaine, ou si cette proposition prépare l’absorption graduelle de Taïwan dans le giron chinois. Dans ce second scénario, la dissuasion américaine dans l’Indopacifique serait affaiblie, sans coup férir, avec des conséquences directes pour l’ensemble de ses positions régionales.
5. Pékin resserre son étau juridictionnel autour de Taïwan
Le 28 mai, le Japon et les Philippines annoncent leur intention d’ouvrir des négociations formelles pour délimiter leur ZEE et leur plateau continental. Taïwan confirme que cette annonce figure dans la déclaration conjointe Japon–Philippines et souligne que la démarche s’inscrit dans le cadre de l’UNCLOS (Convention des Nations unies sur le droit de la mer). Pékin réagit immédiatement en qualifiant ces négociations d’« illégales, nulles et non avenues », au motif que la zone concernée se situerait à l’est de « l’île chinoise de Taïwan » et relèverait donc, selon Pékin, des droits chinois de ZEE et de plateau continental (4 044 signes ; Mots-clés : Taïwan ; juridiction)
Chronologie (timeline)
- Le 1er juin, la China Coast Guard annonce une patrouille de « law enforcement » à l’est de Taïwan, explicitement présentée comme une réponse à l’annonce nippo-philippine. L’agence Xinhua souligne que cette patrouille est une action nécessaire contre une initiative qui porterait atteinte à « la souveraineté et aux droits maritimes chinois .»
- Puis, le 7 juin, tout s’accélère : le ministère chinois des Transports (MoT) lance une « opération spéciale de police maritime » à l’est de Taïwan, impliquant des unités de la Maritime Safety Administration (MSA).
- Le Global Times indique le même jour que l’opération est conduite par le MoT et mise en œuvre avec la Fujian MSA, la Guangdong MSA, l’East China Sea Navigation Support Center et l’East China Sea Rescue Bureau des garde-côtes chinois.
- Taïwan confirme avoir détecté ces quatre bâtiments quittant Xiamen vers le sud-ouest de Taïwan, indique qu’ils opéraient hors de ses eaux restreintes, et déploie cinq patrouilleurs pour les suivre. Taipei rejette publiquement toute prétention chinoise : « China does not enjoy any sovereign rights in waters east of Taiwan »
Commentaire : Les premiers commentaires de la presse relaient les craintes d’une « escalade » ou d’une « erreur de calcul » pouvant mener à une confrontation directe. Si les choses se tendent effectivement, les calculs chinois sont précis ; le risque est assumé. La réaction chinoise vise principalement une extension juridictionnelle de fait vers l’est de Taïwan. Elle affecte directement la First Island Chain, non comme ligne juridique, mais comme architecture de déni alliée que Pékin cherche à transformer en espace disputé, puis administré.
Cette « opération spéciale de police maritime » à l’est de Taïwan concerne la face pacifique de Taïwan, celle par laquelle les forces américaines et japonaises pourraient se rapprocher, se ravitailler, ou intervenir en cas de coup de force. De plus, elle coïncide avec la continuité maritime entre le détroit de Miyako, au nord-est de Taïwan, et le canal de Bashi, au sud, deux portes de sortie chinoises vers le Pacifique occidental. Reuters rappelait récemment que les États-Unis et les Philippines travaillent précisément à rendre le canal de Bashi difficilement franchissable pour la marine chinoise en cas de crise autour de Taïwan. Enfin, l’est de Taïwan est l’espace dans lequel Pékin doit pouvoir opérer pour rendre crédible un blocus ou une quarantaine maritime complète.
A plus court terme, Pékin crée un nouveau fait accompli sous le seuil militaire, enveloppé dans un vocabulaire administratif et para-légal, en guise de preuve de normalité. Tout cela peut paraître futile, mais pour Pékin, c’est une brique supplémentaire dans le socle de légitimation qui autoriserait une action offensive armée, même si elle apparaît comme une opération de police ou de garde-côtes.
A ce titre, comment ne pas la rapprocher des interventions des « petits hommes verts » russes en Crimée ou de « l’opération spéciale », de l’armée russe en Ukraine. Le contexte et les moyens diffèrent, mais les mêmes artifices procéduriers et discursifs sont mis en œuvre. Pour la Chine, il s’agit dans un premier temps de reconfigurer le droit international en prenant appui sur sa prétention souveraine sur Taïwan et de se rapprocher des conditions d’exécution d’une action par la force s’il le faut. Les plans devront être disposés sur la table des décideurs politiques du Bureau Politique.
Analyse
Que reste-t-il à Taïwan comme zone maritime autour d’elle que Pékin n’ait pas déjà inclus dans son domaine de souveraineté ?
À l’ouest, Pékin banalise l’effacement de la ligne médiane du détroit. Au nord et au sud, il multiplie les passages et exercices navals autour des accès stratégiques. Autour de Kinmen et Matsu, il teste la police maritime et la compétence administrative. Aux Pratas et Dongsha, il pousse la pression de ses CCG et autres moyens de surveillance. À l’est, il ouvre maintenant une nouvelle séquence et emploie une nouvelle panoplie impliquant des unités civiles de son ministère des Transports et de la sécurité maritime.
Taïwan se retrouve « encerclée » juridiquement par les prétentions administratives et juridictionnelles de Pékin avec un avantage nouveau : Pékin peut désormais clamer qu’il ne bloque pas Taïwan. Il ne fait que défendre des « droits » qu’il exerce déjà autour de l’île.
Le piège politique, pour un KMT conciliant en 2028, serait d’accepter de traiter cette présence comme un sujet de gestion bilatérale. Pékin obtiendrait alors une reconnaissance pratique : ses patrouilles ne seraient plus des intrusions, mais des faits à “gérer” entre les deux rives, consacrant ainsi son administration directe sur les accès maritimes et aériens entrant et sortant et, par là-même, sur l’économie taïwanaise.
6. Pékin-Pyongyang : l’amitié socialiste, et l’impensé du nucléaire
Les 8 et 9 juin, Xi Jinping, secrétaire général du PCC, a tenu des entretiens avec Kim Jong-un, secrétaire général du Parti du travail de Corée à Pyongyang.
Extrait du communiqué officiel chinois :
Xi Jinping a souligné que la Chine et la Corée du Nord sont toutes deux des pays socialistes dirigés par un parti communiste
Quelle que soit l’évolution de la situation internationale, la position ferme du Parti et du gouvernement chinois attachant une grande importance à l’amitié traditionnelle sino-nord-coréenne ne changera pas ; leur soutien résolu à la cause socialiste de la Corée du Nord conduite par le camarade Secrétaire général Kim Jong-un ne changera pas ; leur détermination ferme à préserver les intérêts communs des deux parties et un environnement stratégique favorable ne changera pas. ( 2 286 signes. Mots-clés : Corée du Nord ; nucléaire )
Commentaire : Derrière, la mise en scène de deux partis communistes frères, voisins et amis, la question nucléaire planait au-dessus de la rencontre. Or, elle n’a pas été évoquée publiquement dans les communiqués chinois et nord-coréen relatifs à la rencontre Xi–Kim et a été volontairement tenue hors du récit officiel de la visite.
À quelques jours d’intervalle, deux omissions ont donc marqué les esprits : Taïwan n’a pas été mentionné dans le discours de Pete Hegseth au Shangri-La Dialogue ; la dénucléarisation n’a pas été mentionnée dans les récits officiels chinois et nord-coréen de la rencontre Xi-Kim. Deux sujets pourtant au centre de la sécurité en Asie. C’est que, probablement, la « question Trump » plane dans tous les esprits.
Le Center for Strategic and International Studies (CSIS) de Washington publiait un brief, le 5 juin, au sujet du communiqué publié à l’issue du sommet Trump-Xi en mai dernier :
« Le fait que la Maison Blanche ait inclus dans son communiqué une formulation affirmant que les présidents Trump et Xi avaient convenu d'œuvrer en faveur de la dénucléarisation de la Corée du Nord n'a bien sûr pas dû être du goût de Pyongyang, mais Xi a sans doute expliqué à Kim que cette formulation était diplomatiquement nécessaire pour apaiser les États-Unis ».
Il est plus probable que D. Trump ait en effet évoqué la question à la partie chinoise, mais qu’elle soit restée sans réponse.
Analyse
La possession et le développement de l’arme nucléaire ont montré, dans le cas iranien, qu’ils pouvaient être des composantes essentielles de la continuité du régime. Avec la Chine et la Russie qui désormais reconnaissent tacitement le statut d’Etat doté de la Corée du Nord, la dénucléarisation de la péninsule n’a plus beaucoup de chance de figurer parmi les dossiers qui avancent.
D’autant que la « stabilité », la « paix et la « prospérité » tendent à remplacer l’objectif de dénucléarisation aussi à Séoul. A la mi-mai, le ministre de l’Unification, Chung Dong-young, a présenté à la commission des Affaires étrangères et de l’Unification de l’Assemblée nationale les grandes lignes d’un nouveau schéma directeur de la relation intercoréenne pour les années 2026 à 2030. Commentant le schéma directeur précédent, le gouvernement a estimé que la « bold initiative » proposée par l’administration Yoon en août 2022 comme feuille de route pour la dénucléarisation n’avait permis aucun progrès vers cet objectif et n’avait fait que déstabiliser la situation sécuritaire dans la péninsule.
La diplomatie des chefs d’Etat chère à Xi Jinping et ses partenaires revêt plus que jamais un caractère régional. C’est sous cette clé de lecture que l’on peut replacer la visite de Xi Jinping à Pyongyang dans ses véritables enjeux.
7. Etats-Unis-Cuba-Chine : jusqu’où Pékin soutiendra-t-il la Havane ?
L'administration Trump a durci le ton. Le 1er mai dernier, l'Executive Order 14404 marque un tournant. Alors que l'embargo historique américain interdisait principalement aux entreprises américaines de commercer avec Cuba, les nouvelles mesures ciblent directement les entreprises étrangères via des sanctions dites "secondaires". Voici les détails textuels du décret, la réponse officielle de Pékin et les liens connus avec l’économie cubaine, et les points de contact possibles avec l’écosystème GAESA, cible prioritaire du décret. ( 5 948 signes ; Mots-clés : Cuba : Huawei ; ZTE)
Contexte
- L’Executive Order (EO) 14404 ("Imposing Sanctions on Those Responsible for Repression in Cuba and for Threats to United States National Security and Foreign Policy”) a été signé le 1er mai le président D. Trump. Le 7 mai, le secrétaire d'État Marco Rubio a utilisé les prérogatives de l'EO pour désigner formellement le Grupo de Administración Empresarial S.A. (GAESA), conglomérat contrôlé par les Forces armées révolutionnaires cubaines (MINFAR), l'inscrivant sur la liste SDN (Specially Designated Nationals) de l'OFAC (Office of Foreign Asset Control).
- L'EO innove en ciblant explicitement les institutions financières étrangères et les entreprises non-américaines. Toute entité étrangère menant ou facilitant des "transactions significatives" avec la GAESA ou des filiales détenues à plus de 50 % s'expose à un blocage de ses propres avoirs sous juridiction américaine (blocking sanctions) et à la perte d'accès au système de compensation en dollars.
- Les autorités américaines ont accordé un délai courant jusqu'au 5 juin 2026 (« wind down ») pour permettre la cessation de certaines transactions avec la GAESA. Passée cette date, le régime complet de sanctions secondaires s'applique.
Réaction initiale de Pékin à la signature de l’EO, début mai
La position officielle du ministère chinois des Affaires étrangères a été formalisée ainsi :
Les États-Unis ont intensifié leurs sanctions unilatérales illégales à l'encontre de Cuba, ce qui constitue une grave atteinte aux droits du peuple cubain à la survie et au développement, ainsi qu'une violation flagrante des principes fondamentaux des relations internationales. La Chine soutient fermement Cuba dans la défense de sa souveraineté et de sa sécurité nationales, s'oppose catégoriquement à toute ingérence dans les affaires intérieures de Cuba et exhorte les États-Unis à mettre immédiatement fin au blocus et aux sanctions imposés à Cuba, ainsi qu'à toute forme de coercition ou de pression.
Le même jour, le 6 mai, l'ambassade de Chine à La Havane, par la voix de son ambassadeur, Hua Xin, exprime également sa réprobation :
Faisant fi de l'opposition généralisée de la communauté internationale, les États-Unis persistent à intensifier leurs sanctions unilatérales… La Chine continuera à défendre Cuba avec fermeté et à lui apporter toute l'aide et le soutien dont elle a besoin. Nous sommes convaincus que, sous la direction du Parti communiste cubain, le peuple cubain saura faire front commun pour surmonter les difficultés actuelles.
Commentaire : La réaction du ministère à Pékin évoque un « blocus » américain et l’ambassadeur ajoute une formule plus engageante, en promettant à Cuba « toute l’aide et le soutien » nécessaires : « La Chine continuera à défendre Cuba avec fermeté et à lui apporter toute l'aide et le soutien dont elle a besoin ».
Réaction du ministère chinois des AE, le 5 juin, le jour de l’entrée en vigueur de l’EO et à la suite d’un communiqué du Trésor américain, publié la veille, le 4 juin :
« Question : Le 4, le département du Trésor américain a publié un communiqué annonçant l’ajout à la liste des sanctions du président cubain Díaz-Canel et d’autres personnes, ainsi que des entités et individus qui leur sont liés, notamment le couple Díaz-Canel et son beau-fils, ainsi que le fils et le petit-fils du leader de la révolution cubaine Raúl Castro. Le président cubain Díaz-Canel a réagi en déclarant que cette mesure américaine visait à renforcer le blocus contre Cuba et que son pays résisterait fermement à l’agression impérialiste. Le ministère cubain des Affaires étrangères a qualifié cette nouvelle série de sanctions américaines d’« agression économique » et a déclaré qu’elles serviraient de prétexte à des actions encore plus dangereuses, y compris une agression militaire contre Cuba. Quel est le commentaire de la Chine à ce sujet ?
Réponse : Les États-Unis redoublent d’efforts pour renforcer le blocus et les sanctions contre Cuba, en inscrivant ouvertement des dirigeants cubains sur la liste des personnes sanctionnées, ce qui révèle une fois de plus leur attitude hégémonique, tyrannique et intimidante consistant à abuser de leur force pour opprimer les plus faibles. La Chine s’y oppose fermement. La stabilité de Cuba est l’aspiration commune de la communauté internationale ; semer le chaos à Cuba finira par se retourner contre les États-Unis eux-mêmes. La Chine exhorte les États-Unis à mettre immédiatement fin au blocus contre Cuba et à toute forme de coercition ou de pression, et à cesser de porter atteinte aux droits du peuple cubain à la survie et au développement. La Chine continuera, comme toujours, à soutenir fermement Cuba dans la défense de sa souveraineté et de sa sécurité nationales, et s’oppose à toute ingérence extérieure »
Quel risque pour les entreprises chinoises en lien avec la GAESA… et les autres ?
Pour Pékin et ses banques, le cœur du risque est financier : dollar, correspondants bancaires, assurance, compensation. Il devra repasser toute transaction qui toucherait une entité de l’écosystème militaro-économique cubain. L’énergie solaire et le réseau électrique sont devenus le nouveau centre de gravité des affaires économiques et industrielles sino-cubaines. Pékin soutient des dizaines de parcs solaires alors que Cuba subit une crise électrique majeure. L’EO 14404 visant explicitement l’énergie, ce secteur devient l’un des plus exposés, même sans preuve d’un lien direct avec GAESA.
Pour ce qui concerne Huawei, ZTE et d’autres fournisseurs bien implantés et exposés dans l’infrastructure numérique cubaine, le lien direct avec GAESA doit être prouvé au cas par cas, mais le risque stratégique se niche dans l’imbrication entre les télécoms, la sécurité, le renseignement et la surveillance des populations.
Le tourisme est la vache à lait historique de la GAESA via sa filiale Gaviota, qui gère le plus grand parc hôtelier de luxe de l'île. Pour les acteurs chinois présents ou fournisseurs de cet écosystème, dans la construction, les paiements et plateformes de réservation, les services numériques, le transport touristique et chaînes logistiques liées à Gaviota et Almest, c’est un sujet majeur relevant de la « gestion de crise ».
Mais, en termes de chiffre d’affaires global, le marché cubain reste modeste pour les entreprises chinoises; l’enjeu principal est l’accès au dollar, aux correspondants bancaires, à l’assurance maritime, aux paiements internationaux et à la capacité de continuer des projets d’infrastructure dans des secteurs désormais sanctionnables.
Pékin condamne publiquement les sanctions américaines comme illégales et coercitives, mais les entreprises et banques chinoises devront arbitrer entre solidarité politique avec La Havane et exposition opérationnelle à l’OFAC. Le choix sera vite fait : Cuba ne pèse qu’environ 0,021 % du commerce extérieur chinois de marchandises en 2025, équivalent dans les Caraïbes au commerce bilatéral (en valeur) avec la Jamaïque. Le niveau de « soutien » de Pékin à la Havane devrait refléter cette réalité.
▶ Influence et ingérences
8. Grèce-Chine : Pékin privatise le dialogue des civilisations
Au travers d’un forum sino-grec sur l’IA, les médias et le patrimoine, Pékin teste une opération de grammaire politique. En associant le People’s Daily, COSCO, Unitree et des médias privés grecs, le PCC cherche à imposer ses propres catégories, « dialogue des civilisations », « modernisation chinoise », comme concepts acceptables dans l’espace public européen.
Ci-dessous, un traduction intégrale d’un article du Quotidien du peuple : « Un dialogue de haut niveau entre médias et industriels chinois et grecs se tient à Athènes »,
Le Quotidien du Peuple, 5 juin 2026, page 6
Athènes, 4 juin. Le 4 juin, un dialogue de haut niveau entre médias et industriels chinois et grecs s’est tenu à Athènes, capitale de la Grèce. Yu Shaoliang, président du Quotidien du Peuple, Fang Qiu, ambassadeur de Chine en Grèce, Melissanidis, fondateur du groupe grec Aegean, Philippagis, président du conseil d’administration du groupe médiatique grec Independent Front Media, ainsi que Han Chao, président de COSCO Shipping Ports Piraeus, ont notamment participé à l’événement.
Organisé autour du thème « Donner aux médias intelligents les moyens d’agir, faire naviguer les civilisations au loin », le dialogue a porté sur la manière dont les technologies de pointe peuvent, dans un contexte de mutations technologiques rapides, renforcer les civilisations anciennes et permettre aux voix médiatiques chinoises et grecques d’avancer avec stabilité dans le dialogue mondial.
Des représentants des médias, des entreprises et des universités des deux pays ont mené de nombreux échanges autour de sujets tels que la transformation numérique des médias, l’intelligence artificielle et l’intégration entre IA et développement industriel.
Les différentes parties ont estimé que l’organisation de ce dialogue, à l’occasion du 20e anniversaire de l’établissement du partenariat stratégique global entre la Chine et la Grèce, revêtait une importance particulière. L’événement offre une plateforme destinée à renforcer les échanges et la coopération entre les médias et les industries des deux pays. Il contribuera à porter la coopération sino-grecque dans différents domaines à un niveau plus élevé et apportera une contribution au développement continu et stable des relations entre la Chine et la Grèce.
Lors du dialogue, le Quotidien du Peuple a également signé des protocoles d’accord de coopération bilatérale avec des médias grecs de premier plan.
Précisions
- Le Quotidien du Peuple est un organe directement placé sous le Comité central du PCC.
- China COSCO Shipping Corporation, via sa filiale COSCO SHIPPING Hong Kong, détient aujourd’hui 67 % de Piraeus Port Authority : 51 % acquis en 2016, puis 16 % supplémentaires en 2021. Han Chao intervient ici comme président de Piraeus Port Authority S.A. / OLP, société grecque gestionnaire du port du Pirée.
- Ioannis Filippakis, est Président du groupe Independent Front Media et éditeur de Dimokratia selon le compte rendu chinois. Dimokratia est un quotidien politique grec conservateur.
Commentaire
Depuis 2025, Pékin veut présenter le port du Pirée comme une success story européenne des « Nouvelles routes de la soie ».Le 7 mai dernier, un « forum sino-grec sur les civilisations » s’était déjà tenu à Athènes, coorganisé par Xinhua, l’ambassade de Chine et l’Alliance asiatique pour la protection du patrimoine culturel. Il associait déjà médias, institutions culturelles, think tanks et entreprises autour du partenariat stratégique global bilatéral (2006). Le dialogue du 4 juin reprend le même socle, avec le Quotidien du Peuple à la manœuvre et un accent plus net sur les médias, l’IA, la robotique et l’industrialisation. Yu Shaoliang, patron du Quotidien du Peuple , affirme que la « modernisation à la chinoise », grâce notamment à l’IA, constitue le « nouveau paradigme » de la gouvernance mondiale.
Analyse : zones grises & d’alerte
Plusieurs points :
- Asymétrie et confusion des genres
Des « contenus à portée mondiale » signifie, en clair : des contenus exportables, multilingues, esthétiquement modernes, culturellement consensuels, politiquement alignés. L’asymétrie de la relation donne à Pékin la maîtrise du cadre, du vocabulaire et de la finalité stratégique. Elle laisse aux acteurs grecs des opportunités concrètes de court terme dans le shipping, la robotique, une certaine visibilité médiatique, la valorisation de son patrimoine et des coopérations de recherche.
Confusion des genres : le véritable attendu chinois est de créer une jurisprudence de coopération médiatique acceptable avec des médias occidentaux privés. Le QDP, émanation du PCC, signe avec des groupes grecs ; l’événement est présenté comme technique, culturel et professionnel. Aucune dimension politique dure n’est affichée.
Pouvons-nous imaginer se nouer un tel accord de partenariat en France entre Valeurs actuelles ou le Figaro avec le journal phare du PCC ? Quelle serait notre réaction ?
- Point aveugle
L’Union européenne ne semble pas avoir réagi publiquement au dialogue sino-grec d’Athènes. Cette absence de réaction correspond probablement à zone grise exploitée par Pékin : l’opération se déroule dans un État membre et mobilise un organe central du PCC, mais concerne des médias privés européens, sans relever formellement d’un accord d’État à État.
Bruxelles dispose d’outils contre la fraude, les investissements sensibles, les manipulations informationnelles, les plateformes et les atteintes au pluralisme médiatique. Elle semble moins outillée face aux coopérations « culturelles » et « technologiques » qui installent en amont un cadre narratif et infrastructurel favorable à Pékin sur le long terme.
Depuis août 2025, l’UE s'est bien doté d’un European Media Freedom Act qui se présente comme un instrument destiné à protéger le pluralisme et l’indépendance des médias dans le marché intérieur. Mais elle n’interdit pas à un média privé grec de signer un MoU avec un organe de propagande chinois. A moins que la classification des médias étrangers ne prenne pas en considération la spécificité de ce type d’organisme d’Etat.
- La Belt & Road comme sauf-conduit
Pékin veut normaliser une « coopération » entre son organe central d’influence et des groupes de presse démocratiques. La Belt & Road (BRI) apparaît ici pour ce qu’elle est fondamentalement : un véhicule hybride de l’expansion chinoise, capable d’agréger la gestion portuaire et logistique, avec une brique d’IA, le patrimoine civilisationnel, la jeunesse, et médias et la recherche dans une même offre packagée de légitimation.
- Attaque culturelle et cognitive
Pékin associe un organe central du PCC, son ambassade, COSCO, Unitree, des médias grecs privés, des acteurs portuaires, des institutions universitaires et des symboles civilisationnels pour produire un récit intégrateur. Selon celui-ci, Chine et Grèce sont deux civilisations-sources. L’exemple est donné lors du forum de « rencontres » virtuelles : Socrate rencontre Confucius, le Parthénon rencontre l’armée de terre cuite, les grottes de Dunhuang rencontrent la sculpture grecque. Où cela veut-il en venir ? D’abord, le « dialogue des civilisations » prôné par Pékin devient une alternative au langage occidental des valeurs, des droits, de la démocratie et de la sécurité.
Ensuite, comparer les civilisations, identifier leurs prétendues convergences, permet de les inscrire dans un cadre de compréhension commun dont Pékin définit les termes. Socrate et Confucius servent à fabriquer une continuité symbolique entre sagesse antique, gouvernance contemporaine et modernisation chinoise.
Cette opération prolonge la doctrine politique du PCC dite des « deux intégrations » ( 两个结合) par laquelle le PCC affirme combiner le marxisme avec les réalités chinoises et avec la culture traditionnelle chinoise.
Cette doctrine officielle présente cette combinaison comme une « réaction chimique » et comme la création d’un « nouveau corps culturel vivant » global : le marxisme devient chinois, la tradition chinoise devient moderne, et l’ensemble fournit la morphologie de la modernisation chinoise. Le dialogue sino-grec transpose ce mécanisme vers l’extérieur : après avoir intégré la tradition chinoise dans le récit doctrinal du Parti, Pékin cherche désormais à intégrer d’autres civilisations anciennes dans un récit mondial compatible avec sa propre grammaire politique.
Le projet est donc plus ambitieux qu’une opération d’influence classique. Il ne vise pas seulement à « améliorer l’image de la Chine », une vision très réductrice de son action. Il cherche à subsumer des héritages culturels étrangers dans son ordre hiérarchique propre.
La Grèce apparait facialement comme un partenaire égal dans une discussion ouverte sur les formes politiques héritées de l’Antiquité. Mais elle devient surtout un miroir civilisationnel permettant à Pékin de relativiser l’universalité occidentale, de contourner la centralité démocratique du legs grec et de faire émerger une lecture alternative du monde : pluralité des civilisations, équivalence des modèles, primauté de l’harmonie, et rejet des valeurs universelles comme langage de domination.
Ce discours peut être aussi puissant que celui de la mondialisation heureuse, de la fin de l’histoire - « the world is flat » - auquel une majorité d’entre nous avons cru si intensément et que nous rejetons aujourd’hui, vingt ans après, avec une même énergie.
Cette séquence d’un Pirée robotisé aux couleurs d’une prétendue modernité universelle chinoise peut également se lire comme une nouvelle tentative de réintroduire, sous une forme plus acceptable, une logique de type « sous le ciel » (天下), du chercheur chinois Zhao Tingyang, de la très officielle Académie des Sciences Sociales (CASS) chinoise.
Là où l’introduction frontale de cette notion dans les années 2005-2015 pouvait apparaître trop directement sino-centrée – elle a échoué pour cette raison - le registre actuel du dialogue civilisationnel fonctionne mieux, par « enveloppement » (ce que les texte officiels désignent sous le terme « d’inclusivité » (包容), attention aux contre-sens !).
Il suggère que les civilisations doivent entrer en conversation – les textes parlent « d’alignement » (对接) - dans un cadre où la Chine fournit la méthode, la technologie, les plateformes et le vocabulaire. Le projet de subsomption se présente ainsi comme une offre inclusive : chacun garde ses symboles, mais Pékin organise leur traduction, leur circulation et leur signification globale dans un architecture normative invisibilisée.
Cette zone de « conversation » représente, chez l’élite du PCC, une zone de confrontation où s'exercent les rapports de force. Quand nous aurons compris cela (cela vaut pour les normes et standards, les « coopérations », les « partenariats gagnant-gagnant », et l’ensemble des « échanges humains »), nous aurons compris l’essentiel.
9. Tribune d’une chercheuse serbe dans le Quotidien du Peuple
Le 3 juin, le Quotidien du Peuple publie dans sa rubrique « forum international » une tribune signée Ivona Lađevac, qui érige en « solution chinoise éminemment constructive » les quatre propositions formulées par Xi Jinping le 14 avril dernier sur le Moyen-Orient.
Court extrait :
Les quatre propositions (四点主张) avancées par la partie chinoise mettent en évidence l'importance, pour la stabilité durable (长治久安) de la région, d'une solution équilibrée et inclusive, prospective et pragmatique ; elles joueront un rôle constructif important dans la préservation et la promotion de la paix et de la stabilité au Moyen-Orient.
Commentaire
Les 4 points qu’évoque l’auteure correspondent aux 4 « principes » formulés par Xi Jinping, le 14 avril, au Grand Palais du Peuple à Pékin, en recevant le prince héritier d'Abou Dabi Cheikh Khaled ben Mohammed ben Zayed Al Nahyane : coexistence pacifique, souveraineté nationale, « gouvernance internationale par la loi » (et non le « droit international », comme la traduction officielle chinoise le propose, mais aussi les traducteurs en ligne !) et « coordination/articulation entre le développement et la sécurité ».
L’auteure, Ivona Ladevac, seniot research fellow à l’Institute of International Politics and Economics (IIPE) de Belgrade, traduit et exploite tel quel une dizaine de formules narratives officielles chinoises, et plus largement une vingtaine de formulations très proches.
Ci-joint, ICI, un traduction intégrale, annotée, qui fait ressortir les empreints au corpus narratif officiel chinois. Comment un Européen peut-il reprendre à son compte cette rhétorique et un tel langage débilitant ? On ne trouve aucune « trace d’Europe », tout a été effacé. Je vous préviens, c’est assez incommodant.
Outre ses fonctions de chercheuse à l’IIPE, I. Ladevac est au Board du CISTRAT (International Center for Science and Technology Research and Training), centre de coopération internationale hebergé à la CASTED (Institut chinois de recherche sur la stratégie de développement des sciences et technologies), directement rattaché au ministère des Sciences et Technologies (MOST). Cet institut parlera aux spécialistes de S&T, et aux ingénieurs en R&D d’entreprise. Dans la nomenclature chinoise des « amis de la Chine », Mme Ladevac doit appartenir au cercle très fermé des initiés.
A noter qu’elle a déjà publié de nombreuses études sur les relations sino-serbes qui mettent à équidistance la Chine et l’UE dans un programme intitulé COMPASS cautionné par les autorités de Belgrade.
Analyse
Comme évoqué dans un mémo précédent concernant la relation Serbo-chinoise :
« appartenir à deux communautés différentes, l’UE et cette « communauté de destin », même si elle est virtuelle, semble incompatible ».Cf. Bulletin #29– Mémo 5 – Serbie, État candidat à l’UE et partenaire de « destin » de la Chine ?
Comment, en effet, concilier candidature à l’UE et écrire :
"Serbia and China have a we l-developed and multifaceted cooperation that may be attributed to their shared values"
L’évolution de la politique chinoise de Belgrade a orienté les travaux de cet institut vers une reconnaissance des fondements idéologiques et politiques chinois. On observe ainsi comment un alignement politique peut instrumentaliser le domaine, en théorie, séparé, de la recherche en sciences sociales. Il en va de même en matière journalistique (cf. mémos précédent et suivant) où comment les cadres de pensée et d’action officiels chinois peuvent progressivement gagner du terrain en Europe.
10. Journaliste ou agent de l’étranger ?
Le 3 juin, un journaliste de Xinhua interroge un porte-parole de la diplomatie chinoise au sujet de la liberté d’expression et de la liberté de la presse.
Journaliste de Xinhua : Le porte-parole du département d’État américain a déclaré que l’administration actuelle était fermement attachée à la liberté d’expression et qu’elle n’acceptait pas le manque persistant de réciprocité par la Chine aux médias américains ; selon lui, la Chine impose depuis longtemps diverses restrictions aux journalistes étrangers présents en Chine, y compris aux journalistes américains. Quel est le commentaire de la partie chinoise ?
Porte-parole : Mes collègues ont déjà exposé la position de la Chine sur cette question. Les États-Unis parlent de traitement réciproque : c’est précisément la préoccupation de la Chine. Sur la question des médias entre la Chine et les États-Unis, ce sont les États-Unis qui sont à l’origine du problème. Depuis que les deux parties sont parvenues à trois consensus, la Chine les a pleinement mis en œuvre et a fourni aux journalistes américains des facilités dans tous les domaines, notamment en matière de visas, pour venir en Chine mener des interviews et des reportages.
À l’inverse, les droits des journalistes chinois en poste aux États-Unis dans leur travail de reportage sont gravement restreints. Presque aucun journaliste chinois n’obtient d’accès aux briefings de presse en présentiel à la Maison-Blanche ; les visas et permis de séjour font fréquemment l’objet de retards injustifiés ; plusieurs journalistes ont été contraints de rentrer en Chine. Les demandes de journalistes chinois souhaitant se rendre aux États-Unis pour des reportages de courte durée sont également très rarement approuvées. Est-ce cela, le traitement réciproque ?
Les États-Unis parlent de liberté d’expression, mais les médias chinois présents aux États-Unis se voient apposer des étiquettes politiques telles que d’ « agent étranger » ou de « mission étrangère ». Est-ce cela, la liberté d’expression selon les États-Unis ?
Les États-Unis devraient prendre des mesures concrètes pour appliquer les consensus conclus entre les deux parties et garantir les droits et intérêts légitimes des journalistes chinois aux États-Unis dans leur travail et leur vie quotidienne.
Commentaire
Un échange baroque sur la liberté d’expression et la liberté de la presse quand on sait que ni l’une ni l’autre ne sont garanties ni même n’existent depuis la fondation de la République Populaire de Chine. Un « échange », qui plus est, mis en scène entre un organe de propagande comme Xinhua et un porte-parole de la diplomatie publique chinoise, lui-même alimenté par de mêmes éléments de langage.
Néanmoins, le ministère chinois des Affaires étrangères demeure assez loquace en conférence de presse sur ces deux sujets à l’encontre des Etats-Unis, et tout particulièrement à destination de l’administration Trump, laquelle offre il est vrai une belle prise au vent de la critique.
La question faussement outrée sur l’ « agent étranger » ou la « mission étrangère » : « Est-ce cela, la liberté d’expression selon les États-Unis ? » est assez délicieuse.
Petit rappel au porte-parole : le journaliste moderne est un professionnel, indépendant, vérifiant l’information et potentiellement critique du pouvoir. Le journaliste comme profession indépendante est une construction occidentale libérale.
Le journalisme d’Etat, c’est autre chose. Les journalistes chinois sont adhérant à l’Association des journalistes de Chine, une « organisation populaire nationale du secteur de la presse placée sous la direction du Parti communiste chinois », selon sa propre définition.
Sa fonction est à la fois corporative, disciplinaire, politique et diplomatique. Les journalistes de Xinhua, CGTN etc. sont envoyés à l’étranger par le PCC (Xinhua appartient au Comité Central du PCC). Il ne sont pas indépendants. Ce sont des correspondants ou des délégués représentant leurs autorités politiques de tutelle, ce qui est une définition d’un agent. Que le terme soit connoté ou ne soit pas beau à entendre (不好听, 是吗 ?), certes, mais c’est la réalité.
Dans une démocratie un correspondant d’organe de presse d’un parti politique unique au pouvoir devrait recevoir un statut spécifique d’agent représentant son pays. Il devrait aussi respecter les lois et coutumes du pays dans lequel il est invité à séjourner.
▶ Documentation & agenda
◇ Documentation
- Industrie pharmaceutique
The Pharma Choke Point: How to Reduce U.S. Dependence on Chinese Pharmaceutical and Biotechnology Supply Chains, le 4 juin, par Thomas J. Bollyky, Rush Doshi, Prashant Yadav et Elena Every. Bollyky, affiliés au Council on Foreign Relations et Olivia Kosloff est senior fellow à l’American Economic Liberties Project. Le rapport affirme que la dépendance pharmaceutique américaine à la Chine constitue un équivalent sanitaire et industriel du dossier des terres rares. Il distingue trois vulnérabilités : concentration amont des intrants et KSM/API, érosion verticale de la capacité biotech américaine, et une dépendance aux infrastructures de R&D comme l’ADN synthétique. Les cas étudiés (amoxicilline, héparine, norépinéphrine, paracétamol, anticorps monoclonaux, ADN synthétique) illustrent que des chaînes facialement diversifiées peuvent souvent s’avérer dépendantes de la Chine en amont. En bref, la dépendance pharmaceutique n’est plus un problème de santé publique ou de marché, mais un problème de sécurité nationale et de coercition géoéconomique.
- Ventes d’armements
From Sales to Strategy: How China Uses Arms Exports to Build Influence, Dependence, and Military Capability, le 26 mai, par Georg Bossle, Asia Centre, programme Asia Sparks. La note indique que les exportations chinoises d’armes et de technologies duales doivent être comprises comme des instruments de puissance. Elle identifie trois fonctions : stabiliser les partenaires où la Chine a des intérêts économiques, créer des dépendances politico-militaires durables, et nourrir l’apprentissage opérationnel de l’industrie de défense chinoise, notamment avec le Pakistan, l’Afrique de l’Ouest, et l’Iran. Si les ventes d’armes créent du levier, elles ne produisent pas mécaniquement un alignement politique durable. Néanmoins, un système d’arme est une infrastructure d’alliance relationnelle, en créant un besoin continu de maintenance, de formation, d’assistance technique etc. Les exportations vers des zones de conflit peuvent devenir des laboratoires indirects d’une dépendance nouvelle. Commentaire : on aurait souhaité un accès plus nourri au matériau chinois : terminologie, doctrine, débats internes, publications universitaires notamment, ainsi qu’une une lecture critique des concepts chinois.
- Taiwan
National Security Without Consensus: Taiwan’s Domestic Politics Through 2028, le 3 juin, par Simona Grano, Senior Fellow sur Taiwan, Center for China Analysis, Asia Society Policy Institute. La note défend l’idée que le principal risque sécuritaire de Taïwan s’est déplacé de la perception de la menace chinoise vers l’incapacité du système politique taïwanais à transformer cette perception en décisions politiques congruentes, dont budgétaires et militaires. Elle place le KMT, sous Cheng Li-wun, au centre de l’équation : son repositionnement plus favorable au dialogue avec Pékin fragilise sa crédibilité auprès des jeunes électeurs et sur les enjeux de sécurité.
- Intelligence artificielle
A U.S.-China Communication Channel on AI Incidents: Provisional Recommendations, 4 juin, par Karson Elmgren et Clarissa Koh de l’Institute for AI Policy and Strategy (IAPS/ASPI). Ce brief propose la création d’un canal bilatéral sino-américain de notification et de partage d’informations en cas d’incident grave lié à l’intelligence artificielle. Les auteurs estiment qu’un tel mécanisme devient nécessaire après l’annonce d’un dialogue intergouvernemental sur l’IA à la suite du sommet Trump-Xi de mai dernier. Le canal viserait les incidents urgents : perte de contrôle d’un système autonome, vol et prolifération de poids de modèles, usage malveillant par des acteurs non étatiques, cyberattaques automatisées ou effets transfrontaliers imprévus. Il serait volontaire, civil, étroitement délimité, bilatéral, technique, et séparé des questions d’attribution, de renseignement ou de désaccords généraux sur la gouvernance de l’IA. Les auteurs proposent une architecture possible : Département d’État et CAISI côté américain ; ministère chinois des Affaires étrangères et CAC côté chinois
- Europe-Chine-Reste du monde
The Architecture of Trusted Partner Alignment: Building an EU Economic Foreign Policy Through Chips Act 2.0 and CADA, le 9 juin, par Mathieu Duchâtel, Resident Senior Fellow and Director of International Studies, Institut Montaigne. L’auteur soutient que le Chips Act 2.0 et le Cloud and AI Development Act ne relèvent pas seulement de la politique industrielle européenne, mais d’une véritable politique étrangère économique. Les notions de “domestic undertaking” et d’“associated third country” transforment l’accès au marché européen en instrument de tri entre partenaires fiables, partenaires conditionnels et acteurs structurellement incompatibles. Dans les semi-conducteurs, l’UE passe d’une logique d’implantation territoriale à une logique de propriété, contrôle, obligations de crise et résilience. Dans le cloud, les fournisseurs soumis à des juridictions tierces problématiques seraient exclus des niveaux d’assurance les plus sensibles, sauf alignement juridique ou localisation structurelle. La Chine apparaît comme la cible principale du mécanisme, tandis que les États-Unis sont placés dans une zone de négociation sous contrainte, notamment à cause du CLOUD Act.
Commentaire : Le tour de force est ce glissement d’une formule diplomatique vague de trusted partner vers une catégorie fonctionnelle et opérationnelle. Si la bureaucratie de Bruxelles parvient à étendre ce pouvoir de conversion à d’autres instruments, elle bâtira une architecture de puissance efficace contre les prédations extérieures. Etant donné le comportement des Etats-Unis de l’administration Trump, cela offre à l’Europe un terrain favorable pour éviter de désigner explicitement la Chine dans ce processus.
◇ Agenda
18 et 19 juin. Le Conseil européen se réunira dans un contexte marqué par les tensions commerciales avec Pékin, les dépendances persistantes aux chaînes d’approvisionnement chinoises et les débats sur la compétitivité industrielle européenne.
Le « menu Chine » probable se structure autour de 7 paquets & outils récents (j’en oublie peut-être) :
- Industrial Accelerator Act, mars. C’est le texte central « Made in Europe » du moment : il vise à stimuler la demande pour des produits et technologies propres fabriqués dans l’UE, dans un contexte de concurrence industrielle mondiale jugée déloyale. Même lorsqu’il ne nomme pas toujours Pékin, il répond directement à la pression chinoise dans les cleantech, batteries, équipements industriels et chaînes vertes.
- Technological Sovereignty Package, du 3 juin. Paquet très important : Chips Act 2.0, Cloud and AI Development Act, stratégie open source, feuille de route numérique & IA dans l’énergie. Il vise à renforcer la capacité européenne en semi-conducteurs, IA, cloud, data centres et open source. Le lien avec la Chine est indirect mais évident ; Cf, ci-dessus, aperçu de la note de l’Institut Montaigne.
- Projet de règle « anti-dépendance fournisseur unique », annoncé également début juin. La Commission envisage une législation imposant aux entreprises de secteurs sensibles de réduire leur dépendance à un fournisseur ou pays dominant, avec une logique de diversification vers au moins trois sources.
- Révision des instruments de défense commerciale, attendue au second semestre 2026. Dans le même ensemble, la Commission prépare une revue des outils anti-dumping et anti-subventions (AD/AS) pour accélérer les procédures et traiter les surcapacités.
- Règlement « petits colis » et e-commerce, entrée en vigueur au 1er juillet 2026. Le Conseil a donné son feu vert à un droit forfaitaire de 3 € sur les petits colis entrant dans l’UE à partir du 1er juillet 2026, en amont de la suppression complète de l’exemption douanière de 150 €. L’objectif affiché est douanier et concurrentiel qui vise clairement le flux massif de colis Shein, Temu, AliExpress et autres plateformes chinoises.
- Mise en œuvre des CRMA & RESourceEU sur les matières premières critiques. Le Critical Raw Materials Act reste antérieur, mais son application est devenue un dossier brûlant : l’UE vise à réduire les dépendances à des fournisseurs uniques et à sécuriser extraction, raffinage, recyclage et diversification. La Chine n’est pas le seul sujet, mais elle est le cas central pour terres rares, graphite, gallium, germanium, aimants, batteries et défense.
- La Foreign Subsidies Regulation (FSR), IPI, DSA : outils déjà disponibles, activés mais incomplets. Le FSR sert à contrôler les effets des subventions étrangères sur le marché intérieur ; l’IPI a déjà été utilisé contre les dispositifs médicaux chinois dans les marchés publics ; le DSA et les enquêtes sur plateformes chinoises renforcent le volet concurrence loyale/conformité et sécurité des consommateurs. Ce ne sont pas tous des textes des trois derniers mois, mais ce sont des outils d’exécution au cœur de la discussion politique actuelle.
Prochain Bulletin, jeudi prochain, le 18 juin.
Si vous voulez me contacter : laurent@sources-chinoises.fr